Celle qui parlait ainsi était une femme de 33 ans environ, un peu
rousse, d’une élégance raffinée, au verbe haut, aux gestes assurés et
autoritaires, comme doit être une princesse authentique.
Princesse authentique elle l’était, quoique née à la maternité de
l’hôpital Beaujon, le 4 novembre 1881, et inscrite sur les registres de
l’état civil du huitième arrondissement sous les prénoms de
Jeanne-Marie-Solange, de père et mère «non dénommés»:
Complètement abandonnée elle avait été confiée à l’assistance publique.
Mais à quinze ans elle avait échappé à sa tutelle et commencé une vie
vagabonde. En 1896, à la requête de la préfecture de police, elle fut
enfermée à la maison départementale de Nanterre.
Vingt ans plus tard on trouve l’ancienne pupille de l’A. P. installée
dans un luxueux hôtel, et se faisant appeler comtesse Jeannine Merrys,
comtesse de Mussy, comtesse de Solange, comtesse de Grenier, etc., etc.
Elle trône dans la haute galanterie, et demeure d’abord rue de la
Tour-Maubourg, 42 _bis_, et peu après au château de Gastyne près
Bonnières, ensuite à Neuilly, puis avenue Wagram, 165 (en 1903), et
enfin 25, boulevard Berthier où nous venons de faire sa connaissance.
Le 11 août 1908 elle jugea bon de prendre un nom définitif et de choisir
un titre nobiliaire plus relevé que celui de comtesse. Justement
l’octogénaire Adam de Wisnievsky, né en 1826 en Pologne russe,
naturalisé italien, pauvre, mais prince, était en disponibilité. Elle
l’épousa, et devint ainsi princesse Wisniewska, sans que personne pût
cette fois contester sa noblesse. Cette union fut bénie par le pape,
mais resta stérile, heureusement.
Le prince eut le bon goût de ne pas la gêner trop longtemps, et de
mourir, quelques années après son mariage, à Monte-Carlo, où il était
allé tenter la fortune rebelle, et où gâteux, il expira entre les bras
d’une domestique fidèle, aussi pauvre que son maître, mais honnête.
La princesse, n’ayant pas de parents, après s’être pourvue d’un mari,
jugea utile de se munir d’un père. Elle le trouva dans la personne de
Choukouski, sujet russe d’origine polonaise, qui la reconnut comme sa
fille en 1910 par acte reçu à la mairie du huitième arrondissement.
Elle jugea bon aussi de se rajeunir de onze ans par un procédé facile:
en 1915 elle se fit délivrer par le consulat d’Italie un passeport au
nom de princesse Wiszniewska, née à Varsovie le 10 novembre 1892, de
Choukouski et de Elisabeth Zoleska.
C’est sous ce faux état civil qu’elle fit sa déclaration au service des
étrangers en 1915, et qu’elle obtint son permis de séjour.
Voilà pour la dame du boulevard Berthier.