Avant d’aller sur le théâtre de l’exécution on passe toujours par le
donjon. Là on stationne quelques minutes pour attendre la formation de
l’escorte de dragons, qui, à partir du fort jusqu’au poteau, encadre le
cortège.
Une voiture contenant des reporters avait pu entrer avec nous dans le
fort. Je fis mine de ne pas la voir. Mais le commandant du fort
l’aperçut et l’obligea à faire demi-tour.
--Sabre... main! commanda le chef du peloton d’escorte.
Et nous voici en route pour la dernière étape. On prend des chemins
défoncés, les voitures ne peuvent avancer qu’au pas en cahotant
fortement.
Des vedettes parcourent au galop la plaine morne pour ne pas laisser
approcher. L’aube pointe dans un ciel gris. Dans le lointain le sifflet
d’une usine appelle les ouvriers au travail.
Voici la butte sinistre; au pied le poteau, ou plutôt le pieu fait d’un
mince tronc d’arbre.
Les troupes sont alignées sur trois lignes formant un carré avec la
butte de tir. Il y a là des détachements de toutes les armes. La voiture
de la condamnée s’arrête à un des angles du carré.
Le pasteur Darboux, chancelant, descend le premier. Il est très troublé,
le pasteur!
Mata-Hari descend sans aide, se retourne et tend la main aux deux sœurs
de charité pour les aider à sortir de la voiture.
A ce moment on n’aurait pu dire qui allait être fusillé. On aurait pu
croire que c’était le pasteur.
Deux gendarmes se mettent aux côtés de la condamnée. Mais elle les
repousse:
--Venez, petite sœur Marie, tenez-moi fort par la main.
Trois pas la séparent des troupes.
--Présentez... armes! commande d’une voix de stentor le chef du
rassemblement.
Mata-Hari paraît très sensible à cet hommage suprême. Alors, de l’air
d’une princesse qui passe la revue de la compagnie d’honneur qui
l’attend à la gare--ce qu’elle avait fait souvent quand elle
accompagnait le kronprinz--elle défile lentement, majestueusement, en
s’inclinant devant les troupes.
Les trompettes de l’artillerie sonnent la marche. Sabres au clair et
baïonnettes au canon reluisent dans l’atmosphère devenue limpide.
Non loin, un petit pierrot qui regardait, perché sur un arbre, se mit à
gazouiller. Chose bizarre, «mata-hari» en indien signifie «oiseau du
matin» et c’est l’oiseau du matin qui venait la saluer avant de
mourir.[F]