Mata-Hari s’appelait de son vrai nom Marguerite-Gertrude Zelle, _alias_
lady Mac-Leod. Elle était la femme divorcée d’un officier hollandais, le
capitaine Mac-Leod.
Hollandaise d’origine, elle était surtout cosmopolite de goût. Mata n’a
pas seulement dansé dans toutes les capitales, elle a fréquenté--de très
près--tous les états-majors et elle a suivi avec les chefs d’armée les
grandes manœuvres en France, en Silésie et en Italie.
Dans le civil, nous l’avons dit, elle était au mieux avec les
personnages les plus haut placés à Paris, à Berlin et à Rome.
Le jour de la déclaration de guerre, Mata était à Berlin. Elle avait
déjeuné avec le préfet de police dans un restaurant à la mode. Mais la
foule, ce jour-là, hurlante, déchaînée, avait entouré l’établissement.
Il était difficile d’en sortir. Le préfet prit la danseuse dans sa
voiture officielle et parcourut avec elle les principales artères de la
capitale prussienne.
Ce fait est reconnu par l’espionne.
--Comment étiez-vous dans la voiture du préfet de police à Berlin le
jour de la déclaration de guerre? lui demanda le président du Conseil de
guerre.
--J’avais connu le préfet au music-hall où je jouais. En Allemagne, la
police a le droit de censure sur les costumes de théâtre. On me trouvait
trop nue. Le préfet était venu m’examiner. C’est ainsi que nous fîmes
connaissance.
--Bien. Vous êtes ensuite entrée au service du chef de l’espionnage
allemand, qui vous a chargé d’une mission à Paris, vous a remis trente
mille marks et vous a immatriculée H-21.
--C’est vrai, répond la danseuse. J’ai reçu un nom de baptême pour
correspondre avec mon ami, et trente mille marks. Mais ces trente mille
marks étaient non pas un salaire d’espionne, mais le prix de mes
faveurs, car j’étais la maîtresse du chef du service de l’espionnage.
--Nous le savons. Mais le chef de l’espionnage était bien généreux.
--Trente mille, c’était mon prix courant. Mes amants ne me donnaient
jamais moins.
--De Berlin, vous êtes venue à Paris, en passant par la Belgique, la
Hollande et l’Angleterre. Nous étions en pleine guerre. Qu’êtes-vous
venue faire chez nous?
--Je voulais déménager mes meubles de l’hôtel de Neuilly.
--Soit, mais après vous êtes allée au front où vous y êtes restée sept
mois, sous prétexte que vous étiez attachée à une ambulance de Vittel.
--C’est vrai. Je voulais, en restant à Vittel, où je n’étais pas
infirmière, me dévouer à un pauvre capitaine russe, le capitaine Marow,
qui était devenu aveugle. Je voulais racheter ma vie de débauche en me
consacrant au soulagement de l’infirmité d’un officier malheureux que
j’aimais. C’est même le seul homme que j’aie jamais aimé.
Le fait paraît exact. Le capitaine Marow, de l’armée russe, était un
mutilé pour qui Mata semble avoir éprouvé une réelle affection. Elle le
soignait tendrement... et lui donnait de l’argent. Cet officier, au dire
du comte Ignatief qui l’a connu, serait actuellement dans un couvent et
aurait été blessé au début de la guerre.
Je vois toujours Mata-Hari, droite dans le box des accusés. Très grande,
svelte, le visage un peu en lame de couteau, elle avait, par moments, un
air rêche et désagréable, malgré ses beaux yeux pervenche et ses traits
réguliers.
Dans sa robe bleue, décolletée en pointe très bas, avec son chapeau
tricorne coquettement militaire, elle ne manquait pas d’élégance, mais
elle était totalement dépourvue de grâce, ce qui paraîtra surprenant
pour une danseuse. Elle était tellement allemande de forme et de cœur...
Ce qui frappait chez elle, c’était son air résolu et la forte
intelligence dont elle faisait preuve à chaque instant.
Elle ne niait rien de ce que lui reprochait l’accusation et elle avait
réponse à tout. Elle aimait à se proclamer vicieuse. Traitée de
Messaline, elle ne se cabrait pas; elle contestait seulement
l’évidence: courtisane, oui, espionne, non.
Mata avait une psychologie très originale. L’homme, pour elle, c’était
l’officier de tout grade et de toute nationalité.
--Tout ce qui n’est pas officier, proclamait-elle, ne m’intéresse pas.
L’officier est un être à part, une sorte d’artiste, vivant au grand air
dans l’éclat des armes sous un uniforme toujours séduisant. Oui, j’ai eu
de nombreux amants, mais c’étaient de beaux soldats, braves, toujours
prêts à se battre et, en attendant, toujours aimables et galants. Pour
moi, l’officier forme une race à part. Je n’ai jamais aimé que
l’officier et je ne me suis jamais occupée de savoir s’il était
allemand, italien ou français.
Cette étrange mentalité, affichée avec cynisme par la danseuse, était,
peut-être, croyait-elle, de nature à flatter les membres du Conseil de
guerre. Elle ne provoqua qu’un sentiment de dégoût.
--Revenons à votre existence mouvementée, lui dit sèchement le colonel.
A Vittel, vous avez appris beaucoup de choses et vous n’avez cessé de
correspondre avec Amsterdam. Votre attitude éveille les soupçons, vous
vous sentez surveillée, vous prenez peur et vous revenez précipitamment
à Paris.
Le colonel président poursuit:
--Vous fréquentiez des officiers, des aviateurs. Vous étiez très intime
avec certains d’entre eux et ces braves vous considéraient comme une
honnête femme. C’est sur l’oreiller que vous avez surpris des
indications sur l’endroit où nous allions déposer, au delà des lignes
ennemies, les agents chargés de nous renseigner. Vous avez donné des
indications précises sur ce point aux Allemands et fait fusiller ainsi
un grand nombre de soldats.
--Il est vrai que, du front, je correspondais avec mon amant qui était
non plus à Berlin, mais à Amsterdam. Ce n’est pas ma faute s’il était
chef du service d’espionnage, mais je ne lui communiquais rien.
Cette réponse, dont on jugera la valeur, donne une idée du système de
défense employée par l’espionne.