Un silence... pendant lequel je fus prise d’une immense colère contre
lui, encore plus contre ma naïveté qui m’avait fait oublier pendant
quelque temps l’irrésistible attrait d’un million. Les faits criaient
vengeance, et l’exécution suivit immédiatement la pensée.
«Mme de Lines rêvait pour moi, dis-je négligemment. Et, dans les rêves
de ma cousine, titres et armoiries jouent un rôle prépondérant.
--C’est flatteur!» me dit-il sèchement, ne sachant encore, dans sa
déconvenue, quel parti il devait prendre.
Je le regardai avec candeur, et posant la main sur mon livre, je lui dis
avec un sourire:
«Juste retour, monsieur, des choses d’ici-bas!
--Je n’aime pas Molière!» me dit-il avec des yeux terribles.
Hervé devrait prendre quelquefois cet air-là; vraiment il va bien à un
homme.
«Et moi je l’adore!» dis-je en riant.
Puis, me levant, j’ajoutai:
«Vous voyez quel ménage affreux eût été le nôtre!»
Alors, se décidant à prendre son aventure en homme d’esprit, il
répliqua, en souriant, sans aucune conviction:
«Mademoiselle, vous m’avez laissé entendre que vous n’étiez dupe de
rien; vous l’êtes cependant, croyez-moi, de votre perspicacité.
Certaines femmes sont trop charmantes pour n’être pas toujours très
aimées. Je souhaite que ce saint dont vous parliez vous soit toujours
favorable, ajouta-t-il avec dépit.
--Saint Coqueluchon!... dis-je avec gravité. C’est un très grand
saint!... Je lui demanderai pour vous, monsieur, toutes les grâces
spirituelles... et matérielles.»
Il s’inclina, et je lui fis une révérence que Mme de Genlis, je le dirai
à grand’mère quand je la verrai, n’eût point désavouée.
Mes crimes ne sont-ils pas pardonnables? et la poudre m’aveugle-t-elle
pour un temps bien long? Jamais l’amour simple, vrai, d’Hervé n’a brillé
d’un éclat plus doux et plus vif à la fois.
Je n’essaye pas de t’analyser les sentiments de Mme de Lines, parce
qu’il faudrait avoir, ce que je n’ai pas, un rare talent de psychologue.
Pendant mon récit, elle a dissimulé avec sang-froid ses impressions
jusqu’au moment où j’ai dit que, à la face du comte, du ciel et du
monde, j’avais confessé hautement ma foi et mes fiançailles. Elle a
pâli, et s’est retirée dans sa chambre pour méditer ses chagrins. Depuis
trois jours elle parle peu, bien que je me mette en frais de grande
amabilité. Bah! du moment que je...
* * * * *
Mardi soir.
Ce matin j’ai été interrompue par une lettre du Vaulné. Des nuages
tourbillonnent dans mon ciel et je suis furieuse.
«Ma chère enfant, me dit grand’mère, j’aime beaucoup la constance,
quoique les hommes ne la méritent guère; mais il ne faut pas continuer à
croire que nous te permettrons de faire un si mauvais mariage. Pourquoi
as-tu refusé ce monsieur? Nous ne voulons pas, ma petite fille, que tu
épouses Hervé. Il ne faut pas être aussi entêtée, et quand on est jeune,
il faut écouter les gens raisonnables.
«Je ne trouve pas que ce soit joli de se moquer d’un homme qui demande
votre main; il fallait le remercier. Laure m’a tout raconté. Et on ne
dit pas non plus à un monsieur qu’on priera un saint pour lui. Adieu, ma
petite-fille, tu ne dois pas te marier contre mon gré. Vois dans
_Corinne_: Oswald ne se décide pas à l’épouser, parce qu’il pensait que
ce mariage n’eût pas été dans les idées de son père. Dans ce temps-là,
on avait un grand respect filial. C’est un beau sentiment que Mme de
Staël a bien exprimé.»
Précisément, je trouve Oswald imbécile! C’est à s’arracher les cheveux
de désespoir de se le voir présenter en exemple, lui et ses sentiments
faux.
Sans rien dire, j’ai tendu la lettre à Mme de Lines, et j’ai répondu à
grand’mère que je ne me marierai pas contre sa volonté, mais que je me
vouais au célibat avec manies innombrables pour me consoler.
Puis j’ai revêtu mes idées et mon visage d’un crêpe épais; et c’est sous
ces voiles funèbres que, dorénavant, ma cousine me traînera dans les
lieux de plaisir. C’est fini, je n’en démords pas! Et je pense
maintenant que c’est une bêtise de porter le deuil de ses illusions en
blanc. On saura qu’à la fin d’un siècle de lumière on en est encore à
Oswald et à l’ombre de son père, qui arrive toujours pour détruire le
peu de sens commun que possède cet Anglais. Adieu.