Tu comprends, ma chère Yvonne, que depuis ma dernière lettre mon humeur
mauvaise a eu beau jour pour s’évanouir; aussi n’en est-il plus
question.
Le temps avance, avance..., le soleil brille, c’est charmant! Par ce
temps radieux, le Vaulné et Chétigné doivent être exquis. Grand’mère
écrit qu’il y a des violettes partout, et, de loin, je respire les
brises tièdes qui font frémir les branches bourgeonnées et apportent le
printemps. La vie est vraiment une belle, une bonne invention, et le
pessimisme devrait bien porter le deuil de ses illusions tout de blanc
habillé, comme jadis les grands. Et ce serait d’autant plus rationnel
pour lui qu’il a la prétention d’être le souverain de notre époque;
c’est un souverain dont l’air morne n’est pas fait pour rétablir le
prestige des rois aux yeux des peuples... En regardant cette grande
figure grognon, on comprend les émeutes et les révolutions.
Tu prétends que je m’amuse à marivauder avec mon esprit moqueur, au lieu
de me confesser, et que mon amour ayant reçu une atteinte, je n’ose
l’avouer. N’en déplaise à tes pronostics, il est resté immuable en face
des sollicitations, de la persécution, des traîtrises de ma cousine et
des hommages d’un gentilhomme que Mme de Lines eût épousé d’emblée, s’il
avait mis autrefois à ses pieds comme aux miens les grâces et les
séductions de sa personne. Il n’a jamais éclipsé Hervé, crois-le bien;
mais il a jeté quelque trouble dans ma vie morale, parce que la femme
est un petit être bien vaniteux et, nonobstant sa finesse, tout disposé
à se prosterner devant sa propre puissance. Il est bon de revenir de ses
illusions: c’est sain au jugement et à l’âme.
J’avais fait la splendide découverte que j’étais aimée, et j’éprouvais
une pitié attendrie en songeant au sort pénible qui attendait celui dont
le cœur se donnait... Car je croyais tout bêtement que j’étais adorée
pour mon pauvre petit individu qui se mettait,--Dieu et l’amour me
pardonnent!--en frais de coquetterie. Le soir, j’avais des remords, et
le lendemain, je recommençais avec un entrain qui ravissait Mme de
Lines.
Elle résolut alors de frapper le dernier coup en permettant une
déclaration tête à tête.
Depuis une heure environ, j’étais revenue du concours hippique; pour me
remettre des conversations pleines de sel et d’esprit que j’avais
entendues, je lisais Molière, et j’étais toute à lui quand on m’annonça
le comte de B...
Son air était absolument aimable, son aisance celle d’un homme sûr de
lui, et il me tendit la main de cette façon gracieuse qui consiste à
faire croire qu’on a eu le bras cassé par un si terrible accident que
les articulations n’ont jamais pu reprendre leur souplesse.
La première fois que j’ai vu ce spectacle, j’ai manifesté une grande
commisération et me suis écriée d’un ton compatissant:
«Oh!... Comment avez-vous été blessé?»
On m’expliqua que c’était l’usage, probablement, parce que tendre la
main naturellement devenait fastidieux et qu’il fallait donner raison au
poète qui a écrit:
«L’ennui naquit un jour de l’uniformité.»
Dira-t-on encore que les mondains ne sont pas sérieux quand leurs
moindres gestes doivent avoir sur les sociétés une influence morale
considérable?
Après la cérémonie, M. de B... s’assit auprès de moi. C’est un esprit
qui n’aime pas prendre cinq ou six chemins à la fois, et qui ne
s’arrêterait pas, comme je le fais si souvent, à examiner avec des
extases les mousses du sentier. Il est assurément bien au-dessus de
pareilles faiblesses, et il s’avance tout droit vers l’extrémité de
l’allée, sans regarder ni à droite ni à gauche, bien sûr qu’aucune
branche ne lui fracassera la tête. Du moins, c’était sa pensée avant
l’autre jour...
«Mademoiselle, me dit-il, je suis autorisé par Mme de Lines à vous dire
que vous pouvez me rendre le plus heureux des hommes. Il est des
sympathies auxquelles un instant suffit pour devenir si profondes que le
temps certainement ne pourrait jamais rien contre elles... je vous aime
et...»
Et il s’interrompit... peut-être parce que ma mine était fort
expressive. Moi qui connaissais la ravissante chanson, je savais bien
avec quel accent elle devait être modulée, et que, dite autrement, elle
n’était que l’insignifiant refrain d’un air très banal. Qu’il faut peu
de chose pour enlever à un homme tout son prestige!
Mes yeux tombèrent sur une page du volume resté ouvert sur ma table, et
je m’écriai comme l’avare soupçonneux:
«Ouais!... qu’est-ce que cela?
--Comment!» me dit M. de B... surpris.
Mais aussitôt, se remettant, car il sait que mon langage n’est pas
toujours celui de la convention, il me répéta qu’il m’aimait. Une phrase
un peu longue, un peu embrouillée, moi qui aime la netteté... et dite
avec une grâce! et un air de certifier:
«Je suis si sûr d’enlever cette petite!... Est-ce que je n’arrive pas
toujours au bout du chemin, bien tranquillement, sans même qu’une pierre
vienne me faire butter?...»
Pendant qu’il parlait, une bonne odeur de clématite m’arrivait par
bouffées; une brise pleurait très doucement; les feuilles frissonnaient
aux ogives des vieilles fenêtres; une voix émue et tremblante s’écriait:
«Claude... m’aimes-tu?» Aussitôt, s’échappant des lézardes et de la
poussière, des sons délicats répétaient: «Claude... m’aimes-tu?» Un
souffle répondait: «Oui!» et les moindres trous de la vieille chapelle
chantaient notre amour vrai et notre sincérité.
Mes yeux se mouillèrent; à travers un voile, je vis l’air heureux et
triomphant du comte, qui croyait fermement que mon attendrissement était
son œuvre.
«Je savais bien, dis-je avec une émotion contenue, que saint Coqueluchon
nous protégeait, Hervé et moi!...»
M. de B... leva ses sourcils très haut, et ce mouvement était aussi
éloquent que si toute sa personne avait sauté jusqu’au plafond. Une
branche énorme lui était tombée sur la tête, et à la secousse
désagréable se joignait l’étonnement d’une chose qu’il n’avait jamais
vue.
«Qu’est-ce que ce saint... et ce monsieur?» me dit-il.
Il n’y avait plus moyen de reculer.
«Hervé est mon fiancé, dis-je bravement; et saint Coqueluchon, le témoin
de nos serments.»
Sa figure se contracta, et ce fut d’une voix où l’on sentait les sourds
grondements d’un fauve agacé qu’il s’écria:
«Vous êtes fiancée!... et Mme de Lines a cru devoir me dire...
--Attendez, attendez! interrompis-je vivement. Mme de Lines et
grand’mère ne veulent pas de mon mariage, et je ne suis fiancée que
vis-à-vis de ma conscience.»