Voici des reproches curieux, ma chère amie! N’est-il pas plus charmant
de créer un portrait à sa guise et de laisser son imagination
vagabonder, au lieu de l’asseoir bonnement en face de la réalité?
Rappelle-toi l’adorable fable de Psyché; elle n’est pas vraie seulement
pour l’amour, et un petit voile d’idéal sur toute chose n’a rien de
déplaisant.
Si je t’envoie une description détaillée, preste! le voile s’envolera,
au lieu que, livrée à toi-même, Hervé t’apparaîtra entouré du nimbe que
donnent les amours naissantes. A moins que, par malice et sans cause,
comme dit le curé, tu ne te le figures déjà voûté sous le poids de la
science, les cheveux grisonnants, l’air d’un séminariste et les habits
râpés en sa qualité de savant. Au reste, que la folle de ton logis parle
à sa guise! La folie de la mienne est si grande qu’elle serait
incapable, en vérité, de t’apprendre la couleur de ses yeux. J’affirme
seulement qu’il n’est point aveugle, qu’il possède quatre membres, comme
tout le monde, et qu’il est de hauteur moyenne, car, un jour que nous
étions debout devant une glace, il me souvient d’avoir remarqué que nos
tailles respectives s’accordaient parfaitement.
Pourquoi me dis-tu qu’il arrivera un moment où je deviendrai muette?
Quel mal y aura-t-il jamais dans l’affection qui grandit entre Hervé et
moi? Outre que tu es ma plus intime amie, mes acacias, vois-tu, sont un
peu trop silencieux dans leur façon d’accueillir mes confidences, encore
qu’ils chantent à leur manière l’amour discret. Il me paraît tout simple
d’aimer, et tout simple également de le dire. Sois sûre que ma loquacité
n’est pas près de tarir.
Ma prédiction s’est réalisée, car s’il y a six semaines qu’Hervé est de
retour, il y en a bien quatre que sa nouvelle existence lui paraît
charmante.
C’est un caractère sérieux, paisible, aussi rempli de bienveillance pour
les choses morales que pour le prochain. Aux contrariétés et aux
contradictions qu’il rencontre sur sa route, il oppose une aménité
tranquille qui écarte les orages et les grandes révoltes. Je ne sais
plus qui a dit je ne sais plus où: «Je n’ai pas eu un chagrin qu’une
heure de travail n’ait consolé.» Ce mot devrait être presque la devise
d’Hervé; je dis _presque_, parce que je soupçonne le bonhomme qui a
écrit ces lignes d’avoir eu le cœur un peu sec, ce qui n’est pas le cas
présent, et je ne m’arrangerais pas du tout qu’en certaine circonstance
bien connue de moi, quelques pages d’in-folio consolassent mon savant de
si belle façon. Mais il est certain qu’un livre et le travail lui
suffisent pour être content et oublier bien des mécomptes. Il est
d’ailleurs la répétition exacte de son père, moins l’air d’un bon gros
bourgmestre, et avec des échappées de jeunesse qui ne te permettent pas
de l’imaginer avec une calotte grecque et des lunettes d’or.
Parfois cependant, lorsqu’on parle de voyages, je le vois regarder
devant lui d’un air un peu attristé; alors mes yeux deviennent humides,
et je commence à comprendre que l’argent a des dons que j’aimerais à
semer sous ses pas. Mais le nuage disparaît et je n’y pense plus. Au
surplus, si j’étais riche, il y aurait, entre lui et moi, un obstacle
que sa délicatesse franchirait avec peine, car il a, sur certains
points, les idées d’un autre âge.
Amour discret... c’est notre devise actuelle. Il semble que cet amour
n’ait attendu qu’un signal pour se dégager d’un passé tout plein
d’enfantillages et de protestations d’amitié. Quand nous nous promenons,
il n’y a pas un coin de notre étrange jardin,--où rien ne se passe comme
partout ailleurs,--d’où ne jaillissent les mots écrits dans notre cœur
et que nos lèvres n’ont point encore osé formuler.
Nous jouissons d’une grande liberté, car ici, comme je le présumais, on
ne prend pas Hervé au sérieux. Quelquefois Mme de Lines laisse à regret
ses cahiers et le domaine de la pensée pure pour nous observer. En nous
voyant circuler placidement autour de la pelouse, au milieu de laquelle
on a planté, de façon régulière, quatre sapins dont trois sont devenus
gigantesques, elle se penche à sa fenêtre et crie à Hervé:
«Vous êtes vraiment resté un bon petit garçon, Hervé! Votre père est
heureux d’avoir un fils aussi raisonnable.»
J’enragerais de le voir traité avec cette désinvolture s’il ne savait
profiter de la circonstance pour venir sans cesse au Vaulné.
Cependant, lorsque ma cousine émet devant lui ses idées sur la fortune,
encore qu’elle ne dise pas le fond de sa pensée, il est saisi
d’horribles scrupules et reste plusieurs jours confiné dans son trou.
Alors je lui envoie un mot quelconque: «Je sais la sonate; venez
m’accompagner.»
Il s’empresse de jeter à la porte la vertu,--c’est ce qu’il a de mieux à
faire,--et, grimpant sur Rossinante, il nous revient tout joyeux.
Parfois, sous je ne sais quelle influence, il parle comme un moraliste
s’adressant à un enfant qu’il ne s’agit pas d’encourager dans une voie
funeste.
«Vous ne connaissez rien de la vie, Claude, me disait-il hier en
haussant les épaules. Si les circonstances changeaient pour vous, vous
changeriez complètement d’idées.
--Grand merci! dis-je avec dépit. Je ne suis pas un oiseau posé sur une
girouette.
--Comprenez ce que je veux dire, Claude, vous ne...
--Je sais que c’est faux, interrompis-je. Tenez, la preuve, la voici: ce
prétendant de l’autre jour est revenu à la charge, bien que je l’eusse
houspillé de belle manière. Je ne vous l’avais pas dit. Qui m’eût
empêchée d’empoigner la circonstance aux cheveux et d’entrer bras dessus
bras dessous avec elle dans la vie?
--C’est une autre question», murmura Hervé, me lançant un regard dans
lequel une lueur avait brillé comme une étoile.
A tout instant, lorsque je sens que l’amour est si près, si près qu’il
suffirait d’un mot pour lui donner l’éclat de la vie, je suis tentée de
dire:
«Voyons, Hervé, entendons-nous. Les scrupules ne signifient rien dans
notre position. Je suis aussi pauvre que vous, et on sera bien obligé de
renoncer pour moi aux rêves fantastiques de la fortune. Dans ce coin
perdu, qui donc songerait à Claude Métierne?»
D’autant plus que mon physique, tu le sais, n’a rien de remarquable.
Hervé m’a même dit hier:
«Vous ressemblez incroyablement à Mlle de L’Espinasse, Claude!»
Délicat compliment! sur le portrait mal dessiné que nous avons de cette
demoiselle, je la trouve affreuse. Mais lors même que je ressemblerais à
Hébé, mes arbres et quelques voisins seraient seuls à le savoir.
Ton idée sur Mme de Lines est erronée, et la faute en est à moi. Je
m’amuse de ses petits ridicules plus, sans doute, que ne le voudrait le
respect. Elle est excellente, mais c’est une femme sur laquelle une
jeunesse terne, suivie d’une vie également terne, a laissé à tout jamais
sa marque mélancolique. Dans une existence qui le comprimait, l’esprit
de Mme de Lines a perdu quelques plumes de son aile. Mais si son
jugement est intermittent, son cœur ne l’est jamais; par malheur, elle a
des idées fixes et entêtées difficiles à déraciner. Elle a grand air
avec ses bandeaux gris, son visage grave aux traits réguliers et sa
démarche lente. Quand elle se promène, elle s’arrête souvent pour percer
à jour une idée, connue depuis que le monde est monde, et elle prend au
grand sérieux, comme je te l’ai déjà dit, la tournure spéculative de son
esprit.
En attendant qu’elle voie clair à mon sujet, et il serait plus simple de
débuter par là, elle veut construire mon bonheur à la façon qui eût
convenu à ses goûts, et je soupçonne que beaucoup de gens sont ainsi
faits.
Il y a quelques jours, lorsqu’un cœur charitable a plaidé pour la flamme
que Prud’homme, en mon honneur, active dans son âme à laquelle il ne
croit pas, Mme de Lines est venue me trouver dans le jardin.
«Claude, m’a-t-elle dit, réfléchis encore. Que n’ai-je cinq cent mille
francs de dot à te donner! Mais, ma pauvre enfant, dans ta position il
faut accepter des sacrifices pour se marier. Si ce n’était pas un homme
estimable, tu sais bien que je n’insisterais pas. Il t’aime, et tu
corrigeras ses travers. Crois-moi, la vie, sans argent, est un fagot
d’épines.
--C’est singulier! dis-je. Jusqu’ici, je ne les ai jamais senties.
--Parce que tes vingt ans sont à ton esprit ce que le soleil est à la
fleur.»
Cette forme algébrique d’une pensée poétique à laquelle, je crois, elle
trouvait un petit air persan, enchanta ma cousine, qui la développa
longuement pour la bien ancrer dans mon esprit, incapable de comprendre
du premier coup les profondeurs de l’esprit humain, surtout quand il
saute par-dessus le Caucase pour venir jusqu’à moi.
Mais ma réponse fut catégorique.
«Je n’épouserai jamais ce médecin. Sans savoir ce qui m’attend dans la
vie, et en supposant que mon inexpérience m’égare, il est naturel d’agir
d’après sa conviction présente, et je suis convaincue qu’on peut être
heureux dans son petit coin en mangeant des choux sans perdrix s’il le
faut, et en remplaçant la soie par du droguet si c’est nécessaire.
--Mais, malheureuse enfant! s’écria Mme de Lines en révélant le fond de
son angoisse, qui dit même que tu trouveras un mari?
--Oh! cela!...»
J’allais dire que je n’avais aucun doute sur la question, mais c’eût été
éveiller des soupçons, et ma cousine n’était pas assez bien disposée
moralement pour que j’essayasse de plaider une cause si mal engagée.
«O heureux l’homme des champs s’il connaissait son bonheur! a dit
Virgile. Ma cousine, écoutez Virgile.
--Que le diable emporte Virgile!» m’a répondu Mme de Lines qui, s’étant
ennuyée toute sa vie dans les champs, leur en veut mortellement.
Elle se leva sur cette exclamation, qui sillonnait nettement les nuages
spéculatifs de son esprit, et me livra à mes pensées.
Le soleil glissait sous les grandes branches de sapin qui rasent le sol;
des roses étaient perdues au milieu d’avoine folle, et sur le fond
sombre de la tonnelle qui se trouve en face de celle dans laquelle
j’étais assise, trois iris, de caractère particulièrement contrariant,
dressaient, longtemps après saison passée, leurs têtes violettes.
Je me levai vivement en sentant mon cœur bondir à de vagues pensées
joyeuses, le sang actif couler dans mes veines et mon esprit courir les
champs que j’aime à la suite d’une pensée que j’aime encore plus.
Il arrive à de jeunes sentinelles de vivre dans leur rêve au lieu de
surveiller l’ennemi, et l’esprit de grand’mère est la vedette romanesque
que j’essaye de détourner du droit chemin tracé par ma cousine.
Cet après-midi encore, après avoir relu les encouragements contenus dans
ta lettre, j’ai descendu, avec des projets de corruption, notre large
escalier de pierre, usé jadis par les pieds des moines et aujourd’hui
par ceux des profanes qui, à leur tour, sont venus jeter un regard
curieux sur la vie et lui demander tant de bonnes choses que peut-être
elle ne peut donner. C’est du moins ce que ces ombres saintes me disent;
seulement je ne ne les crois pas.
J’arrivais dans un mauvais moment.
Grand’mère était dans la salle à manger, en contemplation désespérée
devant le désastre causé par une chatte qui, au milieu des innombrables
chats de la maison, est la bête préférée. Mina avait sauté sur une
console et renversé une cloche de cristal pour s’emparer d’un fromage
avec lequel elle s’était sauvée.
Grand’mère, voulant courir après Mina, avait saisi un balai et disait
d’un ton navré:
«Mon Dieu! une chatte que j’aimais tant!»
Je laissai au conflit le temps de se calmer, puis je vins retrouver
grand’mère lorsque je la vis assise à sa place habituelle dans le salon.
Cette place est la profonde embrasure d’une porte-fenêtre par laquelle,
en descendant deux marches, on entre du jardin dans l’appartement.
Grand’mère venait de penser à sa fille, car des larmes étaient encore
sur ses joues, mais, en même temps, elle souriait à un souvenir de
jeunesse. Ses impressions, ainsi que celles d’un enfant, se succèdent
comme des rides légères sur une eau dormante.
Je me laissai tomber sur une marche avec un soupir de satisfaction.
«Comme on est bien dans ce Vaulné! dis-je.
--Je suis contente que tu t’y plaises tant! répondit grand’mère, que
l’on flatte toujours en vantant la propriété dans laquelle elle est née
et qu’elle n’a jamais quittée.
--Et pourtant, grand’mère, si j’avais voulu dire oui pour cet imbécile
de l’autre jour...
--Mais ce n’était pas un imbécile, dit grand’mère en se fâchant un peu.
C’était un très bon mariage; il est fort bien de sa personne.
--Fort bien?... je le trouve aussi commun que ses idées, répliquai-je de
mauvaise humeur. D’ailleurs un mariage n’est bon que proportionnellement
à la sympathie que l’on s’inspire réciproquement.
--Assurément, répondit grand’mère, si Marie avait mis le fromage dans
l’office, Mina ne l’aurait pas pris...
--Vous ne répondez pas, grand’mère, insinuai-je.
--Certainement, ma petite-fille, il faut de la sympathie... Je gronderai
Marie la Vache; c’est bien plus sa faute que celle de Mina.»
Alors je me décidai à battre résolument le fourré, quitte à découvrir un
ennemi.
«Il y a tant de gens qui vivent comme nous et qui vivent très heureux,
remarquez bien, grand’mère! A Chétigné, par exemple, nos amis sont au
moins aussi pauvres que nous...»
Je retins mon souffle pour mieux entendre la réponse, mais grand’mère
songeait à l’héroïne du roman qu’elle lit en ce moment et se mettait
très fort en colère contre elle, absolument comme si c’était un
personnage réel.
«Cette Madeleine n’a pas le sens commun à force d’être bonne!
s’écria-t-elle. Il fallait mettre sa belle-mère à la porte. Est-ce qu’il
y a des gens aussi bons que cela! Elle dit oui à tout, n’a aucun
défaut... elle en devient bête.»
Désespérée, je donnai un grand coup de faux aux buissons pour m’en
débarrasser et laisser le jour pénétrer dans la place; l’astuce d’un
Mohican et moi nous avons toujours été brouillées, et, si j’errais dans
les pampas, il ne serait pas difficile de m’y scalper prestement.
«Grand’mère, dis-je résolument, si Hervé, par exemple, demandait ma
main, que diriez-vous?
--Oh! il n’y a aucun danger, répliqua grand’mère, glissant
tranquillement un gros œuf en bois dans un bas qu’elle voulait
raccommoder. Il est trop pauvre; il lui faut une femme qui lui apporte
un peu d’aisance. Mais où la trouvera-t-il? car il n’est pas beau.»
Cette réponse me fut faite avec une conviction si tranquille que soudain
je vis venir à moi un affreux petit homme absolument semblable aux gens
d’affaires tels que je me les figure, et qui, en un tour de main,
brouilla toutes mes idées. J’eus beau me débattre, le doute pénétra si
bien en moi que toute la journée, comme un huissier retors, il a
bouleversé ma maison.
Mais ce soir, en t’écrivant, fustigé par l’évidence, il a pris la porte
et s’est sauvé.
Enfin, puisque personne ici ne veut ni voir ni comprendre, j’attendrai
patiemment, et me contenterai de t’écrire, sans essayer dans mon
entourage de devancer l’heure propice. Adieu.