30 juin

Voici des reproches curieux, ma chère amie! N’est-il pas plus charmant

de créer un portrait à sa guise et de laisser son imagination

vagabonder, au lieu de l’asseoir bonnement en face de la réalité?

Rappelle-toi l’adorable fable de Psyché; elle n’est pas vraie seulement

pour l’amour, et un petit voile d’idéal sur toute chose n’a rien de

déplaisant.

Si je t’envoie une description détaillée, preste! le voile s’envolera,

au lieu que, livrée à toi-même, Hervé t’apparaîtra entouré du nimbe que

donnent les amours naissantes. A moins que, par malice et sans cause,

comme dit le curé, tu ne te le figures déjà voûté sous le poids de la

science, les cheveux grisonnants, l’air d’un séminariste et les habits

râpés en sa qualité de savant. Au reste, que la folle de ton logis parle

à sa guise! La folie de la mienne est si grande qu’elle serait

incapable, en vérité, de t’apprendre la couleur de ses yeux. J’affirme

seulement qu’il n’est point aveugle, qu’il possède quatre membres, comme

tout le monde, et qu’il est de hauteur moyenne, car, un jour que nous

étions debout devant une glace, il me souvient d’avoir remarqué que nos

tailles respectives s’accordaient parfaitement.

Pourquoi me dis-tu qu’il arrivera un moment où je deviendrai muette?

Quel mal y aura-t-il jamais dans l’affection qui grandit entre Hervé et

moi? Outre que tu es ma plus intime amie, mes acacias, vois-tu, sont un

peu trop silencieux dans leur façon d’accueillir mes confidences, encore

qu’ils chantent à leur manière l’amour discret. Il me paraît tout simple

d’aimer, et tout simple également de le dire. Sois sûre que ma loquacité

n’est pas près de tarir.

Ma prédiction s’est réalisée, car s’il y a six semaines qu’Hervé est de

retour, il y en a bien quatre que sa nouvelle existence lui paraît

charmante.

C’est un caractère sérieux, paisible, aussi rempli de bienveillance pour

les choses morales que pour le prochain. Aux contrariétés et aux

contradictions qu’il rencontre sur sa route, il oppose une aménité

tranquille qui écarte les orages et les grandes révoltes. Je ne sais

plus qui a dit je ne sais plus où: «Je n’ai pas eu un chagrin qu’une

heure de travail n’ait consolé.» Ce mot devrait être presque la devise

d’Hervé; je dis _presque_, parce que je soupçonne le bonhomme qui a

écrit ces lignes d’avoir eu le cœur un peu sec, ce qui n’est pas le cas

présent, et je ne m’arrangerais pas du tout qu’en certaine circonstance

bien connue de moi, quelques pages d’in-folio consolassent mon savant de

si belle façon. Mais il est certain qu’un livre et le travail lui

suffisent pour être content et oublier bien des mécomptes. Il est

d’ailleurs la répétition exacte de son père, moins l’air d’un bon gros

bourgmestre, et avec des échappées de jeunesse qui ne te permettent pas

de l’imaginer avec une calotte grecque et des lunettes d’or.

Parfois cependant, lorsqu’on parle de voyages, je le vois regarder

devant lui d’un air un peu attristé; alors mes yeux deviennent humides,

et je commence à comprendre que l’argent a des dons que j’aimerais à

semer sous ses pas. Mais le nuage disparaît et je n’y pense plus. Au

surplus, si j’étais riche, il y aurait, entre lui et moi, un obstacle

que sa délicatesse franchirait avec peine, car il a, sur certains

points, les idées d’un autre âge.

Amour discret... c’est notre devise actuelle. Il semble que cet amour

n’ait attendu qu’un signal pour se dégager d’un passé tout plein

d’enfantillages et de protestations d’amitié. Quand nous nous promenons,

il n’y a pas un coin de notre étrange jardin,--où rien ne se passe comme

partout ailleurs,--d’où ne jaillissent les mots écrits dans notre cœur

et que nos lèvres n’ont point encore osé formuler.

Nous jouissons d’une grande liberté, car ici, comme je le présumais, on

ne prend pas Hervé au sérieux. Quelquefois Mme de Lines laisse à regret

ses cahiers et le domaine de la pensée pure pour nous observer. En nous

voyant circuler placidement autour de la pelouse, au milieu de laquelle

on a planté, de façon régulière, quatre sapins dont trois sont devenus

gigantesques, elle se penche à sa fenêtre et crie à Hervé:

«Vous êtes vraiment resté un bon petit garçon, Hervé! Votre père est

heureux d’avoir un fils aussi raisonnable.»

J’enragerais de le voir traité avec cette désinvolture s’il ne savait

profiter de la circonstance pour venir sans cesse au Vaulné.

Cependant, lorsque ma cousine émet devant lui ses idées sur la fortune,

encore qu’elle ne dise pas le fond de sa pensée, il est saisi

d’horribles scrupules et reste plusieurs jours confiné dans son trou.

Alors je lui envoie un mot quelconque: «Je sais la sonate; venez

m’accompagner.»

Il s’empresse de jeter à la porte la vertu,--c’est ce qu’il a de mieux à

faire,--et, grimpant sur Rossinante, il nous revient tout joyeux.

Parfois, sous je ne sais quelle influence, il parle comme un moraliste

s’adressant à un enfant qu’il ne s’agit pas d’encourager dans une voie

funeste.

«Vous ne connaissez rien de la vie, Claude, me disait-il hier en

haussant les épaules. Si les circonstances changeaient pour vous, vous

changeriez complètement d’idées.

--Grand merci! dis-je avec dépit. Je ne suis pas un oiseau posé sur une

girouette.

--Comprenez ce que je veux dire, Claude, vous ne...

--Je sais que c’est faux, interrompis-je. Tenez, la preuve, la voici: ce

prétendant de l’autre jour est revenu à la charge, bien que je l’eusse

houspillé de belle manière. Je ne vous l’avais pas dit. Qui m’eût

empêchée d’empoigner la circonstance aux cheveux et d’entrer bras dessus

bras dessous avec elle dans la vie?

--C’est une autre question», murmura Hervé, me lançant un regard dans

lequel une lueur avait brillé comme une étoile.

A tout instant, lorsque je sens que l’amour est si près, si près qu’il

suffirait d’un mot pour lui donner l’éclat de la vie, je suis tentée de

dire:

«Voyons, Hervé, entendons-nous. Les scrupules ne signifient rien dans

notre position. Je suis aussi pauvre que vous, et on sera bien obligé de

renoncer pour moi aux rêves fantastiques de la fortune. Dans ce coin

perdu, qui donc songerait à Claude Métierne?»

D’autant plus que mon physique, tu le sais, n’a rien de remarquable.

Hervé m’a même dit hier:

«Vous ressemblez incroyablement à Mlle de L’Espinasse, Claude!»

Délicat compliment! sur le portrait mal dessiné que nous avons de cette

demoiselle, je la trouve affreuse. Mais lors même que je ressemblerais à

Hébé, mes arbres et quelques voisins seraient seuls à le savoir.

Ton idée sur Mme de Lines est erronée, et la faute en est à moi. Je

m’amuse de ses petits ridicules plus, sans doute, que ne le voudrait le

respect. Elle est excellente, mais c’est une femme sur laquelle une

jeunesse terne, suivie d’une vie également terne, a laissé à tout jamais

sa marque mélancolique. Dans une existence qui le comprimait, l’esprit

de Mme de Lines a perdu quelques plumes de son aile. Mais si son

jugement est intermittent, son cœur ne l’est jamais; par malheur, elle a

des idées fixes et entêtées difficiles à déraciner. Elle a grand air

avec ses bandeaux gris, son visage grave aux traits réguliers et sa

démarche lente. Quand elle se promène, elle s’arrête souvent pour percer

à jour une idée, connue depuis que le monde est monde, et elle prend au

grand sérieux, comme je te l’ai déjà dit, la tournure spéculative de son

esprit.

En attendant qu’elle voie clair à mon sujet, et il serait plus simple de

débuter par là, elle veut construire mon bonheur à la façon qui eût

convenu à ses goûts, et je soupçonne que beaucoup de gens sont ainsi

faits.

Il y a quelques jours, lorsqu’un cœur charitable a plaidé pour la flamme

que Prud’homme, en mon honneur, active dans son âme à laquelle il ne

croit pas, Mme de Lines est venue me trouver dans le jardin.

«Claude, m’a-t-elle dit, réfléchis encore. Que n’ai-je cinq cent mille

francs de dot à te donner! Mais, ma pauvre enfant, dans ta position il

faut accepter des sacrifices pour se marier. Si ce n’était pas un homme

estimable, tu sais bien que je n’insisterais pas. Il t’aime, et tu

corrigeras ses travers. Crois-moi, la vie, sans argent, est un fagot

d’épines.

--C’est singulier! dis-je. Jusqu’ici, je ne les ai jamais senties.

--Parce que tes vingt ans sont à ton esprit ce que le soleil est à la

fleur.»

Cette forme algébrique d’une pensée poétique à laquelle, je crois, elle

trouvait un petit air persan, enchanta ma cousine, qui la développa

longuement pour la bien ancrer dans mon esprit, incapable de comprendre

du premier coup les profondeurs de l’esprit humain, surtout quand il

saute par-dessus le Caucase pour venir jusqu’à moi.

Mais ma réponse fut catégorique.

«Je n’épouserai jamais ce médecin. Sans savoir ce qui m’attend dans la

vie, et en supposant que mon inexpérience m’égare, il est naturel d’agir

d’après sa conviction présente, et je suis convaincue qu’on peut être

heureux dans son petit coin en mangeant des choux sans perdrix s’il le

faut, et en remplaçant la soie par du droguet si c’est nécessaire.

--Mais, malheureuse enfant! s’écria Mme de Lines en révélant le fond de

son angoisse, qui dit même que tu trouveras un mari?

--Oh! cela!...»

J’allais dire que je n’avais aucun doute sur la question, mais c’eût été

éveiller des soupçons, et ma cousine n’était pas assez bien disposée

moralement pour que j’essayasse de plaider une cause si mal engagée.

«O heureux l’homme des champs s’il connaissait son bonheur! a dit

Virgile. Ma cousine, écoutez Virgile.

--Que le diable emporte Virgile!» m’a répondu Mme de Lines qui, s’étant

ennuyée toute sa vie dans les champs, leur en veut mortellement.

Elle se leva sur cette exclamation, qui sillonnait nettement les nuages

spéculatifs de son esprit, et me livra à mes pensées.

Le soleil glissait sous les grandes branches de sapin qui rasent le sol;

des roses étaient perdues au milieu d’avoine folle, et sur le fond

sombre de la tonnelle qui se trouve en face de celle dans laquelle

j’étais assise, trois iris, de caractère particulièrement contrariant,

dressaient, longtemps après saison passée, leurs têtes violettes.

Je me levai vivement en sentant mon cœur bondir à de vagues pensées

joyeuses, le sang actif couler dans mes veines et mon esprit courir les

champs que j’aime à la suite d’une pensée que j’aime encore plus.

Il arrive à de jeunes sentinelles de vivre dans leur rêve au lieu de

surveiller l’ennemi, et l’esprit de grand’mère est la vedette romanesque

que j’essaye de détourner du droit chemin tracé par ma cousine.

Cet après-midi encore, après avoir relu les encouragements contenus dans

ta lettre, j’ai descendu, avec des projets de corruption, notre large

escalier de pierre, usé jadis par les pieds des moines et aujourd’hui

par ceux des profanes qui, à leur tour, sont venus jeter un regard

curieux sur la vie et lui demander tant de bonnes choses que peut-être

elle ne peut donner. C’est du moins ce que ces ombres saintes me disent;

seulement je ne ne les crois pas.

J’arrivais dans un mauvais moment.

Grand’mère était dans la salle à manger, en contemplation désespérée

devant le désastre causé par une chatte qui, au milieu des innombrables

chats de la maison, est la bête préférée. Mina avait sauté sur une

console et renversé une cloche de cristal pour s’emparer d’un fromage

avec lequel elle s’était sauvée.

Grand’mère, voulant courir après Mina, avait saisi un balai et disait

d’un ton navré:

«Mon Dieu! une chatte que j’aimais tant!»

Je laissai au conflit le temps de se calmer, puis je vins retrouver

grand’mère lorsque je la vis assise à sa place habituelle dans le salon.

Cette place est la profonde embrasure d’une porte-fenêtre par laquelle,

en descendant deux marches, on entre du jardin dans l’appartement.

Grand’mère venait de penser à sa fille, car des larmes étaient encore

sur ses joues, mais, en même temps, elle souriait à un souvenir de

jeunesse. Ses impressions, ainsi que celles d’un enfant, se succèdent

comme des rides légères sur une eau dormante.

Je me laissai tomber sur une marche avec un soupir de satisfaction.

«Comme on est bien dans ce Vaulné! dis-je.

--Je suis contente que tu t’y plaises tant! répondit grand’mère, que

l’on flatte toujours en vantant la propriété dans laquelle elle est née

et qu’elle n’a jamais quittée.

--Et pourtant, grand’mère, si j’avais voulu dire oui pour cet imbécile

de l’autre jour...

--Mais ce n’était pas un imbécile, dit grand’mère en se fâchant un peu.

C’était un très bon mariage; il est fort bien de sa personne.

--Fort bien?... je le trouve aussi commun que ses idées, répliquai-je de

mauvaise humeur. D’ailleurs un mariage n’est bon que proportionnellement

à la sympathie que l’on s’inspire réciproquement.

--Assurément, répondit grand’mère, si Marie avait mis le fromage dans

l’office, Mina ne l’aurait pas pris...

--Vous ne répondez pas, grand’mère, insinuai-je.

--Certainement, ma petite-fille, il faut de la sympathie... Je gronderai

Marie la Vache; c’est bien plus sa faute que celle de Mina.»

Alors je me décidai à battre résolument le fourré, quitte à découvrir un

ennemi.

«Il y a tant de gens qui vivent comme nous et qui vivent très heureux,

remarquez bien, grand’mère! A Chétigné, par exemple, nos amis sont au

moins aussi pauvres que nous...»

Je retins mon souffle pour mieux entendre la réponse, mais grand’mère

songeait à l’héroïne du roman qu’elle lit en ce moment et se mettait

très fort en colère contre elle, absolument comme si c’était un

personnage réel.

«Cette Madeleine n’a pas le sens commun à force d’être bonne!

s’écria-t-elle. Il fallait mettre sa belle-mère à la porte. Est-ce qu’il

y a des gens aussi bons que cela! Elle dit oui à tout, n’a aucun

défaut... elle en devient bête.»

Désespérée, je donnai un grand coup de faux aux buissons pour m’en

débarrasser et laisser le jour pénétrer dans la place; l’astuce d’un

Mohican et moi nous avons toujours été brouillées, et, si j’errais dans

les pampas, il ne serait pas difficile de m’y scalper prestement.

«Grand’mère, dis-je résolument, si Hervé, par exemple, demandait ma

main, que diriez-vous?

--Oh! il n’y a aucun danger, répliqua grand’mère, glissant

tranquillement un gros œuf en bois dans un bas qu’elle voulait

raccommoder. Il est trop pauvre; il lui faut une femme qui lui apporte

un peu d’aisance. Mais où la trouvera-t-il? car il n’est pas beau.»

Cette réponse me fut faite avec une conviction si tranquille que soudain

je vis venir à moi un affreux petit homme absolument semblable aux gens

d’affaires tels que je me les figure, et qui, en un tour de main,

brouilla toutes mes idées. J’eus beau me débattre, le doute pénétra si

bien en moi que toute la journée, comme un huissier retors, il a

bouleversé ma maison.

Mais ce soir, en t’écrivant, fustigé par l’évidence, il a pris la porte

et s’est sauvé.

Enfin, puisque personne ici ne veut ni voir ni comprendre, j’attendrai

patiemment, et me contenterai de t’écrire, sans essayer dans mon

entourage de devancer l’heure propice. Adieu.

Badinage · 第 13 / 43 题