Ta malice est en défaut, ma chère amie, car je le crois trop modeste
pour s’appliquer l’orgueilleuse phrase de ton héros. Pourtant... s’il
vient, il vaincra, c’est certain, mais ne l’assimile plus à César: je
n’aime pas les conquérants.
Si on laissait les pauvres gens vivre tranquillement chez eux à leur
guise, soit en s’égorgeant si ce passe-temps leur plaît, soit en
pratiquant des rapports plus doux, on s’éviterait des embarras bien
désagréables. Mais les hommes ont la rage de se mêler de ce qui ne les
regarde pas...
Mon roman, comme tu l’appelles, sera-t-il pourvu des bottes de sept
lieues?
Je crains, au contraire, qu’il ne marche à pas comptés, comme un perclus
qui ne peut faire usage à la fois de tous ses membres.
S’il jette un jour ses béquilles, il faudra qu’il coure sur la volonté
de ma famille pour lui faire mordre la poussière; mais le pays conquis,
qu’il soit roman ou famille, ne se rendra pas sans débats et sans cris.
Ce qui prouve que j’ai bien raison, et que la bonne parole n’est pas:
«Convertissez-vous!» mais: «Faites ce que vous voudrez!» Les
conversions, lance au poing, ne valent pas le diable!
Nous étions à déjeuner quand maître Jamin est entré dans la salle à
manger pour causer un peu et nous apprendre les nouvelles. Mais, au lieu
de débuter par la seule chose qui m’intéressât, il commença par nous
parler de ses petites affaires, et voulut nous convaincre que son âme,
aussi placide que sa bonne figure, était en ébullition.
«Je viens de rencontrer Guibert... voyez-vous, quand je vois cet
homme-là, je ne sais pas ce que je lui ferais bien!... C’est lui qui a
jeté, une nuite (nuit), un sort sur mes chevaux. Le jour où je lui
donnerai une raclée, il l’aura pour de bon.»
Dans ce pays-ci, les gens mettent des _t_ partout, et les font sonner
comme s’ils étaient suivis d’un _e_, ce qui ajoute au pittoresque de
leur langage.
Grand’mère a passé toute sa vie à la campagne, au milieu des paysans;
elle devrait être habituée à leurs croyances; néanmoins, quand elle
entend parler de sort, elle se fâche immédiatement.
«Vous êtes aussi bête que cette carafe! s’écria-t-elle en frappant sur
la table. Voyons, Jamin, personne ne jette de sort, vous le savez bien.
--Pour sûr que c’est vrai pourtant, madame! C’est sûr, pour de bon!...
Ah! la canaille! Je l’ai vu qui venait aujourd’huite à ma redevance...
--Eh bien, l’avez-vous un peu battu? demandai-je. C’était le cas d’en
finir, monsieur Jamin.
--J’ai pris un autre chemin, mademoiselle, parce que, voyez-vous, si je
lui avais donné une tape par la goule, j’aurais bien été capable de le
tuer.»
Et, comme je riais, il reprit:
«Pour sûr que je l’aurais tué... j’ai eu peur de moi, voilà pourquoi je
n’ai pas voulu lui parler. Enfin, c’est pas tout ça... Eh bien, v’là
donc M. Hervé revenu dans le pays?
--Vous l’avez vu? dis-je vivement.
--Non, mais j’ai rencontré le gars à la Viturin qui lui avait parlé.»
Pendant que ma cousine et grand’mère le questionnaient, je baissai le
nez sur mon assiette sans rien dire, en songeant à la joie de revoir,
peut-être le jour même, ce vieux compagnon de mon enfance, le complice
de toutes les sottises que j’avais envie autrefois d’exécuter.
Comme on vieillit cependant! Le voici devenu un savant comme son père;
il a été envoyé en Asie par je ne sais quelle Société, et, depuis quatre
ans, il vit dans ces pays, observant et prenant des notes.
«Son père et lui, c’est du bien bon monde; seulement ça n’est point
riche du toute, ajouta Jamin en se levant. Allons, adieu, mesdames;
portez-vous donc bien!»
Il nous verrait dix fois par jour qu’il nous ferait dix fois ce souhait
charitable.
«Le pauvre garçon n’est pas, en effet, dans une brillante position, dit
ma cousine. La vie a des cruautés bien inutiles, ajouta-t-elle avec
mélancolie.
--Je suis sûre qu’Hervé en est encore à découvrir les cruautés de la
vie, dis-je un peu nerveuse. S’il n’a pas d’argent, les murs resteront
par terre au lieu d’être debout, voilà tout!
--Il touchera du doigt les ennuis quand il voudra se créer un intérieur,
et qu’il se verra obligé de rester vieux garçon.
--Eh bien, dit grand’mère paisiblement, il travaillera à ses livres et
vivra avec son père.»
Comme si son père devait être éternel! J’enrageais de le voir ainsi
condamné tout tranquillement, et comme la chose du monde la plus simple,
à une vie d’isolement.
«Il fera mieux, dis-je, d’épouser une femme pauvre comme lui...
--Et de créer une famille pour la misère... c’est une idée pratique à
toi, Claude!»
Cette réflexion est de ma cousine, qui, étant la femme la plus
impratique de la terre, a la manie de chercher noise à mon sens
pratique. Comme si ce sens n’était pas merveilleux quand il consiste à
ne point rêver l’impossible et à tirer de sa position le parti qu’il
convient! Il faut bien que je m’adresse à moi-même quelques compliments
puisque personne ne m’en fait...
J’ai été d’humeur sombre toute la journée; mes compagnons habituels
s’étaient terrés comme des lapins et m’avaient abandonnée à mon marasme,
qui grandissait d’heure en heure, parce que je comptais sur une visite
qui n’arrivait pas. A l’horizon, il n’y avait qu’herbe roussie et
poussière poudroyante.
Mais tu sauras que je ne suis pas femme à laisser ma mauvaise humeur
s’ingérer si bien dans mes affaires que ce n’est plus moi qui les
dirige. J’envoyai promener ma visiteuse, et, prenant Hamlet, j’allai
m’asseoir à l’extrémité d’une avenue abandonnée. Ses noyers sont si
vieux, si vieux que leurs têtes deviennent chauves et, dans leurs gros
troncs, les abeilles essaiment chaque année.
Je m’installai sur un petit mur, à l’entrée d’un clos qui fut autrefois
à nous et que la maladie a ravagé. Ainsi entourée de noyers expirants et
de vignes qui ont vécu, j’aurais pu méditer sur la fragilité des choses
terrestres s’il ne m’avait paru plus simple d’admirer les rayons de
soleil sur l’herbe verte... c’est-à-dire quand elle est verte, car la
nôtre, à cause de la chaleur exceptionnelle, est rôtie depuis longtemps.
Puis, me plongeant avec ardeur dans Hamlet, mon esprit s’en allait
courir dans la philosophie et, répétant «te be or not te be», j’arrivais
à la conclusion que j’étais sûre d’exister, que toutes les idées, même
les idées folles, n’avaient pas pour principe de vie...
Parvenue à ce point de ma sagesse, je m’interrompis pour lever les yeux
et, dans le chemin défoncé, j’aperçus, planté sur un cheval plus maigre
que Rossinante, un cavalier qui me regardait effrontément.
Je le regardai de la même façon, et une foule d’échos résonnèrent autour
de moi, comme les notes charmantes d’un instrument délicat. De fines
vibrations s’échappaient des blés qui jaunissent, des herbes brûlées,
des ornières du chemin; elles nous enveloppaient comme une légion
d’amies exquises qui parlaient toutes à la fois dans leur joie de nous
retrouver.
Peut-être Hervé écoutait-il comme moi leurs voix fugitives, car il resta
une bonne minute sans bouger ni parler, et j’aurais, pour ma part,
prolongé plus longtemps ce moment qui me donnait peu à peu l’impression
troublante de vieux parfums enfermés dans des tiroirs rarement ouverts
et passant ainsi à plusieurs générations.
Mais il parla, et le charme fut rompu.
«Claude!... vous me reconnaissez?
--Assurément, dis-je, bien que vous ressembliez quelque peu à un Maure.»
Je m’approchai et lui donnai ma main, qu’il garda dans la sienne en
frappant distraitement sur mes doigts avec l’extrémité de ses rênes.
Je mourais d’envie de savoir ce qu’il pensait pendant que, sans mot
dire, il m’examinait avec la gravité d’un Arabe en prière.
«C’est une habitude que vous avez prise là-bas? demandai-je un peu
impatientée.
--J’ai traversé tant de pays dangereux, répliqua-t-il, que je ne puis
faire un pas maintenant sans regarder avec défiance autour de moi.
--Merci bien! dis-je en riant. Mais vous êtes dans notre bonne province
d’Anjou, et les femmes n’y sont point des bêtes féroces.
--Que sait-on?...» me répondit-il avec gravité.
Je l’aurais battu. C’était trop fort, après quatre ans d’absence, de ne
trouver rien de mieux à dire que de me comparer à un crocodile ou à un
jaguar.
«Est-ce la politesse des Persans que vous rapportez? demandai-je. Vous
m’avez l’air de ne plus connaître la civilisation.
--Vous croyez? dit-il en riant et laissant tomber ma main. Après cela,
c’est bien possible; mais j’aurai le temps de renouveler connaissance
avec elle, car adieu les missions et les voyages!
--Vous revenez donc définitivement à Chétigné, Hervé?
--Oui... Mon père est bien infirme maintenant, et je ne puis le laisser
seul plus longtemps. On m’avait proposé une nouvelle mission, je l’ai
refusée. Mais bah! dit-il en faisant un geste comme pour chasser un
dernier regret, il est aisé de se plaire partout.»
Cette phrase, ma chère amie, te le peint tout entier... A peine
sera-t-il complètement installé qu’il s’organisera une bonne petite vie
occupée qu’il trouvera délicieuse. Il écrira un ouvrage géographique ou
historique en collaboration avec son père, il m’en a déjà parlé, ce
projet lui tenant au cœur; il illustrera lui-même son livre, car il
dessine à merveille. Il est assez musicien pour jouer agréablement du
violon, et nous ferons de la musique ensemble, comme autrefois quand
nous débutions. Qu’importe alors d’habiter, au fond d’un village, de
vieux murs écroulés!
«Claude plaide pour son saint... Claude plaide pour son saint!»
Cette petite phrase m’arrivera en sourdine à travers de lointaines
contrées, quand tu liras ma lettre. Mais mon saint, crois-le bien, est
le plus aimable des saints. Si jamais il organise mon foyer et prenne
enfin sa place dans l’âtre, tu verras s’il manque de séduction, tout
saint qu’il soit!
Il s’était remis à m’examiner pendant que je marchais auprès de
Rossinante. Puis, regardant autour de lui, il s’étonnait de retrouver
tout semblable: les mêmes crevasses dans le mur, les mêmes pierres
effritées au vieux portail construit en même temps que le prieuré et sur
le haut duquel poussent des œillets sauvages et des églantiers, pendant
qu’un tilleul argenté le couvre en partie de ses branches.
«Mais, dis-je, songez que depuis quatre ans seulement vous êtes parti,
et que le Vaulné a vu passer cinq cents ans sur lui sans être ébranlé.
--C’est vrai! dit-il en sautant à bas de son cheval, pour le faire
passer par la petite porte ronde qui est à gauche de l’épais portail,
afin que je n’eusse pas la peine de lui ouvrir les grandes portes à
claires-voies toutes vermoulues... Mais j’ai vu tant de choses, dans ces
quatre années, que l’immobilité des objets familiers me paraît étrange.»
Pendant que nous traversions la grande cour de ferme, par laquelle il
est nécessaire de passer pour arriver au château, car tels étaient les
lieux il y a deux cents ans, tels ils sont restés, j’avais bien envie de
lui demander son impression sur moi, car enfin, je n’ai pas dû être
immobile comme une pierre!... Mais il entra en silence, et d’un air
recueilli, dans la petite cour comprise dans l’enceinte des trois corps
de logis, qui forment la façade principale de l’habitation. Autrefois
elle était toute en cloîtres, dont il ne reste aucun vestige; un mur
d’appui, surmonté d’une grille en bois entièrement garnie de plantes
grimpantes, la sépare de la grande cour. Les murailles de la maison sont
couvertes, jusqu’à mi-hauteur, de lierre, de jasmin et de viorne.
Hervé s’extasia sur la vigueur du lierre, tellement épais que, dans le
renfoncement des portes, on serait à l’abri des pluies les plus
violentes.
«Il a épaissi de moitié depuis mon départ; cependant tout est bien
pareil!» ajouta-t-il en regardant la pompe posée au milieu de la cour
dans un rond-point de gazon, et les fleurs rustiques qui, dans les
plates-bandes circulaires, s’ouvrent à la vie va comme je te pousse...»
Puis son expression se rembrunit en me regardant, et, comme nous
entrions dans la salle à manger, qui sert également de vestibule, il
s’arrêta tout à coup:
«Et cependant, dit-il, il y a un grand changement ici, puisque vous vous
mariez!
--Qui vous a appris cela, Hervé?
--Tout le monde; du moins les bonnes gens auxquels j’ai parlé. C’est le
bruit du pays.
--Le fait extraordinaire d’un prétendant s’est en effet produit»,
répondis-je laconiquement.
J’eus, un instant, la pensée de le laisser en suspens, mais il y avait,
dans cette façon d’agir, un jeu de coquetterie tout à fait en dehors de
mon caractère; aussi j’ajoutai:
«J’ai jeté ce prétendant à l’eau.»
Et, satisfaite de l’éclair qui passa dans ses yeux, j’ouvris vivement la
porte du salon.
Il fut accablé des questions les plus variées, grand’mère voulant
absolument savoir si les Thibétains sont bons maris, s’ils mangent de la
soupe aux choux verts, et s’ils savent que Charles X était un sot.
Ma cousine s’occupait avec sollicitude des Persans.
«Ils ont une philosophie à eux, n’est-ce pas? Beaucoup d’idées
profondes? Lisent-ils nos auteurs? Et leur religion? Elle ne tient pas
debout, je crois?
--Mais, dit Hervé malicieusement, il y a parfois une grande similitude
entre leurs sentiments religieux et les nôtres.
--Par exemple! s’écria grand’mère fâchée. Allez-vous vanter aussi leurs
mœurs?
--Mon Dieu, elles sont celles de la plupart des Orientaux, répondit
Hervé avec la philosophie d’un homme qui a beaucoup vu.
--Et vous les trouvez belles? reprit grand’mère en se fâchant un peu
plus. Voyez-vous, je ne fais pas plus de cas de vos Persans que de ce
petit bout de papier. J’ai lu qu’ils avaient au moins cinquante femmes à
la fois; c’est bien laid!»
Et grand’mère, qui dit tout, se fourvoya dans une dissertation
équivoque.
«Ils ont de charmants proverbes, interrompit vivement Mme de Lines.
--Moi je les appelle des bêtes, dit grand’mère en poursuivant son idée,
et...
--Voulez-vous m’en donner quelques-uns, Hervé? demanda ma cousine.
--Et toutes ces femmes-là, reprit grand’mère, femmes et hommes
d’ailleurs, d’après ce que j’ai lu, et ce que j’ai lu n’est pas beau...
Ainsi...
--Votre père doit être bien heureux de votre retour? s’écria Mme de
Lines qui, dans sa détresse, ne trouva pas de meilleure diversion.
--Mais, Laure, je ne sais pas pourquoi tu m’interromps toujours, dit
grand’mère en s’impatientant. Laisse-moi donc expliquer à Hervé que ses
Persans, qu’il a l’air d’aimer, sont des...»
Puis, sur un signe de ma cousine, ses yeux tombèrent sur moi, et elle
reprit son ouvrage en disant avec humeur:
«Mon Dieu, ce que j’allais dire n’était pas si terrible!»
Pendant la visite d’Hervé je restai silencieuse, car j’avais fort à
faire de débrouiller mes sentiments et mes observations. Puis je
m’amusais de l’effet que produit la solitude sur trois ermites qui sont
arrivés à posséder la conviction que les riens de leur vie doivent avoir
aux yeux de l’univers, voire des Persans, l’importance de curieux
événements.
Est-ce ta pensée en me lisant? Il est vrai que tu n’es ni univers, ni
habitante de la Perse.
Ma soirée s’est passée à entendre discuter les mérites du voyageur.
Grand’mère disait:
«Il a plutôt embelli, car ce teint brun le fait ressembler à un
Espagnol.
--Il parle vraiment en homme intelligent», disait ma cousine d’un air
étonné.
Voilà qui est surprenant après toutes les preuves d’intelligence qu’il a
données dans son enfance et par le résultat de ses brillantes études!
Mais on dit qu’il est difficile de passer pour esprit supérieur auprès
des gens qui vous ont vu naître ou vous ont toujours connu. Hervé sera
toujours considéré ici comme un enfant.
Ensuite, je ne sais pourquoi il doit être si satisfaisant de ressembler
à un Espagnol, au lieu de ressembler tout bonnement à un Français... Si
ce n’est peut-être que, pour certains yeux, les objets éloignés revêtent
un charme d’autant plus séduisant qu’il est inconnu.
Pour moi, j’admire et j’aime ce qui m’approche ou m’entoure, sans en
chercher plus long. Je suis bien convaincue que mes chênes, à leur
façon, valent les cèdres du Liban, ne serait-ce que parce que, si on
parlait d’eux dans le Liban, ils y seraient admirés de confiance.
Adieu. J’éprouve un plaisir extrême à te conter ma vie par le menu et le
détail. Malgré les enthousiasmes de touriste qui débordent dans ta
dernière lettre, sache bien que point n’est besoin de s’en aller de
montagne en montagne pour découvrir des merveilles: ma plaine en
contient assez pour occuper une existence courte ou longue.
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