«O sainte pauvreté!» disent les religieux. Depuis ce matin, ma chère
amie, je me demande si je dois me froisser de ton scepticisme à mon
égard; il est insolent, et je ne sais de quel côté résoudre la question.
Pourquoi, dis-moi, ne serais-je pas dans le cas de ces âmes sublunaires
qui touchent aux cieux par la pensée et n’ont pas le sens commun sur la
terre? Ou, si la sainteté n’est pas ma voie, ce que je suis très
disposée à croire, pourquoi ne ressemblerais-je pas à un stoïcien qui a
la sagesse de supprimer tous les agréments de la vie pour la rendre plus
agréable? C’est une sagesse, vois-tu, qui dépasse de cent coudées en
profondeur toute la philosophie de ma cousine. Sainte pauvreté! elle
vous met en harmonie avec le fond sérieux de la vie et... Et tu ne crois
pas un mot des raisons qui me la font aimer. Tes fossettes rient jusque
dans ta lettre et, en femme amoureuse, lu vois mes idées revêtir une
forme masculine qui me prendra dans ses bras un beau matin et
m’emportera au loin... A une lieue d’ici, pas plus; dans un manoir posé
au milieu de notre plaine comme un vieux hibou déplumé qui a l’intention
de vivre cent ans encore dans ses vieilles murailles chambranlantes.
Cent ans! c’est plus qu’il ne faut pour abriter nos amours. Et quand
nous aimerions à vivre comme des oiseaux de nuit, je ne vois pas que
personne eût rien à reprendre à nos idées. Un hibou est un animal
infiniment plus sympathique qu’un médecin; il a du moins le bon goût de
se taire toute la journée, et, comparativement, c’est une qualité
transcendante.
Quelle entrevue tumultueuse! Il n’y avait pas trois minutes qu’il était
assis qu’un jugement sans appel était prononcé en mon intime et que,
nous prenant aux cheveux, je constatais qu’il ne pouvait être question
entre nous de la rencontre des atomes crochus.
C’est un de ces faiseurs de phrases qui sautent d’une dissertation sur
la gloire à une question de ménage, de l’esthétique à la manière
d’assaisonner un macaroni, de Platon aux contes de ma mère l’Oie; qui
discourent sans s’arrêter, sans respirer, sans vous écouter et croient
être aimables. Ils parlent de lieux communs comme de découvertes
transcendantes, et d’idées creuses ou vulgaires avec la satisfaction
prud’hommesque d’un imbécile. Ah! les stupides personnages!
Selon eux, il n’y a de remarquables sous la voûte céleste que les
individus dont ils représentent l’espèce: médecins, notaires, avoués,
etc. L’armée se compose d’huîtres, les marins sont des ânes, les grands
propriétaires des fainéants, les gens du monde des nullités, les
diplomates distingués ont leur réputation surfaite, etc., etc. Il n’y a
de bien, d’intelligents, de studieux, de distingués, de moraux que les
médecins en général et M. X... en particulier.
Le voyant complètement fourvoyé, je le mis traîtreusement sur le
chapitre de la religion, ce qui l’acheva.
Il m’est arrivé de penser que mes opinions religieuses, relativement à
celles de certaines gens, pourraient bien sentir un peu le roussi, et
que je mériterais quelquefois d’être liée sur des fagots. Mais, en
l’écoutant parler, j’étais saisie d’une ferveur extraordinaire; je
devenais apôtre, missionnaire, martyre s’il le fallait; pis que cela,
des ailes me poussaient pour suivre à grands pas sainte Thérèse dans le
mysticisme, et jamais la prose d’un sot ne produisit plus magnifique
effet.
Ma cousine consternée, et grand’mère mécontente de moi, essayaient
d’éteindre l’incendie, mais la maison brûlait par tous les bouts.
Grand’mère, cependant, s’obstina à faire diversion. Mais d’abord
grand’mère est terriblement distraite; ensuite, de tout temps, elle a
ressemblé, moins l’éloquence et l’intention, à saint Jean Chrysostome
parlant à l’impératrice Eudoxie. Inconsciemment ou par distraction, elle
dit aux gens les vérités les plus crues, et nous met sans cesse sur le
gril ma cousine et moi.
«On dit, monsieur, dit-elle confidentiellement, que votre père rendait
sa femme malheureuse. C’est bien vilain!
--Mais, madame...» murmura M. X... interloqué.
Ma cousine essaya de pallier le désastre, mais grand’mère reprit à voix
basse:
«Tu sais bien, Laure, que nous l’avons entendu dire.»
Pour nous tirer de ce mauvais pas, je repartis en guerre, en appliquant,
de main habile, un petit coup de fouet sur les opinions de l’ennemi.
Dans l’excitation de la discussion, sans souvenir du motif de sa visite,
il eut la bonté de m’informer qu’il considérait comme niaises
superstitions toutes les vieilles croyances, et que, d’ailleurs, la
science y ayant mis bon ordre, les croyants, à part quelques honorables
exceptions, étaient des oies ou peu s’en faut.
«La science, mademoiselle, la science achèvera de faire table rase de
ces reliquats de la routine et de l’ignorance.
--Je n’en doute pas, monsieur, je n’en doute pas, répondis-je
innocemment. Et lorsque la science, à l’exclusion d’autre chose, aura
infusé ses idées dans l’esprit des hommes rudimentaires qui sont, je
crois bien, les mêmes en tout temps, vous aurez la joie d’être pendu
haut et court à la première lanterne venue, afin que les braves gens qui
vous pendront jouissent un peu de vos revenus. Ce qui sera du reste
infiniment agréable pour vous; car enfin, il doit être délicieux pour un
savant, ou un philosophe, de fermer les yeux en servant d’application à
la logique, qui est une des premières clefs de la raison et, par contre,
de la science, si je ne me trompe. Martyr de l’Idée, comme dans les
siècles les plus noirs du moyen âge... quelle destinée et comme c’est
grand!»
Sur ce, s’imaginant que je me moquais de lui, il prit son chapeau pour
s’en aller à la recherche du martyre et court encore.
Notre grand salon, que je ne t’ai pas encore présenté, retentit de
gémissements et de reproches. Mme de Lines m’accusa de l’avoir fait
exprès.
«Exprès! dis-je impatientée. Est-ce moi qui ai construit le cerveau de
ce bourgeois bourgeoisant?
--Mais il est très bien! dit grand’mère, qui trouve tout le monde bien
et qui, quoique appartenant à une ancienne famille, n’a pris au moral
que les traits de son père, qui avait perdu dans la bagarre
révolutionnaire les affinements et les idées des vieilles souches.
--C’est un parti que Claude ne retrouvera pas», dit ma cousine d’un ton
pitoyable.
Pendant ce conflit, je contemplais notre belle voûte du quatorzième
siècle, badigeonnée par ma famille d’une affreuse couleur; elle a vu des
moines en prière, peut-être des saints en extase, mais elle n’avait pas
accoutumance, certainement, d’un regard de jeune fille irritée.
Pour comble de bonheur, maîtresse Jamin, au courant de la situation,
apparut avec sa mine funèbre. En vieux serviteur zélé, elle accourait
pour connaître les bonheurs de la famille.
Le bonheur s’étant tourné en désastre, je me préparais, si la bonne
femme se transformait en fontaine, à la faire servir de bouc émissaire à
mon irritation. Mais elle se contenta de dire:
«C’est bien malheureux, mademoiselle, mais enfin, si ce n’est pas votre
goût... C’est que le mariage n’est point un marché ordinaire, allez!»
On en resta sur ce mot, mais le dîner fut morne.
Pour nous distraire de nos sombres pensées, je proposai d’atteler Pâté
s’il voulait bien marcher, et d’aller chercher des nouvelles d’un ami
qui vit solitairement avec ses rhumatismes et ses livres.
Pâté, en excellentes dispositions morales, nous conduisit sans
hésitation, de son petit trot sautillant, jusqu’à l’entrée d’un manoir
peuplé pour moi de bons souvenirs.
Ses murs sont écroulés en différents endroits; les nôtres n’en sont
encore qu’à menacer les passants, mais ceux-là ont cessé de tergiverser
depuis longtemps. Enfant, je grimpais sur leurs pierres, pour attraper
les gueules de loup qui poussent à profusion dans quelques grains de
terre... quelques grains de terre seulement, sire, et leur vie n’en est
pas moins et belle, et vigoureuse, et charmante!
Le propriétaire, M. Moral de Chétigné, qui ressemble trait pour trait à
un bourgmestre, eût été merveilleux dans une toile hollandaise. Il a
rempli je ne sais quelles fonctions à la cour de Louis-Philippe;
fonctions qui ne l’ont pas enrichi, car il est pauvre comme Job.
Malgré ses rhumatismes, il a conservé l’habitude courtoise d’offrir son
bras à grand’mère pour la reconduire jusqu’à sa calèche, tout en
chancelant comme les vieilles murailles de son manoir. Il baise la main
de ses visiteuses et met tout son esprit en mouvement pour leur être
agréable. C’est un puits de science, qui se creuse encore, car il
exhalera son dernier soupir en écrivant la dernière phrase d’un dernier
ouvrage.
«Claude voulait savoir comment vous alliez, a dit grand’mère en
s’asseyant.
--Comme un homme tout joyeux! a-t-il répondu. Mon fils arrive
incessamment.»
En entrant, j’avais lu dans ses yeux une bonne nouvelle; mais, bien que
j’eusse attiré grand’mère et ma cousine dans un guet-apens, ayant l’idée
traîtresse d’entendre parler du compagnon de mon enfance, je m’attendais
si peu à son arrivée prochaine que la surprise m’empêcha d’exprimer
aucun sentiment.
«J’espère, dit grand’mère distraite, qu’il a embelli, car il était bien
laid en partant.»