CONTE

[Illustration.]

Par une belle journée du mois d'août, après six ou sept heures de chasse

dans cette campagne du Maine, tellement entrecoupée de haies et de

fossés qu'il en faut prendre pour ainsi dire chaque arpent à l'assaut,

M. de *** entra chez un de ses métayers pour s'y reposer quelques

instants. Il but une grande tasse de lait frais, et se retira dans une

chambre presque nue où couchaient les enfants de la ferme. Là, il se

jeta sans façon sur de la paille fraîchement étalée, pour goûter un bon

et lourd sommeil d'homme fatigué.

Je ne sais depuis combien de temps il dormait, lorsqu'il se sentit la

cuisse gauche fouillée comme par un museau d'animal, et sur ses guêtres

de cuir comme un grattement de dents et de griffes. Il supporte d'abord

ce froissement désagréable avec cette apathie somnolente, cette

indécision de l'engourdissement qui ne nous laisse rien percevoir de

clair et d'intelligible. Mais le contact devint plus pressant, plus

répété, plus sensible; il se réveilla brusquement, en jetant avec

vivacité la main à l'endroit lésé; il trouva, avec une certaine peur

mêlée de dégoût, qu'il tenait un gros rat. La bête, surprise dans son

opération de rongement, chercha d'abord à mordre la main qui l'avait

saisi; mais M. de *** le serrait par le milieu du dos et lui pressant

les flancs d'un poignet de fer; il lui ôtait presque la faculté de

respirer. Le rat essaya donc vainement de se débattre et d'échapper à

l'étau qui menaçait de l'étouffer. Mais voyant que son ennemi se

préparait à l'écraser du pied, il eut recours à un moyen assez peu

ordinaire.

Il parla.

«Je vois bien, dit-il, que je ne suis pas le plus fort, et je cède. Je

renonce sincèrement à toute entreprise sur le cuir de votre équipement

et le tissu de votre peau, et si vous voulez m'accorder la vie, je

m'engage à vous raconter mon histoire. Elle est courte, mais assez riche

en expérience, pour un rat. Acceptez-vous? Décidez vite: vie ou mort, ne

me faites pas attendre.»

M. de *** ne s'étonnait de rien; il avait lu d'ailleurs beaucoup de

contes fantastiques, et il répondit au rat: «Mon cher, quoique votre

demande ressemble beaucoup à certains passages des _Mille et une Nuits_,

elle m'agrée. Je ne m'inquiète pas du plagiat. Mais, avant de commencer

votre histoire, veuillez, au préalable, résoudre bravement cette

question: Avez-vous une âme?

--Monsieur, dit le rat en se rengorgeant, je pourrais vous demander

aussi: Avez-vous une âme? Plusieurs philosophes ratapolitains

s'accordent à en refuser une à l'espèce, humaine. Mais, pour la nôtre,

ils l'ont démontrée par une infinité de beaux arguments; et si vous me

faisiez périr en ce moment, je ne crains pas d'être anéanti: à la barbe

de vos cartésiens, je m'en irais dans l'autre monde chercher la

récompense des justes rats.

M. de *** se le tint pour dit, voyant que cette pauvre créature s'en

faisait une affaire d'amour-propre; et, satisfait d'avoir appris que les

rats avaient aussi leur psyché, il prêta l'oreille au récit du

quadrupède.

Après cette courte digression, qui paraîtra inutile à beaucoup de gens,

mais que M. de *** se donna uniquement pour satisfaction (car il était

un peu philosophe), le rat commença en ces termes:

«J'ai beaucoup voyagé, monsieur, et tel que vous me voyez ici, près de

Laval, sur les confins de la Bretagne, je suis frais arrivé de

Constantinople.

--Ah! ah! dit M. de ***, c'est assez à la mode de parler de

Constantinople. Les minarets de Stamboul ont défrayé bien des phrases.

Je suis curieux de les regarder, mon cher, à travers vos yeux.

--Oh! monsieur, je vous fais grâce des tutedzhinns, du ciel bleu, de la

grande mer, des kiosks, des djoubés, des campalores, et de toute espèce

de couleur locale. Je ne suis ni poète, ni orientaliste, ni écrivain

d'aucune sorte de lettres; je ne suis que philosophe, partant,

n'attendez pas de style. »

Il reprit, assez satisfait de sa tirade:

«Oui, monsieur, frais arrivé de Constantinople, et de retour, pour n'en

plus sortir, dans mon trou natal. Nous autres rats, nous avons comme les

hommes la fureur des voyages et le mal du pays. L'une m'a fait partir et

l'autre revenir; la vieillesse me fera rester. Un beau jour, j'étais

jeune alors, toutes mes études terminées, tous mes degrés pris jusqu'au

doctorat inclusivement, je résolus de voir du pays. La Hollande m'attira

d'abord, à cause de la réputation de ses fromages; mais si la chère y

est bonne, on nous y a voué une haine implacable: je partis pour les

bords du Rhin. Il y a là de vieux châteaux féodaux où je pris logement;

ce sont de vraies seigneuries pour les rats, tant ils offrent de sûrs

asiles. Enfin, poussé par mon humeur nomade, après un séjour de quelques

mois dans un couvent autrichien, je me rendis à Constantinople.

« D'abord, ma foi, comme le grand nombre des touristes, curieux

observateur des auberges, je pris mauvaise opinion du pays, parce que je

n'y mangeais pas bien; mais, à force de parcourir en tous sens les

souterrains de la cité turque, je découvris le merveilleux éden des

rats, le terrestre paradis, où je serais peut-être encore, malgré le mal

du pays dont je me targuais tout à l'heure si sentimentalement, sans

l'influence mauvaise de ma destinée. Figurez-vous, monsieur, un vaste

palais, percé de mille corridors, commodément pourvu d'innombrables

cellules, et aboutissant par toutes ses issues à un puits fermé d'une

grosse pierre, et qui s'ouvrait dans les jardins du sérail. Peu de jours

après mon entrée dans cette demeure de promission, un bruit se fait

entendre à l'ouverture du puits; tout d'un coup la pierre se lève, et un

grand jour inonde l'obscurité de nos cellules: du plus profond de leurs

retraites, éveillés ou endormis, debout ou couchés, avertis comme par un

sûr instinct, tous les rats se mettent au galop, et se précipitent vers

la lumière. Je les suis sans savoir où; et, arrivé au rond-point du

puits, je vois descendre, soutenue par des cordes, une belle créature

blanche comme du lait, fraîche, rosée, grasse à point, excellente à

manger. Tous mes confrères se jettent dessus, je les imite, et nous

mordons, et nous déchirons, et nous mangeons, et nous buvons. On retire

la belle victime, à demi morte, de la même façon qu'on nous l'avait

amenée, et nous rentrons dans nos cellules pour faire la digestion.

«Ils appellent cela, en Turquie, faire un exemple. Si vous voulez me

permettre une petite réflexion, en ma qualité de philosophe, je

remarquerai que c'est aussi à titre d'exemple que vos législateurs

exaltent et maintiennent la guillotine. Je n'empiéterai pas sur les

droits de vos statisticiens, en recherchant combien de crimes ont été

détournés par l'exemple de la guillotine, mais je puis certifier, par

mon expérience, que l'exemple du puits aux rats ne profitait à personne.

Destiné à terrifier les femmes de Sa Hautesse qui se sentiraient une

velléité d'être infidèles, il ne corrigeait nullement ces dames. Tâtez

mon ventre, raisonnez par analogie, et faites un discours contre la

peine de mort. Je retiens une place dans ses notes.

«Cela dit, je reviens à mon sujet. Quand j'eus goûté la chair mollette,

blanchette et succulente d'une douzaine de sultanes, mon estomac bien

repu laissa plus de loisir à ma sensibilité. J'ai toujours été

philanthrope. Je me sentis des remords; je suis sûr que le bourreau n'en

ressentit jamais autant. J'avais beau me dire qu'après tout c'était de

bonne prise, que vous mangiez bien d'autres animaux, et que je pouvais,

en toute conscience, me venger sur vous; le cosmopolitisme commence à

s'infiltrer dans Ratapolis, et je ne parvenais pas à étouffer le cri du

sang versé.

« Puis, car je dois tout dire, ce qui vous montrera bien la faiblesse

des philosophes,--avez-vous entendu parler de l'histoire mythologique de

la belle Léda et de son cygne? Le bruit en est descendu jusqu'à nous, et

je vous assure que ce n'est pas une fable.--Toutes ces beautés, qui

n'avaient d'abord offert à ma voracité que de délicieux comestibles,

finirent par me toucher le coeur et les yeux.--Mesdames les humaines

nous traitent avec trop de sans-façon; que diable! nous avons un coeur.

Je sentis de nouveaux sentiments s'agiter en moi; j'oubliai jusqu'aux

heures des repas, qui seules avaient répandu quelque charme sur ma vie.

La nuit, dans mes rêves, toutes ces magnifiques Géorgiennes et

Circassiennes, ces épaules blanches, ces yeux et ces cheveux tout noirs,

se présentaient à moi pour enivrer mes sens. Puis le sang qui les

tachait, les plaies que ma dent y avait ouvertes, s'étalaient comme

autant de muets vengeurs et de silencieuses exécrations de ma barbarie.

Alors je quittais mon trou, et, couvert de sueur, je courais le long des

corridors, rongeant les pierres, murmurant des mots confus, et sentant

dans le creux de mon estomac tous les borborygmes de la passion

malheureuse. »

Le gros rat suait encore à décrire son martyre amoureux.

«Bien! bien! dit M. de ***, voilà qui est tout à fait bien. M. chose,

qui a un style à mille facettes, ne dirait pas mieux. Vous donnez donc

aussi, chez les rats, dans le pathétique et le psychologique?

--Pourquoi pas?» dit le rat. Et il continua. «Ces dispositions, je les

combattis longtemps, oh! bien longtemps. Je sentais,--voyez-vous,--que

c'était une lutte à mort que j'allais engager contre la société qui

m'avait accueilli, et je reculais devant cette détermination extrême.

Enfin l'héroïsme l'emporta dans mon coeur, et après m'être battu les

flancs, je résolus de me dévouer au salut de la première sultane qui

tomberait parmi nous.

« Je mangeai pourtant encore ma part de deux ou trois; mais cela ne fit

que m'affermir dans mon projet, et à la quatrième, je me grandis de

toute la hauteur d'un dévouement, de toutes les coudées de la pure

passion; je devins gigantesque.

« On nous descendit une jeune fille de douze ans à peine. L'amande de

ses yeux, à demi cachée sous le voile de sa paupière, la draperie

d'ébène que sa chevelure jetait sur ses épaules, l'abandon plein

d'effroi qui détendait au hasard les muscles délicats de ce beau corps,

tout en elle enflamma mon amour, décida mon courage. Aussitôt qu'elle

fut à la portée de mes confrères, je me plaçai sur son coeur, dont je

sentais les battements comprimés par la crainte; et là, sur ce champ de

bataille qui m'inspirait encore, loin de me mettre à la curée, comme

d'habitude, je montrai les crocs à mes amis, et je leur dis qu'ils me

tueraient plutôt que de toucher à ma sultane.

La stupéfaction suspendit un instant leur rage carnivore. Ils me

regardèrent avec des yeux où l'étonnement effaçait presque la colère;

puis enfin, sentant bien toute mon impuissance, que mon audace leur

avait fait oublier un instant, ils se jetèrent comme de plus belle sur

leur proie, sans s'inquiéter autrement de ma chevalerie. Je me ruai

alors sur leur bataillon, seul contre tous, mais animé par l'amour,

tandis qu'ils ne l'étaient que par la voracité. Je déchirai l'oeil à

celui-ci, j'entamai la tête à celui-là; qui perdit une patte; qui, un

morceau de son râble; qui, sa queue. Je fis des prodiges; j'étais

sublime; mais la gourmandise fut plus forte que l'amour. Le poil tout

arraché, les oreilles en lambeaux, je ne reculais pas, quand on enleva,

selon la coutume, la sultane couverte de blessures, malgré mon courage;

et comme j'étais revenu sur mon premier terrain, je fus ainsi emporté

avec elle.

« A peine fus-je au grand jour et dans le jardin, que je m'empressai

d'échapper au kislar-aga, qui voulait me rejeter dans le puits, où

j'aurais été infailliblement dévoré, et je me cachai dans le premier

trou qui s'offrit. Dès que la nuit vint, je me mis en quête de ma

sultane; je me hasardai dans les dortoirs du sérail, je parcourus tous

les appartements sans la rencontrer, et, le désespoir dans le coeur, je

fus me promener sur le rivage de la mer.

«Rien n'est favorable aux sombres pensers comme le bruit des flots,

l'immensité de la vague...

--Je vous y prends, dit M. de ***; vous parlez, de la grande mer.

--Laissez-moi finir ma période, s'écria le rat impatienté. Un peu de

poésie ne nuit pas, et vous en aurez: j'en fais tout comme un autre.

«Le bruit des flots, l'immensité de la vague, et ce je ne sais quoi de

terrible qui s'écrie dans l'obscurité du nocturne azur; mes soupirs se

mêlaient, avec une harmonie lugubre, aux sifflements du vent qui venait

frapper les murs du sérail, et à l'incommensurable voix des ondes qui

gémissait comme une troupe infinie d'enfants. J'allais, pauvre proscrit,

l'oreille en sang, l'estomac vide, pensant à la société qui me

repoussait, à ma bien-aimée perdue; je songeais à ces temps paisibles où

mon existence se renfermait dans deux mots: manger! digérer!!! et je

m'écriais sur la grève: Vivais-je alors? vivais-je? Et une voix de mon

coeur me répondait: Non! c'est d'aujourd'hui que tu vis! c'est

d'aujourd'hui seulement que tu es rat, puisque seulement d'aujourd'hui

la passion te couronne de son auréole, auréole brûlante, auréole

composée d'autant d'ingrédients que la foudre de Jupiter; mais sainte,

mais étoilée, mais resplendissante, mais pyramidale auréole, sans

laquelle, hommes ou rats, toute la nature, rien n'existe vraiment.

«Je m'épanchais ainsi, quand mon nez heurta quelque chose de satiné, de

doux, mais de froid comme la mort: c'était le cadavre de ma sultane. Le

grand-seigneur l'avait fait jeter à la mer, et la mer me la rendait. Je

me précipitai sur elle, je la dévorai de baisers, je l'inondai de

larmes, je voulais mourir près d'elle; mais je ne sais quel lâche amour

de la vie me retint, et je m'arrachai de ces lieux. Je me retournai

plusieurs fois; enfin elle fut à jamais perdue pour moi...

« Un de vos philosophes confesse qu'en pleurant la mort d'un ami, il

songea pourtant qu'il hériterait d'un bel habit noir fort à sa

convenance. Vous avouerai-je aussi mon infamie! A peine avais-je fait

quelques cent pas, que, la faim me pressant avec force, je songeai que

j'aurais bien pu prendre un morceau de ma sultane. Je n'en aurais tondu

que la largeur de ma langue! quel grand mal! Mais j'eus honte de me

trouver si bas, après m'être élevé si haut, et l'amour-propre me

condamna au jeûne.

« Je partis. Quelque viande que je rencontrai sur mon chemin servit à me

refaire. J'étais déjà aux portes de Vienne, quand je fus rejoint par un

des rats du puits. Je me mis d'abord en défense, croyant qu'il allait

m'attaquer; mais le malheur l'avait aussi atteint, et c'est un niveau

qui égalise tout. Le sultan, débarrassé des janissaires, avait commencé

de réformer son empire. La férocité de la justice du sérail avait la

première attiré son attention, et il l'avait abolie. De là, grande

douleur au puits des rats. Ils complotèrent d'abord de dévorer le sultan

dans son lit; puis voyant à cette entreprise trop d'impossibilités et de

danger, la nation se débanda, et chacun fut de son côté chercher

fortune. L'exilé du puits exhalait une rage aveugle contre le sultan.

Otez la charogne au corbeau, au bourreau la guillotine, vous verrez ce

qu'ils diront. Je l'écoutais à peine, pleurant le destin de ma pauvre

sultane, qu'un retard de quelques jours aurait sauvée. Nous nous

séparâmes bientôt, et, sans autres aventures, je suis revenu dans le

Maine pour que vous me donniez la vie.

--Vous n'êtes point un rat ordinaire, dit M. de ***, quand le conteur

eut fini. Mon métayer mettra chaque jour un morceau de viande, au bord

de votre trou; c'est la rente viagère que je vous accorde. Allez en

paix, mon cher; Dieu vous tire de la griffe des chats comme il vous a

tiré de la mienne.»

L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843 · 第 8 / 15 题