Le bal de l'Opéra est et devait être une invention de la Régence. Le
chevalier de Bouillon, qui conçut le projet de ce nouveau
divertissement, en fut récompensé, le fait est historique, par une
pension de six mille livres. Un moine carme, nommé le père Sébastien, et
fort habile mécanicien, trouva le moyen d'élever le plancher du parterre
au niveau de la scène, et de l'abaisser à volonté. L'histoire ne nous
dit pas quelle fut la récompense de cette autre invention.
Ouvert le 2 janvier 1716, le bal de l'Opéra s'est perpétué jusqu'à nos
jours, en passant par des phases et des vicissitudes fort diverses. De
notre temps, il est plus à la mode et plus tumultueux que jamais.
Autrefois, c'était un plaisir de grands seigneurs; le bon ton y couvrait
du moins les mauvaises moeurs. Aujourd'hui, il n'est si mince clerc, si
jeune commis qui ne veuille en avoir sa part, et faire le lionceau,
moyennant un mois de ses appointements, dissipé en une nuit
babylonienne. De là cette cohue sans nom, enrouée, barbouillée, avinée,
qui remplit de ses huées sauvages et de ses lazzis, beaucoup plus
spiritueux que spirituels, la première scène de l'univers.
Depuis son origine jusqu'à ses dernières années, le bal de l'Opéra,
fidèle aux principes et aux traditions de l'étiquette aristocratique qui
avait présidé à sa fondation, avait exclu de son enceinte les
travestissements et la danse. Les hommes n'y étaient admis qu'en habit
de ville, et le domino était le seul déguisement des femmes. On s'y
promenait autour d'un orchestre en sourdine qui dominait, sans
l'étouffer, le bourdonnement discret des causeries particulières.
L'intrigue s'insinuait, glissait, serpentait dans cette salle
étincelante. L'archet révolutionnaire d'un chef d'orchestre (Musard)
l'en a chassée et a étouffé les derniers murmures de ce galant
marivaudage, qui, depuis longtemps, au surplus, s'effaçait peu à peu
pour faire place à la licence.
Le mardi-gras de l'année 1837, Musard donna, rue Lepelletier, un bal,
dont les habitués de ce genre de divertissements ont conservé le
souvenir. L'Opéra atteignit, dès son premier début, à l'idéal du genre.
En récompense de cet exploit, Musard fut porté en triomphe, et faillit
être asphyxié sous les étreintes de ses fanatiques et turbulents
admirateurs. Quelle mort pour un Chef d'orchestre! Dès lors ce fut fait
pour toujours du bal de l'Opéra proprement dit, de cette réunion
masquée, mais à peu près décente, brillante toujours, spirituelle
parfois, qui tenait à la fois du jour et de la nuit vénitienne. Du jour
où le galop y eut pénétré, l'élégance, le décorum, et avec lui l'esprit,
s'enfuirent pour ne plus revenir.
[Illustration.]
A la vérité, on a cherché cet hiver à les retenir, ou plutôt à les
rappeler par une mesure qui tendrait à concilier tous les goûts. Deux
parts du bal ont été faites: la salle a été livrée aux danseurs, et le
foyer réservé «aux folles intrigues qui se croisent, s'enchevêtrait, se
nouent et se dénouent (style consacré) entre une et cinq heures du
matin.» Mais, hélas! l'intrigue est morte... au bal de l'Opéra, du
moins. Voulez-vous avoir une idée des piquantes, des malicieuses, des
fines causeries du foyer? Prêtez l'oreille à l'entretien de ce jeune
dandy et de ce pimpant domino qui s'abordent en ce moment.--Bonjour,
Ernest, dit le domino.--Bonjour, dit le lion. Tu me connais?--Oui.
Demeures-tu toujours rue du Helder?--Mon Dieu, oui. Je voulais changer,
mais je n'ai pas trouvé d'appartement--Et pourquoi vouliez-vous changer,
bel inconstant?--Mon logement n'est pas commode. Et puis j'ai une
cheminée qui fume.--C'est différent. Est-ce que tu ne me reconnais
pas?--Attendez donc. Si, ma foi! je te reconnais: vous êtes madame
D......--Tu n'y es pas!--Si!--Non!--Si!--Non!--Allons, allons,
convenez-en; vous êtes madame D... Comment va la santé, du reste?--Pas
trop mal, avec un gros rhume pourtant. C'est très-imprudent à moi de
venir ici; mais c'est si entraînant, ces bals de l'Opéra!
[Illustration: (Clavier typographique du capitaine Rosenborg.--Fig. 2.
Machine à distribuer.)]
--Oui, c'est bien entraînant. J'en suis une preuve, moi qui sors d'avoir
une fluxion.--Ces temps de dégel ne valent rien pour la poitrine. Ah! à
propos, mauvais sujet, qu'alliez-vous donc faire, l'autre jour, au
passage des Panoramas?--Quel jour?--Mardi ou mercredi, je crois. Tu
avais un pantalon gris.--Ah! oui, j'y suis.--Eh bien!--J'allais acheter
des gants.--Bien vrai?--Ou des bretelles, je ne sais plus au juste; je
crois pourtant que c'était des gants.--Je te quitte. J'aperçois là-bas
un monsieur qu'il faut que j'aille intriguer. Adieu, au prochain
bal.--Adieu, madame.
Quelle débauche d'esprit, quelle verve! C'est bien la peine de mettre un
masque et d'adopter le tutoiement. Ces sémillants colloques font
pourtant le désespoir des provinciaux, qui viennent au bal de l'Opéra,
sur la foi des trompeuses promesses de la réclame, et n'y connaissant
âme qui vive, s'en vont le matin, fort au regret de n'avoir pas été
«intrigués.» Quoi qu'il en soit, le bal de l'Opéra obtient une vogue
étourdissante, et fait plus que jamais, en l'an de grâce 1843, les
délices d'une partie de ce peuple qui aime à se dire le plus policé, le
plus délicat et le plus spirituel de l'univers.
[Illustration: (Le dernier Bal masqué de l'Opéra.)]
Sa vogue ne le cède qu'à celle d'un bal que l'on nomme Chicard, dont les
actions se cotent à la Bourse, et où l'on trouve des fils de pairs de
France, des jeunes premiers, des aspirants diplomates, des marchands
d'habits, des sculpteurs et des plâtriers, des peintres d'histoire et
d'enseignes, des littérateurs, des musiciens et pas mal de corroyeurs, à
commencer par le héros de cette étrange assemblée, et tout cela
fraternisant, sympathisant, trinquant, se colletant, s'embrassant et se
ramassant, comme une foule de vieux amis qui ne se connaissaient pas la
veille, et n'auront surtout garde de se reconnaître le lendemain.
Mais tout cela n'est rien encore. Nous voici au jour de la Mi-Carême,
deuxième édition revue et non corrigée du Mardi-gras. Ohé! ohé! dzing,
baonnd! dzing, baound! tonton, tonton, tontaine, tonton! Quels sont ces
cris, ce bruit affreux, cette musique à crever le tympan? Quelle chasse
infernale nous sonnent ces milliers d'horribles fanfares? Oh! mon Dieu,
ce n'est rien, ne faites pas attention; ce n'est que le carnaval,
enterré il y a trois semaines, qui secoue sa poudre et ressuscite. Le
diable fait, dit-on, de ces miracles, témoin le célèbre ballet du
troisième acte de _Robert_. Vous voulez voir passer feu Carnaval? J'y
consens; courons au boulevard. Mais si vous êtes asphyxié, contusionné,
pilé, broyé; si, du haut d'un arbre, il vous pleut un enfant de Paris
sur la tête, si une voiture vous écrase, si vous sortez de la bagarre
dénué de pans d'habit, de montre et de cravate, ou si vous n'en sortez
pas du tout, ne vous en prenez pas à moi, vous êtes dûment averti.
Nous voici dans la foule. Quel affreux tintamarre! quelle épouvantable
cohue!--Monsieur, ne poussez pas!--Eh! monsieur, l'on me pousse!--Aïe,
les fausses-côtes! aïe, la poitrine!--Je me meurs, j'étouffe! je
suffoque!--Gare donc là, gare donc; rangez-vous!--Ah! ciel, un cheval de
gendarme qui se cabre et recule de notre côté!--Monsieur, que fait votre
main dans ma poche?--Eh! mon Dieu, monsieur, je la mets où je peux, on
n'a pas le choix des locaux!--Une fois engagé dans cette houle humaine,
il faut marcher, bon gré, mal gré, filant soixante pas à l'heure.
Heureux qui, du milieu de ces flots agités, peut, de temps en temps,
diriger sur la grande chaussée du milieu un oblique rayon visuel!--Mais,
ô déception! le carnaval promis se manifeste sous la forme de deux
immenses files de voilures, flanquées de gardes municipaux; mais des
masques, nulle apparence: chacun est venu pour les voir, et chacun voit
qu'il n'a rien vu.--Ah! cependant, voici là-bas une rumeur qui nous
présage l'apparition de quelques-uns de ces oiseaux rares sur terre.
Autant que le permet cet affreux cor de chasse, qui, depuis un quart
d'heure, s'obstine à jouer sur nos têtes la chanson du _Roi Dagobert_,
il me semble discerner certain cri populaire qui nous annonce, ou je me
trompe fort, l'approche de quelque mascarade. En effet, voici des
sauvages, des pandours, des cosaques, des hussards, précédant à toute
bride une, deux, trois voilures, qui roulent à quatre chevaux sur la
chaussée, bourrées de débardeurs, de malins, d'Écossais, d'ours, de
Poletais, de Turcs, d'Espagnols, de laitières, de camargos.
Devant, derrière,
Jusqu'à la portière
C'est un' fourmilière
De gens chantant, vociférant, buvant,
S'égosillant...
C'est en vain que ces messieurs et ces dames on fait ample provision
d'esprit sous forme de Champagne. Sous ce rapport, celui de l'esprit,
leur consommation est fort mince. De grandes clameurs, de lourds propos,
des grossièretés, voilà tout ce que la gaieté et la verve française
trouvent de plus piquant dans leur bouche.--Mais, quels sont-ils? me
direz-vous.--C'est lord Seymour, ne manqueront pas de s'écrier ici
maints gobe-mouches obstinés.--Non, heureusement pour lord Seymour, il
n'est pas tout ce monde-là. Lisez les inscriptions du drapeau arboré par
chacune de ces mascarades. Voici les «Enfants de la Joie.» Quelle
postérité! La Joie eût mieux fait de rester fille. Plus loin, ce sont
les «Forts buveurs.» Viennent ensuite les «Flambarts,» les «Balochards,»
etc. Voici maintenant les blanchisseurs et les blanchisseuses de
Boulogne, arrivés en trois chariots pour célébrer à Paris le grand jour
de la Mi-Carême, qui est leur fête patronale. Ah! cette autre voilure
qui se croise avec celle des «Balochards,» c'est celle des «Chemisiers
de Pans.» Les deux équipages se hèlent, se défient, viennent bord à
bord, et il s'engage entre eux une bataille en règle,--à coups de
langue, cela va sans dire,--et où il n'y a de morts que les ivres. Vous
êtes probablement peu curieux de savoir qui l'importera du calicot ou de
la rouennerie; passons donc.
Mais, à ce propos, voici un crieur asthmatique qui vous offre depuis une
heure _le Nouveau Catéchisme poissard, ou l'Art de s'amuser en société
sans se fâcher..._. «Sans se fâcher, _nota bene_;» car, si l'on se
fâchait, ce serait comme lorsqu'on se gêne, il n'y aurait plus du tout
de plaisir. Ce catéchisme, fort peu édifiant, du reste, n'a que le tout
petit défaut d'être nouveau depuis cent ans. C'est un vieux recueil de
platitudes et de sottes calembredaines, dont l'unique mérite est la rime
et le moindre défaut la raison. La langue des Porcherons est enterrée
sous leurs décombres. Il n'y a plus de balles, il n'y a plus de
poissardes; il n'y a plus que des marchés et des marchandes de poisson,
ce qui n'est nullement synonyme. Aussi, le catéchisme poissard, canard
rétrospectif, au sel fort peu attique, obtient-il fort peu de débit, car
il ne répond plus, comme disent les prospectus, à aucun besoin de
l'époque. Tout au plus, quelque Béotien, préméditant de se produire au
bal masqué, le soir, sous un costume d'Arlequin, et d'avoir de l'esprit
comme un diable, croit-il devoir, pour ses deux sous, se précautionner
de gaieté et de poésie non lyrique. Gare à lui, si, pour son malheur,
quelque franc luron l'entreprend! Les héros du carnaval sont, sans
comparaison, comme les aigles du barreau, c'est à la réplique qu'on les
juge.
La nuit est venue; le gaz s'allume, ce soleil du carnaval moderne. Les
masques, qui viennent de dîner, se rencaquent dans leurs équipages, et
continuent leur promenade à la rouge lueur des torches, en attendant
l'heure suprême, l'heure solennelle du bal.
Minuit arrive... Alors, oh! alors. Paris se lève comme un seul homme. De
toutes les rues, de toutes les portes, de tous les escaliers et de tous
les étages, débouchent des torrents de nouveaux masques. Ce ne sont que
glapissements sauvages, miaulements de chats, aboiements de chiens,
rugissements de loups et de chacals, mêlés au piaffement, au
hennissement des chevaux, au roulement de dix mille voitures, au son des
cornets à bouquin et des trompettes à l'oignon. C'est un capharnaüm, une
mêlée, un bruit, à ne pas entendre Dieu tonner. A cette grande voix, à
cette immense clameur, au grondement de cette avalanche, quatre cents
bals ouvrait leurs portes.--Oui, quatre cents bien comptés, je n'exagère
pas--depuis le grandiose et splendide Opéra jusqu'au _Sauvage_, où l'on
pénètre moyennant cinquante centimes, remboursables en une bouteille de
suresne à vider sur place.
Il y a bal aux théâtres de l'Opéra-Comique, de l'Odéon, de l'Ambigu; bal
à la Porte-Saint-Martin, à la Gaieté, au Cirque-Olympique; bal à la
salle Montesquieu, à la salle des Concerts-Musard, _idem_ des
Concerts-Saint-Honoré, au Vauxhall d'été et d'hiver, au Prado d'hiver et
d'été, au jardin d'Idalie, au bosquet de Cythère, à l'Ermitage de
Paphos, à l'Ile d'Amour, au temple de _Bagusse_, à la Chartreuse, au
Salon de Mars, à l'Élysée, aux Enfants de la Joie au Boeuf-d'Or, au
Boeuf-Rouge, au Boeuf-Couronné, au Boeuf-Gras; chez Tantain, Tonnelier,
Desnoyers, et cent autres célébrités de barrière.
Partout c'est un tohu-bohu, un chaos, un pandémonium que nulle plume ne
saurait exprimer, que nul pinceau ne saurait rendre. La grosse caisse et
la grosse joie, l'ivresse, une danse échevelée, le galop le plus
tourbillonnant, des batailles, une mêlée furieuse, maint pugilat, maint
oeil poché, suivi de mainte arrestation, telle est, en peu de mots, la
physionomie de toutes ces rondes de sabbat. Ici, ce sont les _lions_ qui
s'amusent; là-bas, ce sont les chiffonniers; voilà toute la différence.
Le bal s'achève: la nuit a passé comme un rêve, ou plutôt comme un
cauchemar. Pour compléter la fête, il faut, après avoir conquis à la
pointe de l'épée, dans un restaurant de boulevard, une bouteille, de
bordeaux et une aile de volaille,--prix: 20 francs,--courir à la montée
de Belleville, contempler cette cohue poudreuse, avinée, titubante, qui
a nom «Descente de la _Courtille._» Cette foule sans nom, ces loques
fangeuses, ces rouges trognes, ces bras nus, ces Romains inimaginables,
ces Turcs à turbans de carton, que surmonte, en guise de croissant, une
visière de casquette, ces bergères qui fument la pipe, ces marquis
roulant dans le ruisseau, ces chevaliers du Moyen-Age qui se traînent le
long des murs, ces troubadours rapiécés, tous ces gueux dignes de
Callot, ce sont les masques des barrières qui regagnent leurs domiciles.
Loin d'être sensible à l'honneur que lui fait l'orgie de Champagne en
venant lui rendre visite, l'orgie du vin bleu reconnaît habituellement
cette politesse par des nuages de farine et des poignées de boue lancés
à la face de messieurs les beaux. Du haut des cabinets des Vendanges de
Bourgogne, où ils ont établi leur quartier-général, ceux-ci répondent
par une grêle de gros sous, d'oeufs durs et de fruits crus. Le jour se
lève sur ce tableau et met fin à la guerre civile.
C'en est fait: Carnaval est mort, et cette fois pour tout de bon. Il
vient de rendre,--non l'esprit, et pour cause,--mais l'âme, ou ce qui
lui en tient lieu. Il renaîtra, à la vérité, en 1844; mais combien de
ses plus fougueux, de ses plus florissants adeptes, surpris, au sortir
de l'orgie, par le souffle glacial du matin, ne le verront pas
revenir!... «Souviens-toi que tu es poussière et que tu redeviendras
poussière,» disait, il y a trois semaines, le prêtre aux fidèles
agenouillés sur la dalle du saint parvis. C'était le lendemain d'une
saturnale pareille à celle de jeudi dernier. Terrible opposition,
prophétique langage!... N'as-tu point songé un instant, jeune homme au
front pâli par la débauche et par les veilles, que tous les fous
plaisirs dont tu t'es enivré, ce sont ces fruits décevants au dehors,
brillants et vermeils à l'intérieur, tout remplis de cendres et d'une
indicible amertume?
Théâtres.
_Charles VI_, opéra en cinq actes, paroles de MM. CASIMIR et GERMAIN
DELAVIGNE, musique de M. F. HALÉVY, divertissements de M. MAZILIER,
décorations de MM. CICÉRI, PHILASTRE, CAMBON, SÉCHAN et DESPLECHIN.
(Deuxième article)
Ainsi que je l'ai déjà fait pressentir, la nouvelle partition de M.
Halévy ne me paraît pas répondre à l'idée qu'on avait dû s'en faire
d'avance, à ne consulter que la réputation de l'auteur et son
incontestable talent. Le retour trop fréquent des mêmes rhythmes,
l'emploi obstiné des mêmes moyens, jettent sur son oeuvre une teinte
uniforme, dont la monotonie ne tarde pas à fatiguer. On cherche
vainement chez lui ces deux choses qu'on trouve chez tous les maîtres,
et dont la succession alternative est d'un si grand secours pour
l'attention de l'auditeur: le récitatif--le chant.--Le récitatif de M.
Halévy est rarement assez simple; peut-être, dans son chant, la mélodie
est-elle sacrifiée trop fréquemment à la déclamation. Qu'en
résulte-t-il? que son chant et son récitatif se ressemblent; que sa
musique, habituellement, n'est qu'une sorte de terme moyen entre l'un et
l'autre, et que son ouvrage, tout entier, formé, pour ainsi dire, du
même tissu n'offre pas la variété qui serait nécessaire pour qu'on en
pût supporter la longueur. Il y a, par le fait, beaucoup de morceaux
dans _Charles VI_, mais ils sont tellement semblables entre eux par la
forme, le mouvement, la couleur, et les récitatifs qui les séparent y
font si peu de disparate, qu'on croit n'entendre qu'un seul morceau,
coupé seulement à certains intervalles, par un temps d'arrêt de quelques
inimités dont on profite avec une joie incomparable pour changer de
position, et pour prendre l'air.
Ce défaut, qu'on avait pu constater plus ou moins dans les oeuvres
précédentes de l'auteur de _la Juive_, est surtout remarquable dans
celle-ci. C'est là, ce me semble, son vice capital, et la cause de la
fatigue qu'on y éprouve. Pour l'écouter jusqu'au bout, il faut une
volonté de fer et des efforts surhumains; et, cependant, il n'y a guère
de morceaux où l'on ne découvre des sentiments exprimés avec justesse,
des phrases élégantes des harmonies distinguées, des dispositions
instrumentales habiles et ingénieuses. Semblable à Ésope et peut-être
moins adroit que lui, M. Halévy assemble ses convives autour d'une table
immense et magnifiquement servie; seulement il y a le même mets sur
chaque plat, et le cuisinier n'a pas toujours pris la peine d'en varier
l'assaisonnement.
[Illustration: (M. Casimir Delavigne.)]
L'espace me manque, et je ne saurais examiner en détail chacune des
parties de ce vaste ouvrage; je me bornerai à parler des plus
importantes. Le duo de la reine avec Odette commence bien: la première
phrase est noble et majestueuse, et le rhythme en est assez décidé; mais
bientôt il se perd en des développements interminables, et ne se relève
un peu qu'à la fin, quand vient la phrase: _Le sort me l'abandonne, ce
proscrit détesté_, etc. La péroraison on est énergique, et les beaux
sons _de tête_ de madame Dorus jettent un vif éclat sur les dernières
mesures. Le duo qui suit, entre Odette et le dauphin, est, au moins,
quant à sa première partie, l'un des morceaux les mieux conçus de
l'ouvrage et les mieux _réussis_.--Qu'on me pardonne ce barbarisme.--La
manière dont les deux voix se présentent successivement est neuve et
piquante. La cadence finale y est amenée par un trait des instruments à
vent d'un effet très-agréable, auquel succède un point d'orgue vocalisé
du meilleur goût. Ce passage tout entier est plein de fraîcheur et de
grâce. Le reste, par malheur, est loin de répondre au début. Le couplet:
_En respect mon amour se change_, m'a paru terne et lourd, et d'une
mélodie peu naturelle, et ne doit l'effet qu'il produit qu'à l'habile
exécution de Duprez, et à la délicatesse des nuances que cet artiste y a
su placer. La fin de ce morceau, qui termine l'acte, n'a rien de
remarquable, sauf un effet d'orchestre assez original, au moment où le
dauphin disparaît par la fenêtre.
[Illustration: M. F. Halévy.]
Je passe rapidement, et pour cause, sur la villanelle du second acte et
sur la chanson d'Isabelle: ces deux morceaux n'ont pas, ce me semble, le
caractère qu'ils devraient avoir, ou, pour mieux dire, ils n'en ont
aucun. La romance du roi mérite le même reproche. Il y a dans la scène
qui suit, entre Charles VI et Odette, une phrase fort jolie, sur ces
paroles:
Ah! qu'un ciel sans nuage
Pour les regards est doux! Et quelle volupté
De se ranimer sous l'ombrage,
A l'air pur de la liberté!
Seulement la difficulté de faire entrer le second vers dans une période
en quatre membres s'y fait cruellement sentir. Etait-il donc si
difficile de disposer autrement les paroles, et de mettre là quatre vers
de même mesure? Le duo des _cartes_ est d'un bon effet; mais l'honneur
en revient beaucoup moins, selon moi, au compositeur qu'à madame Stoltz
et qu'à la scène elle-même. C'est le poète, ici, qui a porté le
musicien.
Le seul passage un peu saillant du troisième acte est le début du
quatuor:
Dieu puissant! favorise
Notre sainte entreprise, etc.
Ce quatuor n'est pas accompagné par l'orchestre, et l'on a déjà remarqué
combien il y a d'avantage à abandonner de temps en temps les voix à
elles-mêmes. L'effet de ce quatuor est bon, et serait meilleur peut-être
s'il était moins longuement développé. L'harmonie en est fort belle.
Quel dommage que le chant n'y suit pas à la hauteur de l'harmonie!
L'air d'Odette, au quatrième acte, est divisé en deux parties. Il y a
dans la première de charmants détails; la seconde fera, je crois, plus
d'effet à mesure qu'on l'entendra davantage. C'est un _allegro_ plein
d'énergie et d'enthousiasme, et la _syncope_ placée sur le second temps
de chaque mesure lui imprime un caractère de décision assez remarquable.
Rossini, dans l'air de _Zelmire: sorte, secondami_,--toute comparaison à
part, je n'accuse pas M. Halévy de faire de la musique italienne,--a
obtenu le même effet par le même moyen.
La chanson d'Odette:
Chaque soir Jeanne sur la plage,
est charmante. Le dialogue qui s'y établit, dès le début, entre le
hautbois et la cantatrice, l'élégance des modulations de ce morceau, son
caractère à la fois gracieux et mélancolique, tout concourt à en faire
l'un des plus heureusement trouvés de la partition. Il est amené,
d'ailleurs, par une phrase très-agréable sur ces paroles:
Avec la douce chansonnette
Qu'il aime tant,
Berce, berce, gentille Odette,
Ton vieil enfant.
Barroilhet dit ce passage à demi-voix avec tant d'art, tant de goût et
une expression si juste, qu'il en double encore l'effet.
La scène qui suit (celle des fantômes) n'a rien de remarquable, si ce
n'est le trio des trois spectres, sur ces paroles:
Ils tombèrent tous trois assassinés jadis:
Tu périras de même.
Là encore il n'y a pas de chant; ce n'est que de la mélopée: mais, sous
cette mélopée, on entend une succession d'accords sinistres et dont
l'effet est terrible. L'auteur, grâce à cette habileté de
contre-pointiste dont il a déjà donné tant de preuves, y a su tirer un
parti merveilleux de ce mot: _assassiné_, qui passe continuellement
d'une voix à l'autre, et se reproduit avec une obstination effrayante.
Savoir le contre-point est un mérite assez commun, mais il est beau de
s'en servir de cette manière.
Ce trio des spectres est très-heureusement rappelé dans le linat qui
suit. Les fantômes ne sont plus sur la scène, mais seulement dans
l'imagination du roi; leur chant est donc rejeté dans l'orchestre et
confié aux trombones, dont l'âpre et stridente sonorité était
particulièrement appropriée à la circonstance. Cette réminiscence
ingénieuse et fort bien calculée est d'un effet très-dramatique.
La chanson militaire de Poultier, au commencement du cinquième acte, a
fait fortune, et le parterre paraît s'habituer à en faire redire le
second couplet. Ce morceau a de la couleur et une physionomie originale;
l'allure en est vive et décidée; la reprise en mode majeur qui s'y
trouve est très-piquante, et l'on a remarqué l'heureux effet du tambour,
que l'auteur a employé dans l'accompagnement. J'avoue, néanmoins, que
l'_ut_ aigu par lequel cette chanson se termine me semble assez
maladroitement amené; mais, si cette dernière phrase est un peu gauche,
elle a du moins l'avantage de mettre en relief les notes élevées de la
voix de Poultier, dont le timbre est délicieux.
Je n'ai pas encore parlé du premier air de l'opéra, du chant national:
_Jamais en France l'Anglais ne régnera_, sur lequel on avait fondé tant
d'espérances et fait par avance tant de commentaires. Lorsque tout le
choeur en répète le refrain à l'unisson, l'effet en est vigoureux et
puissant; mais ce n'est là, ce me semble, qu'un de ces vulgaires effets
de sonorité qu'on peut toujours obtenir avec le premier chant venu, en
le faisant exécuter par un grand nombre de voix. L'air, pris en
lui-même, a-t-il une grande valeur? Je ne le pense pas. Le rhythme en
est trivial, et la mélodie nulle ou peu distinguée. Je ne crois pas que
ce morceau puisse être rangé parmi ceux qui font le plus d'honneur à la
nouvelle partition; il ne doit, évidemment, passer qu'après beaucoup
d'autres. Je me suis complu à les indiquer: c'était la partie agréable
de ma tâche. Faut-il ajouter qu'ils ont le tort de se ressembler presque
tous, et le malheur de se débattre au milieu d'un océan de motifs
vaguement dessinés, de phrases décolorées et de récitatifs lourdement
prétentieux? Non! C'est bien assez de ce qui a été dit plus haut sur ce
sujet, et le lecteur comprendra sans peine combien il doit en coûter de
se montrer sévère à l'égard d'un artiste éminent, dont on estime à un
égal degré le talent, la science et le caractère.
Théâtre de L'ODÉON, _Gaïffer et le Succès._--Théâtre des VARIÉTÉS, _le
Mariage au Tambour_.--Théâtre du VAUDEVILLE, _la Nouvelle Psyché._
L'attention publique a été tout entière occupée par la venue au monde de
deux grands ouvrages dramatiques: _les Burgraves_ et _Charles VI:_ l'un
né au Théâtre-Français et l'autre à l'Académie royale de Musique. Quand
ces deux souverains de l'empire théâtral se mettent à l'oeuvre, il se
fait une sorte de silence dans les autres théâtres; il semble qu'ils se
rangent en haie et au port-d'armes, dans une attitude respectueuse, pour
laisser passer. Puis, aussitôt que _le défilé_ du cortège est fini, ils
rompent les rangs et reprennent pêle-mêle leurs habitudes de production
particulière.
Nous n'avons donc à récolter qu'une moisson peu abondante: une petite
comédie, un drame et deux ou trois vaudevilles.--Eh quoi! vous appelez
cela de l'indigence, trois vaudevilles, un drame et une comédie!--Oui,
cher lecteur, et je maintiens le mot, ne t'en déplaise; si tu avais le
bonheur ou le malheur d'être un feuilleton, tu ferais comme nous, tu te
croirais pris de famine; le feuilleton, en effet, est habitué à un tel
régime abondant et surabondant, que sept ou huit actes seulement dans
une semaine lui représentent un repas quelque peu mesquin. Qu'est-ce que
cela pour un ogre qui a coutume de se rouler sur des monceaux de
vaudevilles entassés?
Le drame aurait pu s'appeler tragédie; il n'a pris le nom de drame
qu'afin de se mieux déguiser. Nous sommes dans le siècle des masques: il
ne faut croire ni aux passe-ports, ni aux enseignes, ni aux affiches, ni
aux étiquettes. Si une pièce ornée de deux ou trois conspirations,
déclamant sur le ton héroïque et faisant rouler le _tam-tam_ de
l'alexandrin, n'est pas une tragédie, qu'appellera-t-on tragédie?
Le héros de celle-ci se nomme _Gaïffer_. A ce nom, je vous vois reculer
de deux pas, et ouvrir deux grands yeux étonnés. _Gaïffer_ vous parait
un peu bizarre: vous êtes tenté d'arrêter les passants pour leur
demander: Faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que _Gaïffer_ veut
dire? Est-ce une femme, est-ce un homme, est-ce une chose?--Vraiment,
vous êtes de singulières gens. Le beau plaisir qu'il y a à voir clair,
du premier coup, dans un nom! Sachez donc un peu goûter la volupté des
énigmes.
D'ailleurs, si vous ne connaissez pas _Gaïffer_, ce n'est pas la faute
de _Gaïffer_, mais bien la vôtre, je suis fâché de vous le dire,
_Gaïffer_ a fait tout ce qu'il fallait pour avoir l'honneur d'être connu
de vous. Demandez plutôt à dom Vaissette, son historien, qui célèbre ses
hauts faits in-folio.--Il a livré de terribles combats contre de
très-redoutables adversaires, tantôt vainqueur et tantôt vaincu, et afin
que rien ne manquât à sa réputation, il est mort empoisonné. Voilà ce
que fut _Gaïffer_. C'est dans l'Aquitaine que la chose se passa, du
temps de Pepin et de Charlemagne. Ces deux grands preneurs de villes et
de provinces convoitaient l'Aquitaine, échue à _Gaïffer_, du droit qu'il
tenait des Mérovingiens ses ancêtres. _Gaïffer_ voulait garder son
Aquitaine. De là une grande guerre entre eux, une guerre qui dura
presque aussi longtemps que le siège de Troie, et ne fut pas moins
fertile en terribles coups d'épée. _Gaïffer_, abattu dix fois par le
bras carlovingien, se relevait toujours; et si le poison ne s'en fût
mêlé, je ne sais si _Gaïffer_ ne lutterait pas encore.
Certes, beaucoup de gens ont eu l'honneur de devenir des héros de
tragédie, qui ne l'ont pas mérité autant que notre mérovingien. Je ne
m'étonne donc pas de trouver _Gaïffer_ tragiquement accommodé; je le
plains seulement d'être aujourd hui le prétexte d'une mauvaise tragédie
ou d'un mauvais drame, le nom ne fait rien à l'affaire. Un amour
lamentable, une conspiration, une révolte, voilà le bagage tragique de
_Gaïffer_. Il ne lui manque pas même le trépas héroïque à la façon de
Tancrède, au milieu de l'ennemi. On ne nous a épargné que le brancard.
Le public a sifflé. Oh! le serpent! Il n'a pas même été attendri par
quelques beaux vers, planches flottantes sur lesquelles l'honneur du
poète, M. Ferdinand Dugué, a surnagé quelque temps, dans la tempête et
le naufrage. Mais qui ne fait pas de beaux vers aujourd'hui? On les sème
partout, à la tête on les jette, et mon valet de chambre, comme dit le
Misanthrope, en met dans la Gazette.
Le _Mariage au Tambour_ est plus pastoral, bien qu'il soit contemporain
de 95. Ajoutez qu'il n'a pas la plus petite prétention aux beaux vers;
son ambition tend à faire rire, et çà et là cette ambition est
satisfaite. Nous n'avons plus affaire à un héros, mais à une héroïne. On
peut bien donner ce titre à mademoiselle Catherine, car mademoiselle
Catherine fréquente les camps. Que dis-je? elle est vivandière; c'est
elle qui rafraîchit la victoire, selon l'expression de Béranger. Mais
méfiez-vous de mademoiselle Catherine: on s'appelle Catherine et l'on a
un autre nom; on a l'air d'être vivandière, et l'on est marquise. Ces
choses-là arrivent tous les jours.
Catherine est donc marquise; mais comment, étant marquise, se
trouve-t-elle vivandière? L'amour fraternel a tout fait. Le frère de
Catherine, vendéen renforcé, est tombé aux mains de l'armée
républicaine; le cas est grave, et il y va de sa vie. Pour pénétrer dans
le camp où son frère est prisonnier, et favoriser sa fuite, Catherine
prend le déguisement que vous savez. Assurément cela est très-bien. Nous
donnons à Catherine notre approbation pleine et entière. Tous les
masques ne servent pas à une si bonne action. Elle est jolie, et bientôt
les coeurs prennent feu autour d'elle; le tambour-major soupire, le
caporal flambe, le sergent jette des flammes, comme un volcan. Jamais
les boulets ennemis n'ont fait un ravage pareil au ravage produit par la
prunelle de ces deux beaux yeux. C'est peu; le respectable corps des
vivandières en meurt de jalousie. Chaque jour allume, de plus en plus,
cette guerre intestine. Les vivandières d'un côté, Catherine de l'autre,
se livrent des assauts terribles, et le régiment regorge de Paris et de
Ménélas qui se disputent la dangereuse Hélène.
[Illustration: Théâtre des Variétés.--Le Mariage au Tambour.]
Enfin, d'un accord unanime, on convient de mettre fin à ce désordre: le
moyen est d'obliger Catherine à se marier. Il faut qu'elle choisisse un
mari, ou, par la corbleu!... Catherine obéit: si elle refusait, on la
chasserait du régiment: et alors que deviendrait son frère? J'ai donc
l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Catherine,
vivandière, avec le beau, le brave, le redoutable sergent-major Lambert.
Le mariage se fait à la républicaine, en plein vent, sous un vieux
chêne, soldats et vivandières servant de témoins, Catherine à côté de
Lambert, et le tambour du régiment, monté sur un tertre de gazon, abrité
sous le vieux chêne, exécute un roulement à triple carillon, en manière
de bénédiction nuptiale. Pour la première nuit de noces, Lambert est de
faction à la porte du cachot où le frère de Catherine est enfermé. Que
fait Catherine? elle profite de son ascendant sur le coeur de Lambert,
procure à son frère les moyens de fuir, et se sauve avec lui.--Et
Lambert?--Lambert en est pour ses frais de noces et de tambour. Peu s'en
faut, ce qui serait plus sérieux, qu'il ne paie de sa tête l'escapade de
la belle vivandière; mais patience! Lambert aura sa revanche. La
Providence se met tôt ou tard du parti des sergents-majors opprimés.
Tout à l'heure vous avez trouvé une marquise dans une vivandière,
pourquoi ne découvririons-nous pas un duc dans un sergent-major? Lambert
est duc, en effet, sans que cela paraisse. Il s'est fait soldat pour
dissimuler sa noblesse, dans ces temps périlleux. En vérité, nous avons
affaire à un singulier régiment; peut-être allons-nous apprendre bientôt
que, depuis le caporal jusqu'au marmiton, il ne cache que des empereurs
et des margraves.--Voici comment Lambert se venge: tout en guerroyant,
il retrouve Catherine et son frère, non plus proscrits, mais vivant en
paix dans le château de leurs aïeux. Que fait Lambert? il se présente en
habit de simple soldat, et réclame madame la marquise, sa femme. Grand
scandale d'abord, et grand effroi. Ceci suffit à Lambert, qui déclare sa
qualité de duc et de colonel; car nous sommes devenu colonel depuis la
célébration du mariage au tambour. Comment refuser un colonel? Comment
ne point pardonner à un duc? Duc et marquise ratifieront, devant M. le
maire, leur premier mariage ébauché. L'auteur s'est dérobé sous le nom
de Devilliers. On croit que le nom fait le même office que l'habit de
vivandière, et qu'il cache sinon une marquise, au moins M. Alexandre
Dumas, marquis de la Pailleterie.
Avec M. Félicien Mallefille nous tombons dans la mythologie, ou peu s'en
faut. La _Nouvelle Psyché_; a le même tort que l'ancienne: elle est
curieuse. Au lieu de se laisser aller à la douceur de son rêve, au lien
de se contenter d'être aimée, elle a la prétention de sonder les
mystères et de connaître le fin mot des choses. Comme l'antique Psyché,
la moderne Psyché y perd son bonheur et son amant.
Cet amant n'est pas l'Amour proprement dit; il n'a ni ailes, ni
flambeau, ni carquois, et ne vient point de Cythère ou d'Amathonte:
c'est un jeune illuminé qui conspire pour l'indépendance de l'Italie.
L'amour de Dinowa est son plus cher trésor, avec la liberté. Mais Dinowa
s'inquiète et soupçonne; le mystère où les périls de sa situation
jettent Libérius, éveille la jalousie de Dinowa: elle attribue à une
trahison amoureuse ses fréquentes absences et son air inquiet et souvent
agité. Dinowa épie Libérius, et le livre à l'espionnage. Averti par les
révélations de Dinowa, la police italienne surprend Libérius en pleine
conspiration. Psyché, qu'as-tu fait? tu as pris la lampe et le poignard.
La lampe a éclairé la nuit où Libérius s'enveloppait, et le poignard le
tuera. O Psyché, pourquoi cette curiosité fatale? Libérius cependant
échappe à la mort et pardonne à Dinowa.
[Illustration: Théâtre du Vaudeville.--La Nouvelle Psyché.--Bardou et
Vadam Hérard.]
M. Félicien Mallefille a donné à sa _Nouvelle Psyché_ plus d'esprit
qu'il n'en faut pour réussir; mais l'esprit ne suffit pas: une action
nette, claire, intéressante, n'est pas moins nécessaire pour le succès.
M. Mallefille n'y a pas assez songé.
Le _Succès_, comédie en deux actes, a pour auteur M. Harel, ancien
directeur de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin. Si M. Harel ne savait
pas faire une comédie, ce ne serait pas faute du moins d'en avoir fait
jouer. Mais, Dieu merci, rien ne prouve que l'auteur n'a pas mis à
profit l'expérience du directeur; tout au contraire: la comédie de M.
Harel est veinée de traits d'esprit et de scènes piquantes. Elle est
plus sérieuse au fond que dans la forme. M. Harel s'attaque directement
aux sentiments matériels et cupides qui sont la plaie de ce temps-ci; il
les montre envahissant jusqu'aux domaines de l'art et de la pensée, et
corrompant les coeurs les plus élevés et les plus nobles esprits, ou du
moins les sollicitant et les entraînant parfois aux débauches du
charlatanisme.
M. Harel choisit, deux jeunes gens pour servir de démonstration à sa
critique. Tous deux sont bien nés, tous deux ont du coeur et du talent.
L'un est avocat, l'autre poète; celui-là s'appelle Délicourt, celui-ci
Laroche. D'abord ils se livrent avec candeur aux rêves confiants des
jeunes années; Délicourt croit qu'il suffit de montrer de la science et
de la probité pour réussir; Laroche, d'avoir des veilles scrupuleuses et
d'écrire de bons ouvrages; nos jeunes gens se trompent ou du moins
croient se tromper. Délicourt végète, malgré tout son savoir, et les
drames consciencieux de Laroche sont repoussés de tous les théâtres. Le
poète et l'avocat perdent courage; un mauvais conseiller passe par là et
les jette dans l'intrigue et dans le trafic. Délicourt vend son
éloquence à tout venant; Laroche improvise de la littérature de
pacotille. Le succès arrive d'abord, et avec lui l'argent et même la
renommée. Nos deux amis se poussent jusqu'à la croix d'honneur et à la
députation; mais peu à peu ils se lassent de jouer ainsi avec leur
esprit et leur caractère. Le dégoût les prend, et ils sortent du gouffre
avant d'y avoir perdu leur talent et leur honnêteté. Laroche et
Délicourt font sagement. Tous deux apprendront plus tard que, même dans
le siècle le plus corrompu, le profit le plus sûr est encore du côté des
nobles efforts et des nobles travaux. Sans doute on attend plus
longtemps, mais aussi on dure davantage.
Cette petite comédie, début de M. Harel, annonce un écrivain spirituel
et mordant; elle ne fera pas dire de l'auteur ce que M. Harel disait de
Fontan, qui lui faisait proposer un de ses drames pour le théâtre de la
Porte-Saint-Martin: «Non, je ne veux pas des drames de M. Fontan; je lui
trouve plus de prison que de talent.»
Beaux-Arts.-Salon de 1843.
[Illustration: Première Vue du Salon carré.]
812 Le Christ au tombeau, par Marquis.
188 Saint Louis après le combat de la Massoure, par Casey.
365 Jésus s'étendant sur la croix, par Dubouloz.
60 Combat devant la Corogne, par Bellange.
779 Le duc d'Orléans aux Portes-de-Fer, par Lepaulle.
711 Jésus mis au tombeau, par Latil.
904 Un rêve de bonheur, par Papety.
527 Saint Germain, évêque d'Auxerre, par Goyet.
875 Sainte Thérèse, par Molin
669 Vue du château de Chenonceaux par Justin Ouvrie.
1040 Tête d'étude, par Rolland.
1007 La Solitude, paysage, par Renoux.
Nous ne ferons point de catégories; le public, entrant au salon, regarde
ce qui s'offre devant ses yeux; il ne s'inquiète pas d'avoir vu d'abord
toutes les toiles historiques, avant de passer à l'examen des paysages;
d'avoir épuisé les tableaux de genre, avant d'en venir aux marines.
Pourquoi la critique changerait-elle ce beau désordre en un cabinet de
collections, remettant chaque chose à sa place, et ne voulant pas que
les yeux puissent se reposer d'une bataille sur un bouquet de fleurs,
d'une descente de croix sur des figures amoureuses ou de verts ombrages?
Suivons la promenade telle qu'on nous l'a faite, en nous rappelant cette
profonde vérité de Bilboquet: «Le changement est la source de la
variété;» n'imitons pas, enfin, les Hollandais, qui mettent toutes leurs
roses dans une allée, toutes leurs tulipes dans une autre, et regrettent
sans doute de ne pouvoir pas, pour plus de précision, ranger chaque
espèce de fleurs dans une armoire particulière, comme les hannetons et
les minéraux des naturalistes.
Salon carré.--Le tableau qui s'offre d'abord aux yeux est le _Rêve de
bonheur_, de M. Papety:
« . . . Ce sont, au plus frais d'un jardin,
Des couples amoureux assis sur l'herbe molle,
Négligemment vêtus de vestes de satin,
Causant d'amour, dansant ou jouant de la viole...
Oh! les charmants tableaux! que ces gens sont heureux!
Comme leur vie est calme et comme ils n'ont d'affaire
Que les riants propos, la musique et les jeux,
L'oisiveté sans crainte et l'amour sans mystère!
Avoir de verts gazons et le temps d'y danser!
Rire et prendre le frais pendant toute sa vie!...
N'avoir d'ambition qu'au tranquille plaisir,
Cette part du bonheur la plus calme et sereine!...
Que ces gens sont heureux! Oh! les riants tableaux!»
Les poètes s'arrêteront volontiers devant ce tableau, amèrement critiqué
par les peintres; que la lumière soit diffuse et mal dégradée, que le
feuillage n'ait pas assez d'épaisseur et semble trop découpé, que les
étoffes soient un peu lourdes, que le gazon ne végète pas, comme on dit,
et ressemble à un tapis d'Aubusson, qu'importe, en vérité? Le charme
n'en est pas moins puissant, le coeur ne s'en attendrit pas moins de
cette heureuse union, si souvent rêvée, de l'ode d'Horace et du dialogue
de Platon. Assis parmi les fleurs, sous les frais ombrages, les amants
se regardent avec une muette volupté, et les sages, la main appuyée sur
des têtes blondes, laissent tomber de leurs lèvres les harmonieuses
paroles qui font croître les ailes de l'âme; dans les coupes, brille le
falerne, _il bel vino_; et les doux accords de la harpe semblent
traduire dans le divin langage et les pensers amoureux de la tendre
Lydie, et les beaux discours du sage de Sunium, le fils des Muses. Toute
la poésie humaine serait dans ce tableau, si le peintre n'avait oublié,
au milieu de sa sereine conception, Rosalinde la Folle, et Jacques le
Mélancolique, l'une aimant à rire au milieu des bois, l'autre à pleurer
dans les fontaines. La comédie de Shakespeare ne devait-elle pas avoir
place pourtant dans les îles heureuses?
Mais que veulent, sur le second plan, ces bateaux à vapeur et ce
télégraphe? Nous nous épuisions en conjectures, sans pouvoir deviner,
lorsqu'un peintre nous donna l'explication suivante: «Les bateaux à
vapeur sont là pour indiquer que les heureux habitants de ces bosquets
ne sont point condamnés, comme feue Calypso, à rester toujours dans la
même île, sous les mêmes ombrages, mais peuvent à leur gré visiter tous
les rivages de l'archipel fortuné.--Quant au télégraphe, il sert
apparemment aux correspondances amoureuses.»--Il importe de remarquer, à
cette occasion, que la race des peintres est abusivement allégorique;
Lessing, interdisant l'allégorie aux poètes, la permettait aux peintres,
sous le prétexte qu'ils en avaient besoin; sans doute elle leur est
nécessaire quand il s'agit de peindre au front d'un monument dame
Prudence ou demoiselle Perspicacité; mais ne devrait-elle pas être
laissée de côté lorsque le peintre veut être poète; et, en s'adressant
au coeur, est-il fort adroit de le distraire de son émotion, de son
attendrissement par des rébus et des logogriphes?
Nous ne répéterons pas, d'ailleurs, toutes les critiques que nous avons
entendu faire à la brillante composition de M. Papety; la plupart de ces
reproches nous ont paru trop peu fondés ou trop légers pour qu'il soit
même nécessaire de les réfuter. Il est pourtant vrai de dire que, malgré
la disposition harmonieuse des groupes et des figures, le tableau laisse
à désirer sous le rapport de la beauté d'ensemble. On sait que M. Papety
a travaillé cinq ans à cette toile; peut-être n'a-t-il conçu que
successivement les détails de la composition. A chaque jour a suffi sa
fantaisie; hier le peintre imagina ce couple amoureux qui cause parmi
les fleurs, aujourd'hui il crée cette belle figure de la Méditation qui,
les yeux au ciel et un livre sur ses genoux, porte empreintes sur son
visage la sérénité de son coeur et la beauté de son esprit; comme Goethe
dans _Faust_, le peintre a voulu tout mettre dans son rêve de bonheur,
et, jusqu'au dernier moment, il s'est demande: N'y manque-t-il rien
encore? De là vient que toutes ces figures, que tous ces groupes ne
semblent liés que par la paix commune de leurs regards et de leurs
attitudes, par la douceur des airs que tous ils respirent, par la beauté
de cette lumière dont les flots viennent les baigner également. Non, ce
n'est point là un tableau fouriériste, comme quelques-uns le disaient;
tous ces gens-ci s'occupent trop de leur jouissance individuelle, pour
être de vrais phalanstériens; à les voir si peu soucieux les uns des
autres, si repliés sur leurs propres sensations, on ne peut s'empêcher
de trouver leur bonheur un peu égoïste; ils nous rappellent de loin ces
fakirs béats, qui regardent exclusivement leurs nombrils, et y trouvent
la félicité suprême.--Ce n'est certainement pas ainsi que Virgile, et
après lui Fénelon, peignirent le bonheur des élus dans les champs
élyséens.
_M. Henri Lehmann._--Le prophète Jérémie est enchaîné sur une pierre,
comme le Titan sur le Caucase; se soulevant à demi sur ses deux mains
chargées de fers, il dicte ses effroyables prédictions au jeune Barne,
accroupi mollement à sa gauche: «Un vent brûlant souffle dans la route
du désert vers la ville de mon peuple.... Malheur à nous! car nous
sommes détruits. Jérusalem, nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu
sois sauvée!...» Derrière le prophète se tient l'ange inspirateur, les
bras étendus, montrant d'une main Jérusalem, et de l'autre appelant le
nuage sombre qui le suit:
«La voyez-vous passer, la nuée au flanc noir,
Tantôt pâle, tantôt rouge et splendide à voir,
Morne comme un été stérile.
On croit voir à la fois, sur le vent de la nuit,
Fuir toute la fumée ardente et tout le bruit
De l'embrasement d'une ville.»
Le nuage accourt, déjà les ténèbres noircissent l'extrémité des ailes de
l'ange, et le visage du prophète semble s'assombrir encore: «Jérusalem,
nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu sois sauvée.... Malheur à
nous, car nous sommes détruits....» Le vent de l'orage précède la nuée,
et les draperies de l'ange sont toutes frémissantes. Au fond du tableau,
un entassement de collines, et les murailles bibliques.
Jamais, à notre sens, M. H. Lehmann ne s'est élevé aussi haut; quelque
excellentes que fussent déjà ses compositions de _Tobie_ et de _la Fille
de Jephté_, le peintre a prouvé qu'il pouvait mieux encore; il a
victorieusement démenti ce critique qui lui disait, il y a trois ans:
«Vous vous êtes vidé d'un seul coup dans votre tableau de la _Fille de
Jephté_.» La façon de M. H. Lehmann est devenue plus vigoureuse et plus
sévère; son _Jérémie_ est un vrai chef-d'oeuvre, s'il est juste de dire
que la perfection de l'art réside dans la force contenue et la
modération de la puissance. M. H. Lehmann sait d'ailleurs, comme les
maîtres, allier la correction, le goût et l'élégance à l'énergie du
pinceau, à la vigueur de l'exécution; et jamais la grandeur de
l'ensemble ne lui fait sacrifier les détails. Aussi n'oserons-nous que
lui proposer quelques doutes qui nous sont venus vis-à-vis de son
admirable toile: la chevelure de l'ange n'est-elle as un peu compacte,
un peu verte? les tons du ciel sont-ils bien assez chauds pour
contraster avec la sombre nuée?
[Illustration: (Deuxième Vue du Salon carre.)]
1068 Jeanne d'Arc faisant son entrée à Orléans, par Scheffer.
773 La Cène, par Leloir.
288 La Vierge au sépulcre, par Coutel.
1889 Saint Paul en prison baptise le geôlier et sa famille, par Yvon.
104 Un Ravin, paysage, par Buttura.
362 Portrait de madame la comtesse de la G..., par Drolling.
170 Le chancelier de l'Hôpital par Caminade.
281 La vision de saint Hubert, par Vinchon.
1179 Achille de Harlay, par Vinchon.
1069 Portrait de S. A. R. Mgr. le duc d'Orléans, par Scheffer.
1107 Juda et Thamar, par Horace Vernet.
101 Portrait de M. de Gisors, architecte du palais de la
chambre des Pairs par Blondel.
78 Souvenir des environs de Sorrenti, paysage, par Bertin.
1019 Portrait de M. Dominique M.... statuaire, par Rouillard.
1102 Jeune pâtre de la campagne de Rome, par Ségur.
_M. Horace Vernet._--Encore un sujet biblique: _Juda et Thamar_. En
vérité, la peinture prouve bien que la _Bible_ est le plus beau livre
que les hommes aient jamais écrit: «On est toujours convenu,» disait le
fameux comte de Caylus, «que plus un poëme fournissait d'images et
d'actions, plus il avait de supériorité en poésie. Cette réflexion
m'avait conduit à penser que le calcul des différents tableaux
qu'offrent les poèmes pouvait servir à comparer le mérite respectif des
poèmes et des poètes.»--Sous ce rapport, la _Bible_ est certainement
plus riche encore que l'_Iliade_.
Juda présente un collier à Thamar, qui se voile à demi la figure;
derrière ces deux personnages, un chameau richement équipé; à l'angle
gauche, une touffe de lauriers-roses.--On retrouve dans cette
composition la merveilleuse facilité, la riche exécution de M. H.
Vernet; le costume de Juda surtout présente une étude d'étoffes
remarquable; cependant il nous semble que l'esprit biblique fait un peu
défaut; on dirait que dans son voyage en Orient, M. Horace Vernet s'est
préoccupé plutôt du costume, de l'équipement des hommes et des chevaux,
que du caractère des visages et de la nature: ainsi on avait déjà
reproché à son tableau biblique d'Éliézer et de Rébecca, de n'avoir pas
une expression assez franchement juive. Ce que nous croyons pouvoir
blâmer aujourd'hui dans la nouvelle composition de l'illustre peintre,
c'est le frais paysage qui entoure Juda et Thamar; le ciel a une pâleur
presque froide, et les plantes sont vertes comme par une matinée de
printemps, ou comme si l'on venait de les arroser.
_M. E.-F. Buttura._--Un ravin, paysage historique.--La poésie et la
prose de nos jours s'épuisent à décrire; nos plus grands romanciers sont
à la fois des paysagistes distingués; _pictura poesis_, disait Horace;
aujourd'hui, nous disons volontiers: _poesis pictura_, sur la foi de
Montesquieu. Et pourtant, quelques belles vallées, quelques riantes
campagnes que nous aient faites nos grands écrivains, nous ne pouvons,
en face d'un tableau, nous défendre de reconnaître la stérilité et
l'impuissance de la description écrite. Quel pacte eût jamais peint aux
veux, comme l'a fait M. Buttura, cette étroite et profonde vallée,
resserrée à droite par des rochers, qui se relèvent encore dans le fond
du tableau, au-dessus de la cime des bois, cet aspect d'automne, ces
arbres déjà rougis, ces nuages ardoisés, qui se roulent sur eux-mêmes,
comme à la suite d'un violent orage, ces ombres du soir qui remplissent
déjà tout le fond de la vallée:
«Majoresque cadunt altis de montibus umbrae, »
tandis qu'un dernier rayon de soleil vient illuminer obliquement le
sommet des grands arbres? Il y a dans ce tableau le sentiment sérieux
d'une nature vigoureuse, idéalisée plutôt par les effets de lumière et
l'harmonieuse disposition des contours, que par un choix de détails
singuliers et ingénieux. Peindre ainsi la nature, c'est l'avoir regardée
sans travail d'imagination, l'avoir vue trop belle pour vouloir lui
ajouter encore des embellissements; il faut en même temps que l'on se
soit dérobé par le sentiment du coeur à la servitude des détails, et
qu'on ait désiré faire le portrait de cette vallée, non pas pour que les
moineaux pussent s'y tromper, mais bien pour retrouver soi-même dans
cette peinture l'émotion que l'on avait ressentie devant ce simple et
beau spectacle, _the modesty of nature_, comme dit Shakespeare.
«Douce mélancolie! aimable mensongère,
Des antres des forêts déesse tutélaire,
Qui vient d'une insensible et charmante langueur,
Saisir l'ami des champs et pénétrer son coeur,
Quand sorti vers le soir des grottes reculées,
Il s'égaie à pas lents au penchant des vallées,
Et voit des derniers feux le ciel se colorer,
Et sur les monts lointains un beau jour expirer.»
André Chénier se promenant le soir dans la profonde vallée, ne pensait
guère aux temples grecs. Pourquoi donc M. Buttura a-t-il imaginé de
gâter le fond de son tableau par le profil d'un semblable monument?
Serait-ce une lointaine influence de Berlin?
_M. Bidault._--Nous avions, dans un premier article, appelé l'attention
publique sur le nº 89, qui recèle un paysage de M. Bidault, membre du
jury d'examen. Nous devons signaler encore plus expressément le nº 88:
_Vue de la Vallée d'Enfer, à Subiaco_. Celui-là, il faut le voir pour le
croire. En 1840, M. Théophile Gautier, critique souvent fort peu
révérencieux, comme chacun sait, disait des paysages de M. Bidault: «On
n'en voudrait pas pour devant de cheminée dans une auberge de village.»
Et, cependant, ils sont reçus à l'unanimité, et, qui plus est, on leur
fait l'honneur du salon carré. Ce sont des moutons qui défilent sur un
pont, tandis que de grands arbres maigres, ou plutôt de grands brins de
balais, défilent du même pas, et parallèlement sur la rive. Ils s'en
vont, en vérité, ils s'en vont l'un derrière l'autre, et vous penseriez
être en voiture à voir ainsi marcher ces pauvres arbres. Nous croyons
d'ailleurs pouvoir certifier que ces arbres sont entièrement inédits, et
ne croissent qu'à Subiaco, dans la vallée d'Enfer. Les botanistes
devront analyser scrupuleusement ces étranges phénomènes, que nous
n'avions encore jamais rencontrés, si ce n'est peut-être dans le poëme
des _Saisons_, de Saint-Lambert, et dans les vignettes des livres
d'éducation.
«N'en riez point, Félix, il sera votre juge.»
_M. Isabey._--«Vue du port de Boulogne, prise de la mer.» Ce titre est
fallacieux, méfiez-vous-en; il y a là une anacoluthe manifeste; le
livret devait dire: «Vue de la mer, prise du port de Boulogne.» M.
Isabey n'a jamais fait de véritables marines, mais seulement des
panoramas nautiques; il n'a point étudié la vague elle-même, prise
absolument, comme fait M. Gudin; aussi n'a-t-il jamais peint de vagues,
mais seulement de l'eau de mer; il lui manque le sentiment de _Valtum
mare_; ses flots supposent toujours une côte voisine; M. Gudin nous
donnerait, s'il voulait, dans une cuvette la profondeur et l'immensité
du grand Océan; M. Isabey prendrait une toile de cent pieds carrés sans
pouvoir nous faire quitter la rade; nous serions toujours en vue du
phare.
A droite, une jetée avec un mule,--un bateau à vapeur traînant trois
canots à la remorque;--sur le premier plan, une barque, encombrée de
poissons, de barils et de cordages;--au fond, la ville et le port;--à
gauche, des rochers.--On retrouve dans cette marine les qualités
habituelles de M. Isabey: la richesse de la fantaisie, les tours de
force du pinceau, l'esprit, je dirai presque le comique des détails, le
mouvement et le vent; mais son ciel est lourd, uniformément gris, clair
sans soleil; ses eaux manquent de transparence; enfin ses nuages ne
marchent pas, ils occupent le haut du tableau, mais y demeurent
stagnants. Aujourd'hui, les peintres de marines semblent s'inquiéter
fort peu des nuages, dont Joseph Vernet a fait de si admirables études;
M. Le Poillevin, pour éviter la difficulté, les rejette à l'horizon,
au-dessus des terres, sous forme de flocons.--Nous reprocherons, en
outre, à M. Isabey de peindre tout de la même façon, et presque de la
même couleur, les hommes et les morues, les barils et les vagues;
l'encombrement de sa barque est voisin de la confusion; l'ordre est
entièrement sacrifié au mouvement, ce qui, d'après les lois de
l'esthétique, est un défaut grave.--Les barques de M. Isabey nous
semblent aussi avoir une exagération de délabrement; ce n'est pas que
nous regrettions dans ses tableaux les navires neufs et coquets de M.
Morel Fatio; mais, en vérité, ses carcasses sont si vieilles et si
décousues, qu'elles doivent vraisemblablement faire eau de toutes parts.
_M. Henri Scheffer.--Entrée de Jeanne d'Arc dans la ville
d'Orléans._--Ce qui distingue surtout le talent de M. H. Scheffer, c'est
la douceur d'expression et la délicatesse de sentiment: il vise à la
simplicité gracieuse, ne s'exalte, ne se passionne jamais, se gardant
bien de se hasarder dans les attitudes difficiles, dans les poses
hardies et vigoureuses; toujours des figures droites, ne sachant ni
pencher la tête, ni même lever les yeux, ayant l'air enfin de poser
devant les spectateurs. Un homme d'esprit demandait un jour comment,
dans un tableau de M. H. Scheffer, David pourrait regarder Goliath.
Certainement David ne lèverait pas la tête, et Goliath se baisserait
encore moins.
L'entrée de Jeanne d'Arc à Orléans est bien peu triomphale; personne
vraiment n'y triomphe; les moines qui ouvrent la marche avec croix et
bannières, ont l'air fort tranquille, comme s'il s'agissait d'une simple
procession après vêpres; la foule qui s'agenouille à gauche ne se
réjouit pas non plus d'une façon bien remarquable: toutes ces figures
sont animées d'un sentiment pieux et délicat; elles paraissent
s'attendrir, mais sans qu'on sache trop pourquoi; elles ne regarderaient
pas autrement Jeanne marchant au bûcher. La simplicité exagérée des
draperies semble aplatir encore les figures, et immobiliser davantage
cette scène, qui pèche déjà par le défaut d'action. Quant à la Pucelle
elle-même, elle ne triomphe pas non plus, c'est Dieu qui la fait
triompher. Sa tête, sans être belle ni grande, a cependant une
expression remarquable de sainteté et de foi chrétienne; on y lit cette
secrète tristesse qui troublait le coeur de Jeanne au milieu de ses
éclatantes victoires, l'avertissant que les jours de sa jeunesse
seraient courts, et qu'après la gloire viendrait la passion. C'est ainsi
que Schiller, que M. Michelet nous ont dépeint la Pucelle, conservant
tous deux à la sainte victorieuse la tendresse mélancolique de la jeune
fille. Chapelain, au contraire, en a fait une robuste virago, une fière
Clorinde, qui ne rêve que plaies et bosses, et fronce toujours le
sourcil. (Voir ce terrible portrait sur les enseignes de boutique.)
_M. Robert Fleury.--Charles-Quint ramasse le pinceau du Titien._--Nous
préférons de beaucoup les premières toiles de M. Robert Fleury, son
_Benvenuto_ et son _Inquisition_ de l'an dernier: la couleur du nouveau
tableau nous semble terreuse et bistrée, les contours sont secs, les
figures manquent d'expression; celle du Titien est d'une dureté
désagréable. M. Robert Fleury a habillé de rouge le peintre vénitien, et
les gens bien informés ou sagaces prétendent que c'est là une allégorie
pour désigner que le Titien est un coloriste; de même ce peintre naïf du
_Vicaire de Wakefield_ avait imaginé de peindre les sept Flamborough
avec sept oranges, pour signifier qu'ils aimaient beaucoup ce fruit, et
en mangeaient volontiers.
_M. Adolphe Leleux.--Chansons à la porte d'une posada_ (Navarre).--M.
Leleux, indépendamment de ses qualités d'exécution, nous paraît avoir
une haute intelligence des conditions esthétiques de l'art; amant de la
nature simple, il sait dans cette simplicité même, choisir le côté
pittoresque, agréable; saisir, si l'on peut ainsi parler, l'idéal de la
réalité même; il ne se consumera pas sur les brins de paille d'un vieux
tabouret; il n'ira pas s'épuiser à copier servilement les mains et les
pieds d'un ramoneur, pour arriver enfin à une vérité qui soulève le
coeur; mais il s'arrêtera volontiers sur le seuil d'une chaumière
bretonne, sur les marches d'une posada navarraise; il attendra qu'un
rayon de soleil vienne égayer les figures et les costumes, que la
cornemuse ou la mandoline fasse sourire les yeux des jeunes paysannes,
ou soupirer leur coeur sous les corsets rouges. Il n'y a point là de
prétentions bucoliques; c'est une nature naïve peinte naïvement, qui,
grâce à Dieu, ne rappelle ni les bergers pomponnés de l'Idylle, ni les
sots villageois de l'Opéra-Comique.
On a reproché cette année à M. Leleux d'avoir transporté en Navarre le
ciel, le terrain et presque le costume breton; heureusement que les
cigarettes et les mandolines sont là pour sauver la couleur locale;
fussent-ils, d'ailleurs, des Bas-Bretons pur sang, ces Navarrais n'en
seraient pas moins groupés d'une façon charmante, peints avec une
netteté, une franchise, une gaieté vraiment admirables.
_M. Belloc._--Portrait d'homme.--Henri Heine partageait en deux classes
bien distinctes les peintres de portraits: «Les uns, disait-il, ont le
merveilleux talent de saisir et de rendre ceux des traits qui peuvent
donner même au spectateur étranger l'idée exacte de l'individu
représenté, de telle sorte qu'il comprend aussitôt le caractère de
figure de l'original inconnu, au point de le reconnaître tout de suite,
s'il vient à le rencontrer... C'est ce rapport immédiat qui nous
garantit immanquablement la ressemblance avec les originaux morts.--Nous
trouvons la seconde manière de peindre le portrait, particulièrement
chez les Anglais et les Français, qui n'ont en vue que cette possibilité
facile de faire reconnaître l'homme que déjà nous connaissons bien. Ces
peintres ne travaillent positivement qu'au profit du souvenir. Ils sont
chers surtout, aux parents bien appris et aux tendres époux qui nous
montrent après dîner leurs portraits.»--Le portrait de M. Belloc dément
à coup sûr la spirituelle inculpation du critique allemand, et m. H
Heine lui-même lui ferait l'honneur de sa première classe.
Nous regrettons que l'espace nous manque pour examiner ainsi en détail
plusieurs autres tableaux du _salon carré_; au moins citerons-nous avec
éloge le _Jésus-Christ_ de M. Lestang-Parade, le _Christophe Colomb_ de
M. Colin, la _Levée du Siège de Malte_ de M. Larivière, enfin, la
_Guirlande de Fleurs_ de M. Saint-Jean.
Le Rat amoureux.