Lorsque je retournai à Chinon, résolue à ne plus faire de moi
qu'un instrument utile au bien des miens et savourant dans cet
oubli de moi-même, dans cet adieu définitif à tous mes désirs
personnels, dans ce renoncement même à la joie de mieux faire,
une autre joie, d'essence plus subtile et plus haute, et qui ne
devait plus jamais me manquer, je fis l'émerveillement de tous par
la figure heureuse que l'on me voyait et que, au dire de chacun,
personne ne m'avait encore vue. J'étais inquiète autrefois,
disait-on, j'avais sans cesse l'air d'attendre quelqu'un, de
désirer un objet chimérique, de rêver à la lune! A la bonne heure!
On me trouvait, pour la première fois, satisfaite.
Et la vérité m'oblige à dire qu'en face de ce bonheur rayonnant
de moi, il ne se trouva personne, dans la maison et hors de là,
personne parmi ceux qui pourtant m'avaient enseigné la source
secrète de ma présente félicité, qui ne chuchotât:--les échos m'en
vinrent de toutes parts:--«Elle aime!... elle est aimée!...»
1910, 1911, 1912.