Verdict plein de sagesse et d'à propos auquel personne ne trouva à
redire; la critique cette fois, fut désarmée.
Après l'enquête, le corps fut enterré dans le cimetière Belmont, près de
Québec, et la description en fut donnée par les journaux de la ville. La
semaine suivante, le curé de Notre-Dame-des-Anges vint à Québec et dit
qu'une personne était disparue, l'automne précédent, de St. Jean
Deschaillons. On fit l'exhumation du cadavre. Il était fort décomposé
mais pas tout à fait méconnaissable. Le curé affirma que c'était la
femme de Sougraine, un sauvage abénaqui.
Alors on se mit à la poursuite de ce sauvage qui était parti avec une
jeune fille. Toutes les recherches furent inutiles. Les deux fugitifs
erraient dans les prairies de l'Ouest.
Turgeon, le pêcheur de Beaumont, qui avait fait la lugubre trouvaille,
vivait encore. Il fut appelé comme témoin. Il se souvenait bien du
cadavre en question.
L'abbé Lamontagne, le curé de Notre-Dame-des-Anges se rendit aussi à
l'appel de la cour.
Il avait connu le prisonnier et sa femme, Clarisse Naptanne, dite
Bisson. Il furent ses paroissiens autrefois. La femme Sougraine, plus
âgée que son mari, était grande et forte. Ils avaient deux petits
garçons, l'un âgé de dix à douze ans et l'autre un peu plus jeune.
Ils demeuraient à une lieue environ du presbytère et habitaient une
cabane d'écorce, sur les bords de la rivière Batiscan. L'accord
paraissait régner dans le ménage.
Il continua:
Au nombre de mes paroissiens était aussi une jeune fille de seize ans,
nommée Elmire Audet. J'ai vu cette fille aller plusieurs fois chez
l'accusé. Celui-ci a quitté la paroisse avec sa famille vers la fin
d'octobre. Je n'ai jamais revu sa femme. Lui, il est revenu en novembre.
Il était seul. Je lui ai demandé où étaient sa femme et ses enfants et
il m'a répondu qu'ils étaient aux Trois-Rivières. Elmire Audet était
alors dans la paroisse. Quelques jours après elle n'y était plus.
J'ai vu le corps de la défunte au cimetière Belmont, et l'ai
parfaitement reconnu. C'était bien la femme du prisonnier. A la mâchoire
inférieure il y avait une dent qui faisait saillie. Les dents de la
mâchoire supérieure étaient noircies par l'usage du tabac et usées par
la pipe. La défunte fumait beaucoup. Les cheveux étaient très noirs.
Transquestionné par M. Lemieux le curé ajouta:
--Un peu avant son départ Sougraine est venu à confesse et a communié.
Hermine Auger, un autre témoin, fut appelée.
--Il y a vingt-trois ou vingt-quatre ans, dit-elle, je demeurais chez
monsieur Raymond Beaudet, à St. Jean Deschaillons. Un soir du mois
d'octobre, j'étais au bord du cap et j'entendis du bruit sur la grève.
Un homme criait: Ma maudite, je vais te tuer et te noyer! Une voix de
femme répliquait en pleurant: Laisse-moi donc, j'ai les pieds gelés, je
vais mourir. Elle disait aussi: je vais me noyer! Un peu plus tard j'ai
vu un canot qui s'en allait. Il y avait un homme à l'arrière et quelque
chose de blanc au milieu.
A une transquestion qui lui fut posée par M. Lemieux, elle répondit:
--Après le départ du canot, j'ai encore entendu du bruit sur le rivage;
c'était toujours la voix de femme qui continuait ses lamentations.
Alors comparut Metsalabanlé, le chef abénaqui de Bécancour.
--Je me nomme Joseph-Louis Metsalabanlé. Je suis le chef des Abénaquis
de Bécancour. Mon nom signifie: un homme que l'on a renfermé par
surprise et qui réussit à s'échapper. L'accusé est arrivé à Bécancour
avec ses enfants, vers le commencement de novembre de l'an 18... Il est
venu chez moi le lendemain de son arrivée. Il était sous l'influence de
la boisson. Je lui ai demandé où était sa femme et il m'a répondu qu'il
ne le savait pas; qu'elle était comme folle lorsqu'il l'avait laissée et
qu'elle avait voulu faire chavirer le canot dans la traversée. Il a
ajouté qu'elle était au désespoir et s'était peut-être jetée à l'eau.
Pierre-Antoine Thomas, autre Abénaqui vint à son tour:
--Je demeure à Bécancour dit-il. Je connais le prisonnier, et j'ai connu
sa femme. Sougraine est arrivé chez moi, un soir de l'automne de 18...
avec ses deux enfants. Un charretier les conduisait. Je lui demandai où
était sa femme et il me répondit qu'elle était désertée par désespoir.
Il me demanda si je voulais prendre ses enfants en pension parce qu'il
allait _en chantier_. Il partit et je gardai les enfants. Je le revis
plus tard; il s'informa de sa femme et de ce qu'on disait de lui. Je lui
dis qu'on le soupçonnait d'avoir tué sa femme. Il nia, disant qu'il
n'avait jamais pensé à cela. La première fois qu'il est venu il n'avait
pas l'air inquiet, mais, la seconde fois, il était très abattu. Il
partit le matin au petit jour et s'enfonça dans la forêt. Il revint le
soir même, vers dix heures, mangea, alla se coucher dans le grenier,
puis partit encore de grand matin, disant qu'on ne le reverrait
probablement pas de sitôt.
Je lui dis que, puisqu'il n'était point coupable, il ferait mieux de se
livrer. Il me répondit qu'il le ferait s'il n'était pas sûr d'être puni
pour avoir enlevé une jeune fille.
Puis, il ajouta, répondant à M. Lemieux, que l'accusé lui avait dit
qu'il regrettait de s'être amouraché de cette jeune fille et qu'il ne
savait pas où il avait eu la tête; que Sougraine vivait en bon accord
avec sa femme et était un bon sauvage; qu'un des enfants lui avait dit
alors que la défunte, pendant la traversée, avait voulu faire chavirer
le canot.
Desanges Denis, épouse de Léon Deveau, fit la déposition suivante: Nous
demeurons à cinq arpents environ du fleuve. Sougraine est arrivé chez
nous, un matin, il y a bien vingt ans passés de cela. Il est entré seul
et nous a demandé de prendre soin de ses enfants jusqu'au lundi. C'était
le samedi, je crois. Il dit qu'il voulait aller à la recherche de sa
femme qui l'avait laissé après une querelle. Il a ajouté qu'elle était
jalouse d'une jeune fille. Il a dit aussi qu'il irait à
Notre-Dame-des-Anges chercher des pièges qu'il avait tendus. Il fut
absent une couple d'heures. Il est allé chercher ses enfants et les a
amenés chez nous. Ils sont partis le dimanche. Il est revenu une
quinzaine de jours plus tard avec une jeune fille. Il m'a dit que
c'était sa femme. Ils sont arrivés le soir, ont partagé le même lit et
sont repartis le lundi matin.
Le témoin dit se rappeler bien tous ces détails, parce que Sougraine
ayant été soupçonné du meurtre de sa femme, quelques mois plus tard,
elle dut alors raconter souvent ce qu'elle savait touchant cet homme.
Elle ne reconnaissait pas l'accusé, cependant; il avait trop vieilli.
L'huissier appela: Pierre Leroyer, de son nom sauvage la Longue
chevelure.
Il se fit un profond murmure, et les curieux qui remplissaient les
couloirs se rangèrent pour livrer passage au noble chasseur des
Montagnes Rocheuses. Lui, pâle, mal rétabli encore de sa récente
blessure, il s'avança lentement, le front haut mais sans arrogance, vers
le banc des témoins. Un air de souffrance tempérait l'énergie de sa
figure et lui donnait un charme nouveau. On savait comment il avait été
blessé dans une partie de chasse, quelles souffrances il avait endurées,
comme la mort était venue près de l'emporter. Depuis quelques jours
seulement il pouvait sortir; la plaie était cicatrisée. C'est lui qui
dans un accès de fièvre, avait innocemment et sans malice, trahi son
frère l'Abénaqui, un sauvage comme lui. Il le regrettait sans doute....
comme l'on peut regretter une faute dont l'on n'est nullement
responsable. S'il n'eût point eu cette fièvre, l'accusé serait encore
libre et heureux. Voilà ce que peut faire une parole même inconsciente.
Ah! si la partie de chasse n'avait pas eu lieu!... Mais c'était le
notaire, c'était Sougraine, c'était madame D'Aucheron qui l'avaient
imaginée, cette malheureuse partie de chasse.... Ainsi souvent les
projets des méchants tournent contre eux.
La Longue chevelure parlait bien. Sa voix nette et ferme était l'écho
d'une âme droite. On sentait que cette âme n'avait rien à cacher, et
que cette parole n'avait rien à taire. On se plaisait à l'entendre, cet
homme demi-sauvage.
Il raconta sa première rencontre avec l'accusé; comment il le sauva lui
et sa jeune amie des flammes de la prairie, et les emmena dans son
wigwam, au milieu des montagnes. Il répéta les questions qu'il leur
adressa alors et les réponses qu'ils lui firent. L'accusé lui avait
affirmé que sa femme était morte d'un hérésypèle, à St. Jean
Deschaillons, et qu'elle était enterrée dans le cimetière de la
paroisse; qu'il était marié avec cette jeune fille et ne voulait point
s'en séparer; que cependant il avait fini par avouer que le mariage
n'avait pas été célébré encore et que la jeune fille était sa maîtresse.
Alors dit le témoin, je lui défendis de vivre plus longtemps avec elle,
et je pris la résolution de renvoyer la jeune fille dans son pays, dès
qu'il se présenterait une occasion. L'accusé se montra soumis. Des
voyageurs canadiens passèrent vers le même temps et je leur confiai la
jeune fille. Ma femme aussi partit alors avec une jeune enfant....
La voix du sioux trembla légèrement. On vit qu'il faisait un effort pour
refouler une émotion profonde. Il s'interrompit un moment et baissa la
tête comme pour se recueillir. Il reprit ensuite.
--Les malheurs qui suivirent ne regardent que moi, ce n'est point le
lieu de les répéter ici. Je dus, pour échapper à la mort, fuir ma tribu.
Je n'avais plus qu'à pleurer sur ma femme indignement massacrée par les
sioux, et sur la perte de mon enfant morte avec sa mère, sans doute. Je
m'éloignai de mes chères montagnes. Deux ans après je rencontrai
l'accusé à Los Angeles. Il niait toujours avoir tué sa femme. Plus tard,
je gagnai les pays espagnols de l'Amérique du Sud. Je cherchais les
parents de ma mère. Je ne revis plus Sougraine, jusqu'au jour où je le
rencontrai à l'auberge du Loup Garou, il y a quelques semaines. Je ne le
reconnus pas alors, mais depuis j'ai pu constater son identité. Je le
reconnais bien maintenant.
Les péripéties du procès n'étaient pas finies. Les curieux en auraient
pour leur temps perdu, cette fois, et l'on en parlerait longtemps de
l'affaire Sougraine.
L'audience avait été suspendue, mais la foule était restée là, entassée
dans la vaste pièce, aimant mieux respirer l'air chaud et vicié qui la
remplissait, que de perdre un mot des témoignages. Au reste, dans un
tête à tête entre le prisonnier à la barre et son défenseur, on avait
surpris une parole qui piquait la curiosité.
--On va le faire venir... Il faut qu'il vienne, avait dit l'avocat...
--Quel peut être ce témoin? C'était la question que chacun se faisait.
A la reprise de l'audience, au milieu d'un calme solennel, l'huissier
appela:
--Louis Vilbertin!
Il y eut un désappointement. On comptait sur un nom nouveau, inconnu,
improbable... et c'était le gros notaire que tout le monde connaissait.
Il roula lentement vers ce qu'on appelle vulgairement la boîte aux
témoins. Il s'essuyait le front avec son mouchoir. En marchant il
pensait:
--Qu'avait-il besoin de me déranger ainsi? Est-ce que je vais le sauver?
Et puis, c'est cruel de me forcer à m'avouer publiquement son fils... Il
embrassa l'Evangile, comme il eût embrassé n'importe quoi.
--Votre nom est Louis Vilbertin? demanda la greffier.
--Mon vrai nom est Louis Sougraine, répondit le notaire, d'une voix
ferme, un peu irritée; je suis le fils de l'accusé.
Il bravait l'opinion.
--Le fils de l'accusé! ce mot s'échappa de toutes les bouches... Ce fut
un murmure sourd qui couvrit un instant la parole des avocats.
--Nous demeurions, il y a vingt trois ans, à Notre-Dame-des-Anges. La
famille se composait de mon père, de ma mère, de mon frère et de
moi-même. Nous sommes partis de là avant l'hiver, en canot, suivant le
cours de la rivière. Nous nous rendîmes à Ste Anne, sur la grève, et de
là à St. Jean Deschaillons. Là, mon père et ma mère se battirent.
C'était le soir, sur le bord de l'eau. C'est mon père qui commença la
querelle. Il voulait avoir son _capot_ que ma mère avait mis sur ses
épaules pour se garantir du froid. Il battit la défunte à coups de
poings et d'aviron et la jeta à terre dans les branches. Ma mère lui
demandait de ne pas la tuer et elle pleurait. La querelle a bien duré
une heure. Le prisonnier lança aussi des pierres à ma mère. Elle
paraissait souffrir beaucoup. J'ai vu du sang sur elle.... Nous sommes
partis pour traverser le fleuve, mon père, mon frère et moi.... ma mère
est demeurée sur la grève. Mon père ne voulut pas la laisser embarquer.
Il la menaça avec une branche. Après notre départ elle est restée assise
sur le sable et elle pleurait. Dans la traversée mon père nous a dit
qu'il nous tuerait si nous rapportions ce qu'il avait fait. Le temps
était noir. Le prisonnier nous a conduits à une maison où nous avons
couché. Puis nous avons gagné Bécancour. Mon père nous a laissés chez
mon oncle Pierre-Antoine, et je n'ai jamais revu ma mère.
Répondant ensuite à M. Lemieux, il continua:
--En traversant la rivière ma mère a menacé de faire verser le canot.
Avant de partir de Sainte Anne elle avait envoyé mon père acheter de la
boisson. Elle but du whisky avant d'embarquer et aussi pendant la
traversée, si je me rappelle bien.... Il y a longtemps de cela. Elle
but, je crois, ce qui restait dans une première bouteille... Peut-être
un demiard... C'est l'idée qui m'est restée. Cependant mon père avait bu
plus qu'elle...
Plusieurs dirent:
--Le gros notaire ne tient pas à sauver son père...
Et d'autres:
--On dirait qu'il veut être le fils d'un pendu...
Le notaire, sous les questions pressées de M. Lemieux, soufflait,
haletait, s'épongeait... puis se contredisait.
--Mon père, avoua-t-il, pria la défunte de lui hacher du tabac. C'était
dans le canot, en traversant. Elle consentit, se mit à la besogne, puis
cessa tout à coup.... La querelle commença alors....
Ma mère voulut faire chavirer le canot, comme je l'ai dit, et l'accusé
la supplia d'avoir pitié de nous, ses enfants... mon défunt frère et
moi... Elle donna un coup d'aviron à mon père... Rendus sur la grève
elle le frappa avec un couteau... C'était pour se défendre... Ils se
battaient. Mon père n'avait pas de couteau, pas de bâton, non plus....
Si je me souviens bien.... Mon père alluma un feu sur la grève pour nous
réchauffer et préparer des aliments. Il demanda à ma mère de venir
manger avec nous...... Elle refusa. La querelle était terminée. Lorsque
nous fûmes sur la grève de Batiscan, après avoir traversé le fleuve, mon
père fit un petit feu et nous nous couchâmes tout au près... Mon père
nous avoua, à mon frère et à moi, qu'il avait du regret d'avoir ainsi
abandonné sa femme, seule, dans l'état où elle se trouvait.... Il
remonta alors dans le canot.... et fut absent pendant quelques heures...
Nous crûmes qu'il allait la chercher.... Il revint seul.... Il était
triste... Il dit qu'il l'avait trouvée morte et que dans la crainte
d'être soupçonné ou inquiété il l'avait traînée à la rivière...
Vilbertin se retira. Il avait des sueurs aux tempes et des rougeurs sur
les joues. On entendit comme un soupir de soulagement qui montait de
tous les coeurs. Les choses devaient s'être passées ainsi. Il était
raisonnable de le supposer.
Un témoin, M. Léon Deveau, de Batiscan, vint dire qu'il n'y avait pas de
trace de feu sur la grève où s'était arrêté le prisonnier, et laissa
croire que Vilbertin venait d'inventer une petite histoire pour sauver
son père. Il y eut un malaise soudain. Mais le défenseur de l'accusé ne
se tint pas pour battu.
--La grève est-elle large chez-vous? demanda-t-il au témoin.
--Oui, monsieur, répondit celui-ci, joliment large.
--Et la marée s'avance loin?
--Oui monsieur, assez loin.
--A-t-elle pu couvrir l'endroit où s'est arrêté l'accusé, et faire
disparaître ainsi toute trace de feu?...
--Certainement, reprit le témoin.
--Alors, fit l'avocat triomphant, il n'est pas étonnant que vous n'ayez
vu nulle trace du feu allumé par le prisonnier; c'est le contraire qui
eût été surprenant... Une mer passant sur un feu sans l'éteindre...
Un rire bruyant courut dans la vaste salle.