XXIII

Dans le même temps Sougraine entrait chez monsieur Le Pêcheur.

--Tu n'as pas voulu y mettre le prix, monsieur le ministre, dit-il après

les salutations d'usage, eh bien! tu ne l'auras pas. La Langue muette te

l'a dit, il est tout puissant dans cette maison, et il a décidé que

mademoiselle Léontine donnerait sa fortune et sa main au docteur

Rodolphe.

--Ne viens pas m'ahurir avec tes chansons démodées, répliqua le

ministre. Sais-tu que le métier que tu fais peut te conduire en prison.

On appelle cela du chantage. C'est un vol déguisé, mais c'est un vol.

--L'Indien fait payer un grand service, voilà tout, il n'y a rien de

blâmable en cela, monsieur le ministre.... Il aurait pu te faire épouser

une jeune fille belle et riche; tu as pensé l'avoir sans lui, c'est ton

affaire. Je viens te déclarer que tu ne l'auras point.

Sors d'ici, dit Le Pêcheur qui commençait à perdre patience.

L'Indien ne se le fit point répéter. Il sortit.

--Voilà une affaire réglée, se dit-il, en cheminant. Le ministre et

l'indien ne naviguent plus dans les mêmes eaux. Il faut voir l'ancienne

maintenant.

L'ancienne, c'était madame D'Aucheron. Il n'y avait pas à reculer; le

sioux aux longs cheveux n'entendait pas badinage, et il ne fallait point

s'exposer à être livré à la justice des hommes.

Madame D'Aucheron fit remarquer à Sougraine que ses visites étaient trop

fréquentes, cela semblait inexplicable aux gens de la maison.

--L'Indien est forcé d'agir, répondit Sougraine; il a le couteau sur la

gorge; il est reconnu....

--Reconnu! exclama madame D'Aucheron en pâlissant....

Une peur effroyable s'emparait d'elle....

--Il n'y a pas encore de danger, reprit l'indien, car celui qui sait

notre secret le gardera bien, mais à une condition....

--Qui est-il donc cet homme? à quelle condition? demanda fièvreusement

la pauvre femme.

--C'est la Longue chevelure.....

--Mon Dieu! mon Dieu! qu'il ne dise rien.

--Il ne parlera pas; il me l'a juré, et sa parole est irrévocable.

Mais.....

--Quelle condition met-il à son silence?

--Le mariage de notre fille avec le docteur Rodolphe.

--Le mariage de notre fille!..... notre....

Elle ne savait plus que dire, avait envie de défaire ce qu'elle avait

fait, de jurer que Léontine n'était pas sa fille..... qu'elle ne savait

rien après tout..... qu'elle avait été folle longtemps dans sa

maladie..... qu'elle n'avait jamais vu son enfant... qu'on lui avait dit

que c'était un garçon.... Mais à quoi cela servirait-il? Si le sioux

voulait ce mariage, il faudrait bien le faire tout de suite... Il

pourrait parler, le siou. Il dirait: Voici Sougraine, prenez-le, car

c'est un ravisseur de jeunes filles, c'est peut-être un meurtrier.... Un

meurtrier! Il ne l'était point..... mais les apparences seraient contre

lui... Sougraine, pour se venger crierait à son tour: Voici Elmire

Audet, mon ancienne maîtresse, ma complice!... C'est cette belle dame

qui se promène avec un magnifique attelage, chaque jour, dans les rues

de Québec. C'est madame D'Aucheron. Oh! malheur!

Jamais madame D'Aucheron n'avait éprouvé une pareille terreur. Elle se

sentait devenir folle. Elle tenait sa tête à deux mains et criait: Mon

Dieu! mon Dieu! qu'allons nous devenir?....

--Allons! Elmire, dit Sougraine avec douceur, courage! prudence! rien

n'est perdu....

--Rien n'est perdu? rien n'est perdu? mais la fortune que Vilbertin nous

promettait!... Vilbertin allait épouser Léontine. Il est riche,

Vilbertin, très riche! Il aime notre fille à la folie... il donnerait

toute sa fortune pour l'avoir. Il la veut, il a juré qu'il l'aurait.

Tout est arrangé, conclu. Léontine a consenti..... Et puis les affaires

vont mal. Nous avons fait des pertes. Si Vilbertin nous abandonne nous

sommes perdus.... Nous lui devons beaucoup à ce gros notaire que vous

avez vu ici, au bal.... à notre grand bal.... Ah! le malheureux bal!....

Et s'il épouse notre fille, le notaire, il nous fait remise complète de

ce que nous lui devons.... Si elle en épouse un autre, il nous ruine;

il l'a dit l'autre jour...... Oh! quelle affreuse situation! qui donc

nous tirera de cet horrible abîme?

--C'est beau de l'or, c'est commode de l'argent, répondit Sougraine,

lentement, scandant chaque mot, mais l'indien aime mieux sa tête.... Et

toi?

Madame D'Aucheron eut un frémissement. Non! elle le voyait bien, il n'y

avait pas à lutter. Ce serait l'écrasement du ver par le talon. La

richesse, c'est une belle chose, mais l'honneur, mais la vie, ce sont

des biens qui ne se paient ni ne se remplacent. La fortune perdue se

retrouve quelquefois, l'honneur, la vie, jamais!....

Cependant ce mot lugubre: ruiné! ruiné! tintait à ses oreilles comme un

glas des morts. Cela voulait dire: plus de demeure somptueuse, plus de

vêtements magnifiques, plus de brillants équipages, plus de serviteurs!

Ruinés, les D'Aucheron, ruinés! Comme leurs amis en feraient des gorges

chaudes! Ce sont toujours les amis qui s'amusent le plus de nos

infortunes. Quand ils passeraient à pied sur les trottoirs, eux les

D'Aucheron, ils se feraient éclabousser à leur tour. On ne se rangerait

plus pour les laisser passer. On n'écrirait plus leur nom avec une

apostrophe et un grand A. Et puis comment expliquerait-on leur éclat

d'un jour suivi d'une aussi horrible obscurité?... Voilà donc comme vont

les choses de la vie! Des songes vermeils et des réveils épouvantables,

des coups de soleil et des bourrasques terribles.

Et c'était bien vrai cela! Mais pourquoi l'intervention de la Longue

chevelure dans leurs affaires? N'était-ce pas un accès de folie qu'elle

avait tout à coup, elle, madame D'Aucheron? Peut-être que tout cela se

dissiperait tout à l'heure, comme un nuage emporté par le vent, et que

le calme reviendrait. C'était peut-être une fantaisie de Sougraine pour

l'effrayer. Il en était bien capable. Elle verrait le beau sioux et lui

ferait entendre raison. Il ne résisterait pas à ses larmes. Elle se

jetterait à ses genoux..... Un homme résiste-t-il aux larmes d'une

femme? Mais comment annoncer la chose à monsieur D'Aucheron? Il ne

voudrait rien entendre. Il ne saurait pas la raison de ce changement

d'idée, il ne pourrait pas la savoir, et cependant il faudrait le

convaincre.....

Quand elle se retira dans sa chambre, elle passa devant une image de la

Ste Vierge au pied de la croix, mais elle ne comprit rien à la douleur

de cette autre femme qui fut la plus grande des martyrs, et ne songea

même pas à lui demander le secours divin qui n'est jamais refusé aux

âmes souffrantes. Elle n'avait pas l'habitude des mystiques entretiens,

et ne cherchait ses consolations que dans les frivolités du monde. Le

monde allait lui manquer et elle se trouverait seule avec elle-même: ce

serait le désespoir. Le ciel ne manque jamais à ceux qui l'invoquent, et

c'est pourquoi les hommes de foi n'ont jamais de ces lâches défaillances

qui cherchent un refuge dans la mort.

Vers le soir Léontine rentra. Elle venait de laisser Rodolphe et le

bonheur rayonnait encore dans son coeur. Elle voulait parler de la mère

Audet, sa grand'mère peut-être, à madame D'Aucheron, et elle éprouvait

un serrement de coeur inexprimable. Elle avait peur d'être indiscrète,

d'éveiller des souvenirs trop pénibles. Cependant il le fallait bien.

--Tu te rappelles, mère, commença-t-elle, la bonne vieille que monsieur

Duplessis a amenée souper ici l'autre jour?

--Eh bien! fit madame D'Aucheron qui avait tâché de se remettre un peu

et de faire disparaître les traces de ses dernières larmes.

--On vient de la renvoyer dans sa paroisse.

--Madame D'Aucheron respira plus à l'aise.

--On a bien fait, dit-elle. Il est mieux d'aller mourir avec les siens.

--Elle ne semble pas prête à mourir. Elle se porte à merveille

maintenant que son garçon est revenu et qu'il lui a témoigné le désir de

ne plus se séparer d'elle.

--Son garçon est revenu? oh! il est revenu? quand cela?

--Il était ici hier. C'est lui qui emmène la bonne vieille.

Croiriez-vous qu'elle pleurait en nous disant adieu?.... Ces pauvres

gens, comme ils exagèrent le bien qu'on leur fait!

--Est-ce qu'elle retourne dans sa maison, au huitième portage?

--Au huitième portage? qu'est-ce que cela veut dire?

Madame D'Aucheron s'aperçut qu'elle avait lâché un mot de trop.....

--J'ai entendu dire cela, qu'elle demeurait au huitième portage.... je

ne sais pas ce que c'est.

Léontine n'eut plus de doute, madame D'Aucheron était bien la fille de

la mère Audet.... mais elle, était-elle vraiment la fille de madame

D'Aucheron?..... Pourquoi alors l'hospice des enfants trouvés? Ah!

pourquoi?.... sa candeur se troublait; cette question était pleine

d'épouvantement.

--Tiens! chère enfant, reprit madame D'Aucheron avec des airs câlins,

j'ai à t'annoncer une chose qui va faire battre de joie ton petit coeur.

--Ah! rien ne peut me réjouir maintenant.... vous le savez bien.

--Ces enfants, comme ils se découragent vite! on dirait qu'ils n'ont pas

l'avenir pour eux.... Ecoute-moi bien. Je ne suis pas une femme sans

pitié comme tu pourrais le croire. J'ai un coeur de mère.... et si j'ai

contrarié tes desseins et tes voeux c'était pour avoir la paix avec mon

mari. Une femme doit obéir aux volontés de son époux... Cependant, après

des réflexions profondes, j'ai compris que je devais te protéger. La

fortune, les honneurs, les plaisirs, c'est beau sans doute et cela rend

la vie attrayante; mais quand il faut acheter ces divers biens au prix

du bonheur de son enfant, une mère a raison de se dresser devant la

volonté cruelle du maître, et de s'écrier: Frappe-moi, mais épargne

l'innocente créature qui nous a voué ses plus pures affections....

Léontine, pendant ce préambule prétentieux, éprouvait de curieuses

sensations: des rayons d'espoir traversaient les ténèbres de son âme

comme des étoiles filantes sillonnent, à certaines époques, le ciel

obscur, puis des craintes, des appréhensions suivaient. Elle était

assaillie de mille sentiments divers, mais elle eut une joie intense,

elle poussa un cri de surprise lorsque sa mère ajouta:

--Moi je désire que tu donnes ta main à celui qui possède ton coeur.

Aimes-tu toujours monsieur Rodolphe?

--Si je l'aime! mère, que tu es bonne! que tu me rends heureuse.

Et elle se mit à pleurer, à pleurer comme si elle avait eu quelque

grande douleur. Chose singulière les larmes sont la plus haute

expression du bonheur et le rire la plus grande preuve du plus profond

désespoir.

--Tu sais, mon enfant, disait toujours madame D'Aucheron, je fais un

grand sacrifice, mais n'importe, tu seras heureuse, je ne désire rien de

plus. Nous serons ruinés,.... nous serons pauvres.... comme les pauvres

que tu vas visiter avec tant d'amour,.... mais tu seras heureuse,

toi..... Peut-être me donneras-tu une petite place, là-bas, dans ton

humble maison, au milieu des champs... Ah! je n'ai plus d'ambition.....

oui j'en ai une: l'ambition de faire ton bonheur.....

Léontine lui jetant ses bras autour du cou l'embrassa avec une

inexprimable effusion.

L'affaire Sougraine · 第 44 / 72 题