Le directeur de mademoiselle Léontine fit une visite au notaire
Vilbertin. Il fut très bien accueilli. On parla politique, religion,
instruction, entreprises. Le notaire y mit beaucoup de bonne volonté.
Rarement il se montrait si loquace. Il était probablement heureux; on
est aimable envers tout le monde quand on est heureux. L'abbé lui
demanda, en se levant pour prendre congé, s'il était vrai qu'il allait
bientôt épouser une jeune et jolie fille.... Le notaire, gonflé de joie,
n'osa pas nier.
--Je ne doute pas que cette jeune fille ne vous apporte son amour, lui
dit-il avec intention.
Le notaire eut un soupçon et répondit froidement:
--Quand on se marie c'est signe que l'on aime.
L'abbé lui fit observer que malheureusement le contraire arrivait
quelquefois et qu'alors la bénédiction divine ne descendait pas sur ces
mariages. Il n'y avait que des peines au foyer, des remords, des
reproches.
--Je ne parle pas pour vous, disait-il, car je suppose que vous êtes
aimé....
Et il continuait à faire une peinture redoutable des tortures de toutes
sortes qui sont réservées à ceux qu'un amour sincère n'a pas réunis.
Le notaire écoutait tout rêveur. Il sentait bien qu'il disait vrai et
c'était pour cela qu'il souffrait de l'entendre.... Peu à peu et
graduellement le prêtre en vint jusqu'à le supplier de renoncer à ce
projet de mariage, au nom de sa tranquillité, de son bonheur à lui, au
nom de la paix et de la félicité de cette jeune fille qui s'immolait par
dévouement filial...
--Vous auriez pu commencer par la fin, répondit froidement le notaire,
cela vous aurait ménagé du temps, et à moi aussi.
Puis il s'assit à son bureau et se mit à écrire. A la vérité il ne
savait pas du tout ce qu'il écrivait. Il voulait faire comprendre à son
visiteur qu'il ne faisait aucun cas de ses observations.
--Monsieur le notaire a sans doute de nouvelles affiches à rédiger, je
lui demande mille pardons et me retire, dit malicieusement l'abbé en
sortant.
Le notaire lui lança un regard foudroyant.
--Ces calotins! grogna-t-il, de quoi se mêlent-ils donc? est-ce qu'on va
les déranger dans leurs douce solitude?... Ils veulent tout régenter.
Laissons faire, ils verront bientôt qu'on peut naître et mourir sans
eux... et surtout qu'on, peut se marier sans leur consentement. Quand
donc aurons-nous l'esprit de nos cousins de France et surtout leur
courage? Voyons, ajouta-t-il, se parlant à lui-même, ne nous excitons
pas trop, mon petit ami, tu sais que le sang te monte au cerveau, et
c'est dangereux. L'apoplexie te guette; évite-la. On a toujours le temps
de faire le plongeon. Qui peut dire après tout ce qui nous attend
là-bas, dans cette maudite tombe?..... Si c'était vrai ce qu'ils nous
enseignent de Dieu et de la religion, les prêtres!..... Voyons! j'ai
trop d'esprit pour perdre mon temps à scruter ces mystères. Et puis le
bon Dieu aura pitié de nous. Il sait bien qu'il n'y pas de malice.
Est-ce notre faute si nous sommes ignorants? Au bout la fin! soyons
homme; pas de crainte chimérique, pas de courbettes. Renoncer à mon
amour! renoncer à la posséder, elle, cette belle jeune fille que je vois
dans mes rêves, que je désire de toutes les ardeurs de mon âme, oh! il
est fou!..... Il ne sait donc pas ce que c'est qu'aimer?... Mon coeur
qui se reposait depuis longtemps ne s'est pas réveillé pour rien. Je le
sens battre, je le sens brûler. J'ai du feu dans les veines.... Et l'on
veut que tout cela se refroidisse soudain, que tout cela se taise et
meure sans retour! Allons donc! je suis plein de vie, et je veux aimer,
et je veux jouir des délices de l'amour, et je briserai tout ceux qui me
feront obstacle.... Je me moque bien, moi, d'un ciel qui vient trop tard
et d'un enfer qui brûle moins que mes sens! Je veux me plonger dans un
océan de voluptés, je veux mourir d'ivresse!
Après cette élucubration érotique le notaire se baigna le front dans
l'eau glacée. Il avait toujours peur de l'apoplexie.
L'allusion qu'avait faite en partant le jeune abbé n'avait pas, comme on
le voit, manqué son effet.
Les passants lurent cette affiche singulière qui promettait un logement
pour rien. Plusieurs rirent de cela, mais beaucoup s'imaginèrent que
c'était un truc de la charité. La charité fait souvent le bien comme la
haine, le mal, en se cachant. Ils se dirigèrent vers la rue Richelieu.
On pouvait toujours voir.
Madame Villor ne connaissait rien de l'affaire et comprit que c'était
une mystification. Ida devina d'où le coup partait. Rodolphe alla en
parler à Duplessis le vieil instituteur. A chaque instant on entendait
monter, puis frapper à la porte. On voulait voir ce logement. Il ne
manque pas de gens qui seraient heureux d'être hébergés gratis......
C'était un va-et-vient étourdissant dans les escaliers. La maison
toujours ouverte, faisait entrer le vent et le froid. On gelait. La
malade empirait. Réellement il y avait une persécution atroce.
Le père Duplessis dit à Rodolphe qui lui demandait un conseil:
--Il manque un mot à l'affiche; vous êtes jeune, courez l'écrire.
--Qu'est-ce donc?
--On est prié de s'adresser au notaire Vilbertin, rue du Palais.
Rodolphe courut dans tous les coins de la ville où les malheureuses
affiches avaient été placardées et fit la correction suggérée par le
professeur.
La foule prit alors le chemin de l'étude du notaire. Ce fut une
véritable avalanche. Le notaire ahuri donnait à tous les diables les
malencontreux qui le venaient déranger ainsi. Il n'y avait pas écrit sur
l'affiche de s'adresser à lui. Il savait bien qu'il n'avait pas mis
cela... Au reste, il affirmait qu'il n'était pas l'auteur de cette
annonce ridicule. Les gens venaient, venaient toujours comme en
procession. Chacun craignant d'arriver trop tard, on se pressait, on se
bousculait pour entrer, on criait du dehors, on se réservait un petit
coin, n'importe lequel. Et lui, frappait sur son pupitre avec son poing
fermé, ordonnait de sortir, menaçait d'appeler la police... Jamais de sa
vie il n'avait éprouvé une pareille contrariété; il en voulait à tout le
monde... surtout à cette famille Villor qu'il gardait par charité dans
cette excellente maison dont il aurait pu tirer un bon profit.
Il se vit dans l'obligation de fermer son étude pendant quelques jours.
L'idée lui vint d'aller relire son placard pour voir si l'on était
justifiable de venir ainsi le troubler. Il poussa un cri de malédiction
quand il lut: Adressez-vous au notaire Vilbertin, rue du Palais.
--Ce ne peut-être que ce freluquet de médecin, pensa-t-il... le neveu de
la Villor. Gredin, va! tu me le paieras.
Il donna quelques sous à un gamin pour faire déchirer toutes ces
affiches. Afin de calmer un peu son esprit irrité, il se mit à songer à
son prochain mariage. Tout s'effaçait devant l'enivrante effluve de
volupté que lui apportait le souvenir de Léontine. Il se grisait de
folles espérances comme d'autres se grisent de désespoirs insensés. Tout
son regret, c'était d'avoir perdu tant de jours qu'il aurait pu
dépenser dans les jouissances exquises de l'amour. Comme il passait
vis-à-vis l'école des frères, il vit quelques personnes entrer dans
l'église du faubourg St. Jean.
--Les hypocrites! murmura-t-il. Ne vaudrait-il pas mieux travailler que
de venir pleurnicher devant des images? Quoi d'étonnant qu'il y ait tant
de pauvres! Les protestants prient moins et travaillent plus, aussi,
comme ils font de l'argent!... Ah! mais, c'est elle! ajouta-t-il, c'est
elle! et une étrange émotion serra sa poitrine.
Mademoiselle D'Aucheron entrait dans l'église.
Les riches, les heureux de la terre sentent peu, sans doute, le besoin
de prier. La prière, c'est la supplication, c'est l'humiliation dans la
poussière; les malheureux seuls savent bien prier. C'est à eux aussi que
la bonté divine se manifeste davantage.
Le notaire suivit la jeune fille. L'église avait un charme inconnu
maintenant. Ce n'est pas Dieu qu'il venait y chercher, cet homme sensuel
et impie, c'était une ivresse toute charnelle. Il s'assit dans un banc,
en arrière de l'église, et après avoir porté des regards sceptiques sur
les tableaux qui ornaient les murailles, sur les statues dorées rangées
autour de l'abside, sur la lampe d'argent qui brûlait dans l'ombre comme
une âme chaste, il les arrêta sur la jeune fille à genoux devant l'autel
et se mit à penser:
--Tu perds ton temps et tes peines, car le bon Dieu ne s'enferme pas
comme un bijou dans une boîte dorée.....
Il se disait encore:
--Si je croyais, je ne dirais pas cela. Je n'ai pas l'intention
d'offenser Dieu. Ce n'est pas ma faute, à moi, si je n'ai point la foi.
Il avait peur; la couardise et l'impiété se tiennent par la main.
--Qu'on me la donne, la foi, on m'a bien donné la vie sans ma
permission.
Il était de ces âmes lâches qui ne cherchent point la vérité, se
complaisent dans l'ignorance, et ne veulent pas être troublées dans leur
fausse quiétude.... Elles ne savent pas que Dieu se révèle aux humbles
et qu'il se cache aux orgueilleux. La religion du Christ étant une
religion d'amour et d'humilité, c'est par l'amour et l'humilité qu'on
arrive à la connaître.
Mademoiselle Léontine se leva. Le notaire se précipita à genoux et se
cacha le visage dans ses mains. Il écoutait le bruit des pas légers qui
glissaient sur les dalles sonores, dont chaque son se répercutait dans
son coeur. Quand elle passa près de lui, il la regarda furtivement.
--Comme elle est belle! fit-il... Au moins, j'espère qu'elle m'a vu....
Elle va me croire dévot..... C'est une bonne idée que j'ai eue là...
Il sortit avec l'intention de la rejoindre. Comme il en approchait,
Rodolphe débouchait de la rue Ste Marie, et les deux jeunes gens se
donnèrent une poignée de main longue et forte qui fut comme un serrement
de tenailles pour l'âme du notaire. Il ralentit le pas, car il ne
voulait point être vu. Nulle situation n'est pénible comme celle d'un
amoureux qui se trouve en présence de l'objet de son amour et d'un rival
fortuné.
Rodolphe dit à Léontine qu'il partait pour St Raymond. Il allait emmener
sa tante et sa cousine. Il vivraient tous trois ensemble. La tante était
mieux; elle pouvait supporter le voyage. Léontine savait déjà le projet
du jeune homme. Elle dit qu'elle allait bien s'ennuyer de se voir seule,
abandonnée en quelque sorte de ceux qu'elle aimait le plus au monde,
mais qu'elle irait les voir. Oui, elle irait bien sûr..... Et ils
viendraient eux aussi; ils viendraient souvent, le chemin de fer serait
construit bientôt; ce serait facile.