GENS PAUVRES

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prochaine. Allez au No. 444 rue Richelieu.

Il paya quelques centins pour faire coller cette affiche sur les murs de

la porte St. Jean, dans l'escalier de la rue Buade, à la salle Jacques

Cartier, et sur la clôture du terrain vacant, près de l'Eglise

du-Faubourg St. Jean. Tous les passants lisaient et se sentaient pris de

curiosité.

Le lendemain il se présenta chez D'Aucheron. Mademoiselle Léontine ne

recevait point: elle était souffrante.

Il revint chez lui, écrivit une longue lettre toute de feu, mais dans le

style du parfait notaire, et la fit porter à l'objet de sa passion. Il

demandait une réponse et se mourait en l'attendant. La réponse ne vint

pas.... la mort non plus.

Il fut plus heureux le lendemain. Il la vit, cette adorable créature

dont il raffolait. Il se jeta à ses genoux. Il avait vu quelque part, au

théâtre peut-être, que cela se faisait dans les grandes passions. Il

voulut lui embrasser les mains, il ne réussit qu'à effleurer le velours

de sa robe. C'était déjà quelque chose. Elle fut tentée d'appeler au

secours.

--Si vous saviez comme je vous aime! lui disait-il, et sa voix rauque

avait des pleurs de lubricité... Je suis riche et ma fortune est à vos

pieds. Pour vous je donnerais la terre entière, si je la possédais; je

donnerais toutes les félicités du ciel.

--Si vous le possédiez, ajouta Léontine qui s'était tout à coup décidée

à rire de cette étrange passion, afin de la mieux désarmer. Il n'y a

rien comme le rire pour tuer l'amour.

--Avec vous je le posséderais, le ciel! oui, et je n'en voudrais pas

d'autre, continua-t-il..... Depuis que je vous ai vue, au bal, l'autre

jour, je n'ai pas eu de repos. Votre souvenir m'a poursuivi partout, la

nuit, le jour, au travail, à la promenade, toujours, toujours! Je

voulais vous oublier d'abord: je pensais bien que vous ne m'aimeriez

pas. Je ne suis ni beau, ni jeune. Vous en aimiez un autre! Vous étiez

promise... Je me faisais toutes les objections. Je savais que j'étais

fou. Et cependant c'était inutile, je ne pouvais éteindre cette flamme

étrange. Je me délectais dans mon désespoir. Elle ne peut toujours pas

m'empêcher de la voir en rêve, me disais-je, m'empêcher de songer à

elle?

Oh! que je voudrais être plus jeune! plus beau, plus riche! plus

renommé! Mais mon amour suppléera à tout ce qui me manque; daignez, ô

daignez m'accorder votre main! Je serai le plus dévoué des maris. Vos

moindres désirs seront pour moi des ordres; je ne vivrai que pour vous.

Vous puiserez dans ma bourse pour vos pauvres... vos pauvres que vous

aimez tant! Vous leur donnerez tout ce que vous ne voudrez pas garder

pour vous même... quel besoin aurai-je des biens et des richesses, moi,

quand je vous posséderai? Vous serez tout mon bien, toute ma vie, toute

ma richesse! Oh! par pitié, mademoiselle laissez-vous attendrir.

Il était épuisé. Il poussa un énorme soupir qui retentit dans les quatre

coins du salon, et s'essuya le front avec son mouchoir.

Léontine l'avait trouvée joliment grotesque cette éloquence de notaire.

--Relevez-vous, dit-elle, en souriant d'un air sardonique, je vous

pardonne.

Il se releva. Son enthousiasme était quelque peu tombé. Seulement il

avait dans les paupières des éclairs de chaleur qui indiquaient un

orage. Il acheva par où il eût dû commencer.

--Votre père vous a dit, n'est-ce pas, que je sollicitais votre main.

--C'est vrai, mais vous n'êtes pas généreux; vous menacez mes parents

de toutes sortes de malheurs si je résiste à vos instances.

--Je vous aime tant que je ne reculerai devant rien pour vous

obtenir....

--Ce n'est pas moi que vous aimez alors, c'est vous même.

--C'est vous, mais parce que vous devez être à moi. N'est-ce pas

toujours ainsi?

Mademoiselle D'Aucheron lui fit comprendre qu'elle ne pouvait pas

décemment rompre avec l'autre et s'engager avec lui en une minute. Elle

passerait pour une étourdie. Elle eût mieux aimé ne point se marier;

cependant s'il fallait faire cet acte de dévoûment pour sauver ceux qui

avaient eu soin de son enfance, elle se sentait capable de le faire.

Mais celui qui l'épouserait serait bien sot de prendre une femme

incapable de l'aimer. Elle ne serait que sa servante dans sa maison, car

une femme qui n'aime point son mari ne fait plus dans sa maison que le

rôle d'une servante.

Léontine venait d'échapper à une union détestable, mais ce n'était que

pour subir une humiliation plus profonde, et pour accomplir un sacrifice

plus pénible encore... Le bon Dieu n'avait donc point pitié d'elle.

Cette fois il n'y aurait plus de délai. L'épée était suspendue par un

fil sur la tête de ses parents. Vilbertin n'avait qu'à le vouloir et le

fil se romprait.

Ne vaudrait-il pas mieux, cependant, laisser se consommer la ruine des

D'Aucheron plutôt que son malheur à elle?... Ah! si comme elle le

croyait, il n'y avait pas longtemps encore, elle n'était pas la fille de

madame D'Aucheron, ce serait bien aisé de laisser faire les événements,

de se tenir à l'écart.... Elle avait assez souffert, déjà, pour payer

les faveurs dont on l'avait comblée.... Mais ce n'était plus cela.

Madame D'Aucheron était sa mère.... Elle l'avait avoué à Sougraine....

Ce ne pouvait pas être un mensonge. Pourquoi un mensonge? Pour se

débarrasser des importunités de l'Indien, peut-être. Qui sait? Oh! si

elle savait! si elle pouvait savoir? Elle avait envie de se jeter aux

pieds de sa mère et de lui demander la vérité, toute la vérité, si

affreuse qu'elle pût être. Mais quelle honte pour sa mère! Non, ce

serait trop cruel de la faire souffrir ainsi: Dieu arrangerait cela.

L'affaire Sougraine · 第 41 / 72 题