L'horloge en bronze doré achetée à grand prix, la veille, chez Duquet,
sonna neuf fois. Madame poussa un grand soupir, monsieur palpa sa
cravate blanche pour s'assurer qu'elle était bien à sa place, et
mademoiselle fit une moue charmante en disant que c'était bien ennuyeux
de commencer la veillée à l'heure où les honnêtes gens songent à se
mettre au lit.
--C'est l'usage du monde, ma fille, répliqua madame D'Aucheron;
accoutume-toi à veiller, parce que dans la carrière politique où....
Le timbre clair de la porte qui retentit ne lui permit pas de terminer
sa phrase.
Les premiers invités entraient. C'étaient le professeur à l'Ecole
Normale et sa femme. On pouvait les recevoir, ils étaient mis
convenablement. Ils passeraient inaperçus.
D'Aucheron et sa femme échangèrent un regard rapide qui voulait dire:
--Ils pouvaient bien ne pas tant se hâter ceux-là.
Puis s'étant levés ils serrèrent avec une effusion menteuse les mains
loyales de ces braves gens.
--J'avais peur que vous ne fussiez empêchés de venir, commença
D'Aucheron, vous avez toujours un tas de gens chez vous, le soir. Vrai,
cela m'eût chagriné.
--J'ai pensé qu'en effet la présence d'un vieux patriote ne vous serait
point désagréable, et j'ai fait une brèche dans mes habitudes.
_Pourtant, le limaçon ne doit pas sortir de sa coquille_.
--Vous êtes tout de même bien aimable, madame Duplessis, d'avoir si vite
répondu à notre invitation, disait madame D'Aucheron.
--Il est neuf heures, ma bonne madame, et nous ne voulons point passer
la nuit, tout aimable que soit la compagnie.
--Oh! quand je dis: vite.... Cette pendule, la plus belle que nous ayons
pu trouver en ville, nous avertit qu'il est temps d'ouvrir nos portes,
comme nos coeurs, aux distingués amis qui nous font l'honneur de....
--Monsieur le notaire Vilbertin, annonça un serviteur d'occasion placé
en sentinelle à la porte du salon.
--Ce cher notaire! s'écria madame D'Aucheron, qui laissa de nouveau sa
phrase inachevée.
Le notaire donna une poignée de main aux dames, une autre à son ami
D'Aucheron, salua le vieux professeur, s'inclina aussi profondément que
le lui permettait la proéminence de son ventre, devant madame Duplessis,
et tout essoufflé, s'assit dans le plus large fauteuil. Il était connu,
le notaire; son avarice aussi. Le professeur pensa en le voyant:
«_C'est une folie que de vivre pauvre pour mourir riche_.»
Le timbre retentit encore, retentit souvent, et les invités arrivaient,
arrivaient toujours.
Joseph, le domestique, gauchement affublé d'un habit bleu barbeau garni
de boutons dorés, se tenait près de la porte, pour recevoir les
messieurs et leur indiquer une petite salle où ils pourraient refaire le
noeud de leur cravate et les désordres de leurs cheveux, avant de
monter, car le salon était au premier étage.
Les dames passaient aux mains de Catherine, une assez gentille fille de
chambre, qui prenait un plaisir extrême à comparer les unes aux autres
les tapageuses toilettes dont la maison s'emplissait.
Ce fut comme une procession radieuse dans l'escalier. Les replis des
robes de soie ou de satin jetaient des rayons de vagues où flotte le
soleil, et des senteurs enivrantes se répandaient partout.
X
En attendant le quadrille d'honneur on causait.
--Quelles nouvelles, monsieur Duplessis? Demandait le notaire Vilbertin;
la société St-Vincent de Paul a-t-elle bien de la besogne cet hiver?
--Monsieur le notaire, soyez sûr qu'il ne manque pas de gens qui lui en
taillent de la besogne, répondit l'instituteur en regardant d'aplomb
l'avare notaire.
--Il faut qu'il y ait des pauvres, reprenait celui-ci, afin que la
charité des bonnes âmes puisse s'exercer.... Que ferait mademoiselle
Léontine, par exemple, si elle n'avait point à qui distribuer ses
douces paroles et ses nombreuses aumônes?
Il regardait mademoiselle D'Aucheron en souriant et voulait détourner
l'attention qui s'attachait à lui.
--Monsieur Vilbertin, répondit la jeune fille, nous devrions former une
société tous les deux; je distribuerais les paroles et vous, les
écus....
--Une société avec vous?... je vous prends au mot... mais une vraie
société que vous n'aurez pas le droit de dissoudre.
--Une vraie société de bienfaisance. Ouvrez votre bourse, monsieur,
payez.
--Ouvrez votre bouche adorable, mademoiselle, parlez....
--Remettez à madame Villor le prix de son loyer... jusqu'au mois de mai
prochain. J'ai parlé.
--Rien que cela? fit le notaire un peu décontenancé, mais riant toujours
cependant. Vous commencez bien; n'importe, pour vous, je m'exécuterai.
--Il faut que ce soit pour l'amour de Dieu... pas pour l'amour de moi.
--Cela n'est point dans le contrat. Pas de clauses frauduleuses,
mademoiselle. Vous n'avez rien à voir aux motifs. C'est pour l'amour de
vous. J'y tiens.
--Excusez-moi, l'on me demande, fit Léontine qui se leva pour courir au
devant de quelques jeunes dames qui entraient.
--Diable! fit le notaire à madame D'Aucheron, votre fille est bien
jolie.
Il lorgnait Léontine qui s'en allait d'un pas gracieux et vif.
--Oh! oui, soupira la vaniteuse femme, c'est à son tour à porter le
trouble dans les coeurs.
--Veillez sur elle, on pourrait vous l'enlever.
--L'enlèvement est à la veille de s'accomplir. Vous en entendrez parler.
Cette soirée, si vous êtes observateur, vous dira que...
--L'honorable monsieur Jean-Baptiste-Oscar Le Pêcheur! cria tout à coup
le garçon de sa voix la plus retentissante.
--Le Pêcheur en eau trouble, chuchota quelqu'un.
Madame D'Aucheron resta court une fois de plus. Elle ne put résister au
mouvement qui la poussait, se leva, courut plutôt qu'elle ne marcha, les
mains tendues vers le jeune ministre....
--Comme vous êtes aimable de nous honorer ainsi de votre présence!
s'écria-t-elle.
--Oui, oui, mon cher Le Pêcheur, que vous êtes aimable! répéta
D'Aucheron qui s'était avancé en même temps.
--Tout l'honneur est pour moi, mes chers amis, croyez-le, répondit le
jeune ministre.
--Permettez-moi de vous présenter ma fille adoptive, demanda madame
D'Aucheron.
--Il me tarde d'offrir mes hommages à mademoiselle Léontine.
Léontine causait avec les jeunes dames qui venaient d'entrer. Elle
s'interrompit et salua froidement l'honorable personnage qui s'inclinait
jusqu'à terre, comme un huissier de la verge noire, aux jours de gala.
--Elle est intimidée, pensa le ministre. Ces gens-là croient que nous ne
sommes point des êtres ordinaires. À leurs yeux nous sommes des
divinités. S'ils savaient!...
--J'aurai le bonheur de dire bientôt à mademoiselle Léontine
l'admiration que m'inspirent ses hautes qualités, ajouta-t-il, et il
passa.
--Monsieur Antoine Duplessis, ancien instituteur, membre de la St.
Vincent de Paul, et congréganiste, débita D'Aucheron en présentant
l'instituteur.
--M. Duplessis, l'amitié, la confiance et l'aide d'un homme comme vous
ne peuvent que m'être utiles et me flatter. J'espère que nous ferons
tout à l'heure plus intime connaissance, et que nous nous comprendrons à
merveille.
--M. le notaire Vilbertin, l'honneur et la gloire de la profession,
continua D'Aucheron.
--L'on fait ce que l'on peut dans l'humble sphère où la Providence nous
a placé, repartit le notaire en donnant la main au ministre.
--Votre état, M. le notaire, vous met en rapport avec bien des gens, et
votre influence doit être grande, observa celui-ci.
--Je ne dis pas non, et si l'on voulait se livrer à la chose publique on
pourrait peut être arriver à son tour.
--Le champ est ouvert à tous.
--C'est vrai, mais beaucoup d'appelés et peu d'élus, ajouta en riant
D'Aucheron qui s'imaginait avoir inventé un mot drôle.
Jean Griflard, député multicolore et souvent en disponibilité, fut
acclamé chaleureusement quand il entra avec sa femme, une joyeuse dondon
à l'oeil clair, avec une rose sur la tête, une robe fantastique qui ne
commençait nulle part et ne finissait jamais.
Monsieur et madame Laminon firent aussi une entrée triomphale. Ils
venaient de se retirer des affaires. C'est un titre. Ils furent suivis
de monsieur et madame Dupotain, de monsieur et madame Blanchoux, de
Joachim Pichenette, le conseiller de ville, de Marc Blondole, l'échevin,
d'Athanase Baudriol, le marchand de charbon, de Pierre-Jean-Louis
Landeau, l'épicier; toute une légion. Tous les états se trouvaient
représentés. C'était une bigarrure qui ne manquait pas d'avoir son côté
drôle. Les femmes étaient mises avec ce goût particulier dont les a
douées le Créateur. Il y avait peut-être un brin de coquetterie; il y en
avait certainement. Chacune voulait paraître mieux que les autres; de là
un déploiement de luxe inutile. Les chances restaient les mêmes
qu'auparavant.
On retrouvait d'anciennes connaissances, on en formait de nouvelles; la
conversation s'allumait comme un feu de broussailles, et le murmure des
fraîches voix de femmes, le parler sonore des hommes, les frémissements
de la soie, le bruissement des pieds sur les tapis, tout cela formait un
bruit étrange et gai qui remplissait la maison et grisait tout le monde.
Léontine se montrait fort aimable. Elle avait une bonne parole, un
sourire gracieux pour chacun des invités. Cependant elle semblait un peu
inquiète, un peu mal à l'aise, et ses grands yeux noirs revenaient
toujours se fixer vers la porte grande ouverte. Elle attendait
quelqu'un. Et celui qu'elle appelait de tout son coeur ne venait point.
Elle perdait toute sa gaieté et ne répondait plus que par monosyllabes à
ceux qui lui adressaient la parole. Elle ne se contraignait pas
longtemps. Avec son caractère vif, bouillant, un peu fantasque, comme
disait le père Duplessis, elle ne pouvait pas feindre.
--Vos parents font vraiment bien les honneurs de leur maison, lui dit le
jeune ministre, qui venait de s'asseoir auprès d'elle, aussi, comme tout
le monde se livre à la joie; vous seule semblez un un peu ennuyée:
n'aimez-vous donc pas ces fêtes.
--Mes invités à moi ne se montrent guère empressés, et cela me fait de
la peine.
Elle souligna cette phrase.
--Ah! vous attendez quelqu'un?
--Deux amis seulement.
--Et s'ils ne viennent pas, ne vous laisserez vous point distraire ou
consoler un peu par d'autres amis qui, pour être nouveaux, n'en seront
pas moins dévoués et fidèles?
--Je tâcherai de déguiser mon désappointement, mais j'ai peur d'y mal
réussir.