II

L’effort de l’homme est cultivable. L’activité de Tityre, encouragée,

semblait s’accroître; son ingéniosité naturelle lui proposant d’autres

emplois, on le vit travailler à meubler, tapisser et aménager sa

demeure. On admira l’appropriation des tentures et la commodité de

chaque objet. Industrieux, il excellait dans l’empirisme; il inventa

même, pour accrocher ses éponges au mur, une petite patère acrostiche,

qu’au bout de quatre jours il ne trouva plus commode du tout.

Et Tityre, à côté de sa chambre, fit bâtir une chambre pour les intérêts

de la nation; les deux chambres avaient même entrée, pour tâcher

d’indiquer que les intérêts étaient les mêmes; mais, à cause de l’entrée

commune qui donnait même air aux deux pièces, les deux cheminées ne

pouvaient tirer ensemble, et, par les temps froids, quand on faisait du

feu dans l’une, on faisait de la fumée dans l’autre. Les jours où il

voulait faire du feu, Tityre prit donc l’habitude d’ouvrir sa fenêtre.

Comme Tityre protégeait tout et travaillait à la propagation des

espèces, un temps vint que les limaces se promenèrent dans les allées de

son jardin en si grande abondance que, de peur d’en écraser une, il ne

savait où poser pied, et finit par se résigner à moins sortir.

Il fit venir une bibliothèque circulante, avec une loueuse de livres,

chez qui il prit un abonnement. Et comme elle s’appelait Angèle il prit

coutume d’aller tous les trois jours passer chez elle ses soirées. C’est

ainsi que Tityre apprit la métaphysique, l’algèbre et la théodicée.

Tityre et Angèle commencèrent de cultiver ensemble avec succès

différents beaux-arts d’agrément, et Angèle ayant manifesté des goûts

particuliers pour la musique, ils louèrent un piano à queue, sur lequel

Angèle exécutait les petits airs qu’entre temps il faisait pour elle.

Tityre disait à Angèle:--Tant d’occupations me tueront; je n’en puis

plus; je sens l’usure; ces solidarités activent mes scrupules; s’ils

augmentent, je diminue. Que faire?

--Si nous partions? lui dit Angèle.

--Je ne peux pas, moi: j’ai mon chêne.

--Si vous le laissiez, dit Angèle.

--Laisser mon chêne! y pensez-vous?

--N’est-il pas assez grand bientôt pour pousser seul?

--Mais c’est que j’y suis attaché.

--Détachez-vous, reprit Angèle.

Et peu de temps après, ayant bien éprouvé que, somme toute, les

occupations, responsabilités et divers scrupules, non plus que le chêne,

ne le tenaient, Tityre sourit, prit le vent, partit, enlevant la caisse

et Angèle et vers la fin du jour descendit avec elle le boulevard qui

mène de la Madeleine à l’Opéra.

Le Prométhée mal enchaîné · 第 46 / 50 题