INTERVIEW DU MIGLIONNAIRE

Le garçon:--N’est-ce pas que vous êtes très riche?

Le Miglionnaire, à demi tourné vers Prométhée:--Je suis riche bien plus

que l’on ne peut imaginer. Tu es à moi; il est à moi; tout est à

moi.--Vous me croyez banquier; je suis bien autre chose. Mon action sur

Paris est cachée, mais n’est pas moins considérable. Elle est cachée

parce que je ne la poursuis pas. Oui, j’ai surtout l’esprit

d’initiative. Je lance. Puis, une fois une affaire lancée, je la laisse;

je n’y touche plus.

Le Garçon:--N’est-ce pas que vos actions sont gratuites?

Le Miglionnaire:--Moi seul, celui-là seul dont la fortune est infinie

peut agir avec un désintéressement absolu; l’homme pas. De là vient mon

amour du jeu; non pas du gain, comprenez-moi--du jeu; que pourrais-je

gagner que je n’aie pas d’avance? Le temps même... Savez-vous quel âge

j’ai?

Prométhée et le garçon:--Monsieur paraît encore jeune.

Le Miglionnaire:--Donc ne m’interrompez pas, Prométhée. Oui, j’ai la

passion du jeu. Mon jeu c’est de prêter aux hommes.--Je prête, mais

c’est en me jouant. Je prête, mais c’est à fonds perdus; je prête, mais

c’est avec l’air de donner.--J’aime qu’on ne sache pas que je prête. Je

joue, mais je cache mon jeu. J’expérimente; je joue comme un Hollandais

sème; comme il plante un secret oignon; ce que je prête aux hommes, ce

que je plante en l’homme, je m’amuse à ce que cela pousse; je m’amuse à

le voir pousser. L’homme sans quoi serait si vide!--Laissez-moi vous

narrer ma plus récente expérience. Vous m’aiderez à l’observer.

Écoutez-moi d’abord, vous comprendrez ensuite. Vous comprendrez.

Je suis descendu dans la rue, cherchant le moyen de faire souffrir

quelqu’un du don que j’allais faire à quelque autre; de faire jouir cet

autre du mal que j’allais faire à cet un. Une gifle et un billet de 500

francs me suffisent. A l’un la gifle, à l’autre le billet. Est-ce clair?

Ce qui l’est moins, c’est la façon de les donner.

--Je la connais, interrompit Prométhée.

--Eh quoi! vous connaissez, dit Zeus.

--J’ai rencontré Damoclès et Coclès; c’est d’eux précisément que je

viens vous parler: Damoclès vous cherche et vous appelle; il s’inquiète;

il est malade; par pitié, montrez-vous à lui.

--Monsieur, brisons là--dit Zeus--je n’ai de conseils à recevoir de

personne.

Prométhée s’en allait, mais brusquement se ravisant encore:--Monsieur,

pardonnez-moi. Excusez une indiscrète demande. Oh! montrez-le, je vous

en prie! J’aimerais tant le voir...

--Quoi?

--Votre aigle.

--Mais je n’ai pas d’aigle, Monsieur.

--Pas d’aigle? Il n’a pas d’aigle!! Mais...

--Pas plus que dans le creux de ma main. Les aigles (et Zeus riait), les

aigles, c’est moi qui les donne.

La stupeur de Prométhée était grande.

--Savez-vous ce qu’on dit? demanda le garçon au banquier.

--Qu’est-ce qu’on dit?

--Que vous êtes le bon Dieu!

--Je me le suis laissé dire, fit l’autre,

Le Prométhée mal enchaîné · 第 39 / 50 题