Monsieur, vous m’eussiez dit cela il y a un mois, que je n’eusse
exactement rien pu répondre; mais, d’après ce qui m’est advenu le mois
passé, plus rien de ce que je pensais avant ne subsiste. Je ne dirais
donc pas mes anciennes pensées si leur connaissance ne devait servir à
vous faire comprendre ce par quoi mes nouvelles en diffèrent. Or,
Messieurs, depuis trente jours, je sens que je suis un être original,
unique, répondant à une vraiment singulière destinée. Donc, Messieurs,
induisez qu’avant je sentais précisément le contraire. Je menais une vie
parfaitement ordinaire et me faisais un devoir de cette formule:
ressembler au plus commun des hommes. Maintenant je reconnais certes
qu’un homme commun ne saurait exister, et j’affirme que c’est une vaine
ambition que de tâcher de ressembler à tout le monde, puisque tout le
monde est composé de chacun et que chacun ne ressemble à personne.
N’importe; je m’ingéniais; je faisais de la statistique; je supputais le
juste milieu--sans comprendre que les extrêmes se touchent, que qui se
couche très tard rencontre qui se lève très tôt, et que qui choisit pour
siéger le juste milieu, risque de s’asseoir entre deux chaises.
Je me couchais chaque jour à dix heures. Je dormais huit heures et
demie. J’avais soin en chacun de mes actes d’imiter toujours le plus
grand nombre, et pour chacune de mes pensées d’adopter l’opinion la plus
commune. Je me dispenserai donc d’insister.
Mais voici que m’advint un matin une aventure personnelle. L’importance
de cela dans la vie d’un homme posé ne se pourra comprendre que par la
suite.