Au milieu d'un amas d'ossements humains j'appris comment les crânes
alignés s'ajustent et s'accordent; et je pensai au temps qui n'est
plus, au temps qui s'est perdu dans le lointain grisâtre du passé.
Les voilà debout, étroitement rangés sur une même file, ceux qui
naguère se haïssaient, et les bras robustes qui se sont porté des
coups meurtriers, on les a entassés pêle-mêle, afin que, tranquilles
et paisibles, ils puissent se reposer ici. Omoplates arrachées des
épaules qui vous devaient leur vigueur, qui songe à vous demander
quel fardeau il vous a fallu porter? Et vous qui fûtes plus
gracieusement actifs, vos mains, vos pieds délicats ont été jetés
loin des sillons de la vie! Pauvres pèlerins épuisés de fatigues,
c'est en vain que vous avez espéré trouver le repos dans la nuit des
sépulcres, on vous a fait revenir à la lumière du jour! Quelque
précieux qu'ait été lenoyau, qui peut aimer l'écorce sèche et vide?
Elle a été tracée pour moi, adepte bienheureux, l'écriture dont le
sens sacré ne se révèle pas à tout le monde! Je l'ai saisi ce sens
sacré lorsqu'au milieu d'une masse d'ossements inertes j'ai reconnu
une image précieuse, inestimable. A son aspect, l'étroit espace qui
renfermait ces ossements s'est élargi pour moi, ces murs glacés
couverts de moisissures se sont échauffés, embaumés, et je me suis
senti ranimé comme si une source de vie venait de s'échapper tout à
coup du sein de la mort! Comme elle m'enchantait mystérieusement la
forme qui portait encore la trace de la pensée divine! Son aspect
m'a transporté sur les rives de cette mer dont les vagues agitées
charrient sans cesse des créations éphémères et gonflées comme elle!
Vase mystérieux! toi qui prononças des oracles, suis-je digne de te
tenir dans ma main? O toi, le plus grand des trésors, je veux te
voler pieusement à la destruction, je veux te porter à l'air libre
et me tourner dévotement avec toi vers les rayons du soleil. Quel
plus grand bien l'homme peut-il espérer en ce monde, si ce n'est que
la nature daigne se révéler à lui, en lui montrant comment elle fait
s'évaporer en pur esprit ce qui était solide, et comment elle
solidifie les productions du pur esprit.