Rien de ce qui est ne peut être réduit à ne plus être; l'éternité se
meut en tout. Sois heureux d'exister, l'existence est éternelle; des
lois éternelles veillent sur les trésors vivants où le grand tout
puise ses parures.
Depuis longtemps il a été trouvé, le vrai, et de nobles esprits se
sont unis en lui. Fils de la terre, attache-toi à cet ancien vrai,
et remercie les sages qui lui ont montré le chemin qui tourne autour
du soleil et des étoiles.
Concentre tes regards sur toi-même, tu y trouveras le centre dont
pas un noble coeur n'ose douter. Tu comprendras toutes les règles et
toutes les exceptions; la conscience indépendante et ne subsistant
que par elle-même, est le soleil qui éclaire chaque jour de ta
vie morale.
Que ta raison veille toujours et tu pourras te confier à tes sens,
ils ne te feront rien voir de faux. Observe tout d'un regard
satisfait et marche d'un pas ferme et sûr à travers les monts et les
vallons de ce monde si richement doté.
Jouis avec modération et avec sagesse de tant de biens, de tant de
richesses. Quand la vie se réjouit de la vie, le passé s'arrête,
l'avenir s'anime d'avance et le présent est éternel!
Et quand tu auras réussi à te pénétrer de la conviction que l'utile
seul est vrai; quand tu auras étudié le mouvement de la foule qui
tourne toujours dans le même cercle, alors tu la laisseras se
mouvoir à sa manière et tu viendras te réunir au plus petit nombre.
Et, semblable au poète, au philosophe qui depuis l'antiquité la plus
reculée, se sont créé en silence une oeuvre chérie s'harmonisant
avec leurs penchants et leurs désirs, tu arriveras par degrés à ce
résultat si heureux et si beau! Précéder les belles âmes sur la
route de leurs plus nobles sensations, n'est-ce pas là une destinée
digne d'envie?
* * * * *
Tout ce qui est raisonnable a déjà été pensé, mais il faut essayer
de le penser de nouveau.
Comment peut-on apprendre à se connaître soi-même? Ce n'est pas par
le raisonnement, c'est par l'action. Essaie de faire ton devoir, et
tu verras tout de suite ce que tu vaux.
Qu'est-ce que ton devoir? L'exigence de chaque jour.
La partie pensante de l'espèce humaine doit être regardée comme une
grande et immortelle individualité qui, en faisant sans cesse
l'indispensable et le nécessaire, finit par se rendre maître de
l'éventuel.
Plus j'avance dans la vie, plus je me dépite, quand je vois l'homme
placé assez haut sur l'échelle de la création pour commander à la
nature et s'affranchir de ses impérieuses nécessités, manquer à
cette vocation en se laissant entraîner par de fausses idées à faire
précisément le contraire de ce qu'il veut; quand je le vois,
surtout, gâter volontairement l'ensemble, et se réduire ainsi à se
débattre péniblement au milieu d'une foule de détails gênants
et mesquins.
Sois utilement actif, tu auras mérité d'obtenir et tu pourras
t'attendre à trouver: chez les grands, des grâces; chez les
puissants, des faveurs; chez les hommes actifs et utiles, de
l'appui, dans la multitude, de la sympathie; chez les individus
isolés, de l'affection.
Dis-moi qui tu hantes, je dirai qui tu es, dit un vieux proverbe.
J'ajouterai: dis-moi de quoi tu t'occupes, et je te dirai ce que tu
pourras devenir.
Chaque individu doit penser à sa façon, car il trouve toujours sur
sa route une vérité ou une espèce de vérité qui lui sert de guide;
mais il ne doit pas se laisser aller sans aucun contrôle: le pur
instinct ne suffit pas à l'homme, il le ravale au-dessous de
sa dignité.
L'activité sans frein, quelle que soit sa nature, finit par faire
banqueroute à la raison.
Dans les oeuvres des hommes comme dans celles de la nature, il n'y a
de réellement digne de notre attention que les intentions.
L'homme ne se trompe si souvent par rapport à lui et par rapport aux
autres, que parce qu'il voit un but dans un moyen; et qu'à force de
vouloir agir en ce sens, il ne fait rien, ou fait le contraire de ce
qu'il devrait faire.
Quand nous avons réfléchi sur une chose, et que nous avons pris la
résolution de l'exécuter, elle devrait être si pure et si belle, que
le monde ne pourrait plus que gâter notre oeuvre; par là nous
conserverions toujours intact l'immense avantage de rétablir ce qui
a été détruit, de rassembler ce qui a été dispersé.
Les erreurs, lors même qu'elles ne seraient pas complètes, sont
toujours difficiles à rectifier; car il faut conserver ce qu'il y
avait de vrai et le mettre à la place où il doit être.
Le vrai n'a pas toujours besoin de se corporifier; c'est déjà
beaucoup quand il plane çà et là comme un pur esprit et éveille des
sympathies intellectuelles, quand il vibre dans l'air doux et grave
comme le son d'une cloche.
Les idées générales et les grandes vanités sont toujours sur le
point de causer d'immenses malheurs.
Souffler dans une flûte, ce n'est pas en jouer; il faut remuer les
doigts.
Les botanistes admettent une classe de plantes qu'ils appellent
incomplètes. On pourrait dire avec autant de justesse qu'il y a une
classe d'hommes incomplets; et j'appelle ainsi tous ceux qui ne
savent pas mettre leurs désirs et leurs tendances en harmonie avec
leurs facultés. L'homme le plus insignifiant est complet s'il sait
se renfermer dans le cercle de ses capacités, tandis que les plus
belles qualités s'obscurcissent, s'anéantissent même sans cette
indispensable loi de proportion. L'absence de cette loi est un mal
que l'esprit des temps modernes augmente chaque jour; car qui
pourrait suffire à la marche rapide et aux exigences d'un présent
toujours progressif?
Les hommes sagement actifs, qui connaissent leurs forces et qui les
utilisent avec prudence, prospèrent toujours dans les affaires de
ce monde.
C'est un grand défaut de se croire plus qu'on n'est, ou de s'estimer
moins qu'on ne vaut.
Je rencontre de temps en temps des jeunes gens auxquels je ne trouve
rien à changer, rien à corriger, et cependant ils me donnent des
inquiétudes, parce que je les vois disposés à suivre le torrent de
leur époque. C'est précisément de cette disposition que je voudrais
les garantir. Il n'a été donné une rame à l'homme, réduit à naviguer
dans une nacelle fragile, que pour qu'il puisse se guider selon sa
volonté et son jugement, au lieu de suivre le cours aveugle
des flots.
Comment un jeune homme pourrait-il trouver blâmable et nuisible ce
que tout le monde fait et approuve? Pourquoi résisterait-il seul à
la tendance de tous?
Le plus grand mal de notre époque où rien ne peut arriver à sa
maturité, est de consommer chaque jour le produit de chaque jour,
sans jamais songer à garder quelque chose pour l'avenir. Nous avons
des journaux pour le soir et d'autres pour le matin, et l'on ne
tardera sans doute pas à en inventer pour les heures intermédiaires.
Cette manie traîne à la barre du public tout ce que chacun rêve ou
se propose de faire; on ne peut plus ni souffrir ni se réjouir que
pour amuser les autres. Les événements les plus intimes sont
colportés de maison en maison, de ville en ville, et d'empire en
empire; bientôt ils passeront d'une partie du monde à l'autre à
l'aide de quelques vélocifères.
Il serait aussi impossible d'éteindre les machines à vapeur du monde
matériel, que d'arrêter ce mouvement du monde moral. La vivacité du
commerce, le froissement du papier qui remplace l'argent monnayé, la
recrudescence de la dette pour payer des dettes, voilà les éléments
monstrueux au milieu desquels les jeunes hommes se trouvent jetés
aujourd'hui. Qu'ils rendent grâce à la nature si elle leur a donné
un esprit assez juste et assez calme pour ne pas se laisser
entraîner par le monde, ou pour ne pas lui demander l'impossible.
Dans chaque cercle d'activité l'esprit de l'époque poursuit et
menace les jeunes hommes; aussi ne saurait-on leur montrer trop tôt
le point vers lequel ils doivent diriger leur volonté.
Plus on avance en âge, plus on sent l'importance des paroles et des
actions les plus innocentes. Cette conviction m'engage à faire
remarquer à tous ceux qui m'entourent, la différence qui existe
entre la sincérité, la confiance et l'indiscrétion; c'est-à-dire,
qu'il n'y a pas de différence, mais une gradation lente comme celle
qui conduit de la chose la plus indifférente à la plus nuisible, et
qu'il faut sentir, car elle ne peut se raisonner.
C'est sur cette gradation qu'il faut régler notre conduite, si nous
ne voulons pas perdre la bienveillance des hommes, sur la même route
où nous sommes parvenus à la gagner. L'expérience nous apprend
toujours cette vérité, mais elle la fait payer par un cher
apprentissage, que par malheur on cherche toujours vainement à
épargner à ses descendants.
L'influence des arts et des sciences sur la vie, est tellement
soumise au degré de perfection de l'esprit du temps, et à mille
autres circonstances fortuites, qu'il est impossible de la
déterminer.
La poésie est toute-puissante dans les débuts de la société, que ces
débuts soient la barbarie, la demi-civilisation, une réorganisation,
ou un changement résulté du contact d'une civilisation étrangère;
d'où l'on peut conclure que l'influence de la poésie se fait sentir
dans tout ce qui est nouveau.
La musique a moins besoin de cette nouveauté; elle lui est presque
nuisible, car plus elle est ancienne, plus on y est accoutumé, plus
elle a de puissance.
C'est dans la musique, surtout, que la dignité de l'art est
éminente, car il n'y a en elle rien de matériel à déduire; à la fois
forme et fond, elle ennoblit tout ce qu'elle exprime.
La musique est ou profane ou sacrée. Le caractère sacré, surtout,
lui convient; il lui donne sur la vie une haute influence, qui reste
invariable à travers toutes les variations de l'esprit des temps. La
musique profane devrait toujours être joyeuse et gaie.
La musique qui mêle le sacré au profane est impie; celle qui exprime
des sensations faibles, lamentables ou mesquines est absurde; car
n'étant pas assez imposante et assez grave pour être sacrée, il lui
manque la gaîté qui fait le seul mérite de la musique profane.
La sainteté de la musique d'église et l'espièglerie des chants
populaires sont les deux pivots, sur lesquels la musique doit
toujours rouler, c'est l'unique moyen de produire les deux grands
effets qui lui sont propres: la prière et la danse. Si elle confond
les genres, elle jette de la confusion dans l'âme; si elle les
affaiblit, elle devient fade; si elle veut s'associer à la poésie
didactique ou descriptive, elle glace et ennuie.
La plastique ne peut agir que sur un degré élevé de l'échelle
artistique. Le médiocre peut, sous plus d'un rapport, avoir quelque
chose d'imposant; mais une oeuvre d'art médiocre sera toujours plus
propre à induire en erreur qu'à plaire. Voilà pourquoi la sculpture
doit s'associer un intérêt matériel qu'elle trouvera sans peine dans
la représentation des personnages importants; mais, malgré ce
secours, il lui faut encore un haut degré de perfection pour être à
la fois vraie et digne.
La peinture est de tous les arts le plus nonchalant et le plus
commode. Lors même qu'elle n'est que du métier, elle plaît à cause
de son sujet. Son exécution, ne serait-elle que mécanique et par
conséquent dépourvue d'intelligence, a quelque chose de si
merveilleux qu'elle étonne les esprits les plus cultivés comme les
plus vulgaires; et dès qu'elle s'élève sur l'échelle artistique,
elle est préférée aux autres arts arrivés au même degré de
perfection. La vérité dans la couleur, dans les superficies et dans
les rapports que les objets visibles ont entre eux, suffit pour la
rendre agréable. Et comme les yeux ont été forcés de s'accoutumer à
tout voir, même le laid, une difformité ne les affecte pas aussi
péniblement que la dissonance blesse l'oreille; ils supportent une
mauvaise copie de la réalité, parce qu'il y a des réalités plus
vilaines encore. Enfin, le peintre médiocrement artiste aura
toujours plus d'amis, plus de partisans dans le public, que le
musicien qui ne serait pas plus avancé que lui dans son art. En
tous cas, le peintre peu habile a du moins l'avantage de pouvoir
travailler seul et pour lui seul, tandis que le musicien est
toujours obligé de s'associer d'autres musiciens, car ce n'est que
par l'association qu'il peut produire des effets.
On se demande si, en examinant les diverses productions artistiques,
il faut les comparer entre elles? Je répondrai que le connaisseur
parfait peut et doit juger par comparaison, car la pensée
fondamentale de l'art plane devant lui, et il a la conscience de
tout ce que l'on pourrait, de tout ce que l'on devrait faire. Mais
l'amateur, qui en est encore aux premiers pas sur la route de
l'appréciation du vrai beau, doit considérer isolément chaque genre
de mérite; par là seulement le sens et le sentiment s'accoutument
par degrés à agir sur les généralités. En tous cas, la manie de
comparer n'est qu'une paresse de l'esprit qui veut s'épargner la
peine de juger.
Le propre de l'amour de la vérité est de nous faire découvrir et
apprécier le bon partout où il est.
Le sentiment humain peut s'appeler historique, quand il s'est
perfectionné au point de faire entrer le passé en ligne de compte,
dans l'appréciation des mérites du présent.
Ce qu'il y a de mieux dans l'histoire, c'est l'enthousiasme qu'elle
excite en nous.
L'individualité engendre l'individualité.
Il ne faut jamais oublier qu'il y a une foule de personnes qui
veulent absolument dire ou produire quelque chose de remarquable,
sans avoir pour cela les facultés nécessaires, et que de là doit
nécessairement résulter le bizarre, l'extravagant.
Les penseurs profonds et sérieux sont rarement bien vus du public.
Si l'on veut que j'écoute avec attention l'opinion d'un autre, il
faut du moins qu'elle soit positivement énoncée; car j'ai toujours
en moi-même un assez grand fonds de données problématiques.
La superstition fait pour ainsi dire partie de l'homme, et il se
flatte en vain de pouvoir la bannir complètement; au lieu de le
quitter, elle se réfugie dans les profondeurs les plus mystérieuses
de son être, d'où elle reparaît tout à coup dès qu'elle se sent
moins rigoureusement poursuivie.
Que de choses nous pourrions savoir mieux, si nous ne voulions pas
les savoir trop bien. Ce n'est que dans l'angle de quarante-cinq
degrés que les objets deviennent accessibles à notre vue.
Les microscopes et les lunettes d'approche ne servent qu'à égarer le
bon sens.
Je garde le silence sur beaucoup de choses, car je ne veux causer ni
trouble ni désordre. Je vois même sans déplaisir les hommes se
réjouir des choses qui me scandalisent et me chagrinent.
Tout ce qui affranchit l'esprit sans lui donner un pouvoir absolu
sur nous-mêmes est nuisible.
Quand les hommes examinent et jugent une production de l'art, ils
cherchent plus tôt à savoir ce qu'elle est, que pourquoi et comment
elle est. Guidé par ce sentiment, on s'attache aux détails, on fait
des extraits. Il est vrai que par ce procédé on finit toujours par
saisir l'ensemble, mais c'est toujours sans le savoir.
L'art, et surtout celui de la poésie, a seul le pouvoir de soumettre
l'imagination aux règles qui lui sont indispensables, car l'imagination
sans goût est une monstruosité.
Le maniéré est la subjectivité de l'idée; voilà pourquoi il a toujours
quelque chose de spirituel.
La tâche du philologue consiste à approfondir le contenu des traditions
écrites. Il examine un manuscrit et il y voit des lacunes, des erreurs
ou des omissions de copiste, et d'autres fautes semblables qui nuisent
à la clarté du texte. On découvre une seconde, une troisième copie du
même manuscrit; il les compare entre elles et arrive ainsi à savoir ce
qu'il y a de croyable, de sensé dans la tradition. Il va plus loin, il
demande à sa propre raison de saisir et de rendre, sans le secours des
moyens extérieurs, et avec une perfection toujours croissante, les
convenances et les rapports qu'ont entre elles les matières qu'il
traite; les vérités, les erreurs et les mensonges qu'elles contiennent.
Pour arriver à ce résultat, il a besoin de beaucoup de tact, d'une étude
approfondie des auteurs morts, et même d'un certain degré d'imagination.
Il n'est donc pas étonnant que le philologue arrive à se croire juge
compétent dans le domaine du goût; malheureusement il y réussit rarement.
Le poète doit tout mettre en action, en représentation, et il n'est au
niveau de sa tâche que lorsque ses représentations rivalisent avec la
réalité, et séduisent l'esprit au point que tout le monde croit voir
et entendre ce qu'il décrit ou représente. Quand la poésie a atteint
ce haut degré de perfection, elle paraît n'appartenir qu'au monde
extérieur; et cela est si vrai, que, lorsqu'elle se refoule dans le
monde intérieur, elle est en décadence. La poésie qui ne représente
que des sensations intérieures sans les corporifier par des objets
extérieurs, ou celle qui ne représente que des objets extérieurs, sans
les animer par des sensations intérieures, sont toutes deux arrivées
au plus bas degré de l'échelle poétique, d'où il ne leur reste plus
qu'à entrer dans la vie vulgaire.
L'éloquence jouit de toutes les faveurs, de tous les privilèges de
la poésie, elle s'en empare; elle en abuse même pour s'assurer dans
la vie sociale un avantage momentané, moral où immoral, juste
ou injuste.
La littérature n'est qu'un fragment des fragments de l'esprit
humain. On n'a écrit que la plus petite partie de ce qui a été fait
et dit, et l'on n'a conservé que la plus petite partie de ce qui a
été écrit.
Le talent de lord Byron a une vérité et une grandeur naturelles qui
se sont développées dans une sauvagerie dont le principal effet est
d'étonner et de mettre mal à son aise; aussi son talent ne peut-il
être comparé à aucun autre talent.
Le véritable mérite des chants populaires est d'avoir pris
immédiatement leurs motifs dans la nature. Les poètes les plus
avancés en civilisation pourraient tirer de grands avantages de
cette source s'ils savaient y puiser.
J'ajouterai cependant qu'ils n'en seraient pas moins inférieurs à
ces grands modèles, du moins sous le rapport de la concision; car
l'homme de la nature sera toujours plus laconique que l'homme
civilisé.
L'étude de Shakespeare est fort dangereuse pour les talents
naissants, car elles les force à l'imiter quand ils se flattent
de créer.
Pour apprécier l'histoire, il faut qu'il y ait eu de l'histoire dans
notre vie. Il en est de même des nations: les Allemands ne peuvent
juger la littérature que depuis qu'ils en ont une.
On ne vit réellement, que lorsqu'on se sent heureux par la
bienveillance et l'affection dont on est l'objet.
La piété n'est pas un but, mais un moyen pour arriver à un haut
degré de civilisation par une douce tranquillité d'esprit.
On peut conclure de là que tous ceux qui font de la piété un but
sont des hypocrites.
On a plus de devoirs à remplir dans la vieillesse que dans la
jeunesse.
Un devoir contracté est une créance perpétuelle, car il est
impossible de la solder complément.
La malveillance seule voit les imperfections et les défauts, il faut
donc se faire malveillant pour les voir; mais gardons-nous de le
devenir plus que cela n'est rigoureusement nécessaire.
Le plus grand bonheur qui puisse nous arriver, est celui qui corrige
nos imperfections et répare nos fautes.
Si tu sais lire, il faut que tu comprennes; si tu sais écrire, il
faut que tu saches quelque chose; si tu crois, tu es forcé de
concevoir; si tu désires, tu t'imposes des obligations; si tu
exiges, tu obtiendras; si tu as de l'expérience, on te demande
d'être utile.
Nous ne reconnaissons de l'autorité qu'à ceux qui nous sont utiles.
Si nous nous soumettons à nos souverains, c'est parce qu'ils nous
assurent la tranquille possession de nos propriétés, et qu'ils nous
protègent contre tout ce qui pourrait nous arriver de désagréable.
Le ruisseau est l'ami du meunier qui l'utilise. Il aime mieux se
précipiter par-dessus les roues qu'il fait mouvoir, que de rouler
à travers la vallée avec une tranquillité stérile.
Celui qui se contente de régler sa conduite sur une simple
expérience, est toujours dans le vrai. Considéré sous ce point de
vue, l'enfant qui commence à raisonner est un grand sage.
La théorie n'a d'autre mérite réel que celui de nous faire croire
à la coïncidence des événements.
Toutes les choses abstraites deviennent inaccessibles au sens
commun, lorsqu'on veut les mettre en oeuvre; et le sens commun
arrive toujours à l'abstrait par l'action et par l'observation.
Lorsqu'on demande trop et qu'on se plaît datas les combinaisons
compliquées, on s'expose à s'égarer dans le désordre.
Il est bon de penser par analogie, car l'analogie ne conclue rien.
L'induction est dangereuse, car elle se pose un but déterminé
qu'elle ne perd jamais de vue, et vers lequel elle entraîne
indistinctement le faux et le vrai.
L'intuition juste mais vulgaire des choses terrestres, est une
propriété du simple sens commun. L'intuition pure des objets
extérieurs et intérieurs est fort rare.
La première se manifeste d'une manière tout à fait pratique,
c'est-à-dire par l'action immédiate; la seconde, par symboles, tels
que les chiffres, les formules de mathématiques, et la parole ou
plutôt les tropes, que l'on peut regarder comme la poésie du génie
et la manifestation proverbiale du sens commun.
Le passé ne peut agir sur nous que par la narration écrite ou
parlée. La plus ordinaire, la plus sensée est historique; celle qui
tient le plus près à l'imagination est mythique. Dès que l'on
cherche dans cette dernière quelque chose d'important et de caché,
elle devient mystique, et prend un cachet si sentimental, que nous
n'en acceptons que ce qui concerne le sentiment.
Si nous voulons réellement arriver à quelque chose, il faut soutenir
notre activité par les facultés qui préparent, accompagnent,
coïncident, secondent, accélèrent, fortifient, arrêtent et
réagissent.
Pour observer comme pour agir, il faut séparer l'accessible de
l'inaccessible, sans cela notre vie et notre savoir seront toujours
également stériles.
Un Français a dit: «Le sens commun est le génie de l'humanité.» mais
avant d'accepter ce sens commun comme le génie de l'humanité, il
faudrait du moins l'examiner dans ses divers modes de manifestation.
Si nous nous demandons en quoi il est utile aux hommes, nous
arrivons aux résultats suivants:
L'humanité est soumise à des besoins; si elle ne peut les satisfaire,
elle s'agite et s'impatiente; dès qu'ils sont satisfaits, elle redevient
calme, indifférente. L'homme de la nature est donc toujours dans l'un
ou l'autre de ces deux états, et il doit nécessairement employer la
simple raison, c'est-à-dire le sens commun des Français, pour trouver
le moyen de satisfaire ses besoins. Ces moyens, il les trouve toujours
tant que ses besoins restent dans les limites du nécessaire; mais s'ils
s'étendent, s'ils s'élèvent au-dessus du commun, le sens commun devient
insuffisant, il cesse d'être un génie protecteur; car les régions de
l'erreur se sont ouverte devant l'humanité.
Il ne se fait rien de déraisonnable que la raison ou le hasard ne
puissent réparer; il ne se fait rien de raisonnable que le hasard ou
la déraison ne puissent gâter.
Toute idée vaste et grande qui vient de surgir, agit tyranniquement:
voilà pourquoi les préjugés qu'elle fait naître deviennent si vite
nuisibles, et qu'il n'y a point d'institution qu'on ne puisse
défendre et louer, si l'on remonte à son origine; il ne s'agit que
de faire valoir ce qu'elle avait alors de bon, et ce qu'elle en a su
conserver.
Lessing, qui s'indignait sincèrement contre toute espèce d'entraves,
fait dire à un de ses personnages: «Personne ne doit _devoir_ faire
ou penser une chose;» un homme fort spirituel répondit: Celui qui
_le veut le doit_. Un troisième, penseur plus subtil, ajouta: «Celui
qui peut comprendre _doit vouloir_.» On croyait avoir terminé ainsi
la discussion sur le _vouloir_ et le _devoir_, sans songer qu'en
général les actions des hommes sont déterminées par le degré de leur
intelligence et de leur instruction; aussi n'y a-t-il rien de si
épouvantable que l'ignorance et la stupidité en action.
Il existe deux substances pacifiques: le dû et le convenable.
La justice demande le dû, la police le convenable; la justice
examine et juge, la police surprend et ordonne. La justice s'occupe
des individus, la police de l'ensemble d'une population.
L'histoire est une longue fugue dans laquelle chaque peuple élève la
voix à son tour.
L'homme ne pourrait satisfaire à ce qu'on exige de lui, que s'il se
croyait beaucoup plus qu'il n'est. C'est, au reste, une erreur qu'on
lui pardonne volontiers tant qu'elle ne tombe pas dans l'absurde.
Il est des livres qui semblent avoir été écrits non pour apprendre
quelque chose, mais pour prouver que l'auteur savait quelque chose.
J'ai vu des gens qui fouettaient du lait dans l'espoir de le faire
tourner en crème.
Il est plus facile de se faire une juste idée de l'état d'un cerveau
qui nourrit les erreurs les plus complètes, que de celui qui s'attache
à des demi-vérités.
Le penchant des Allemands pour l'indéfini et pour le vague dans les
arts, vient de leur peu d'habileté.
L'artiste médiocre doit rejeter les lois du vrai beau qui
réduiraient son talent à rien.
Il est triste de voir un homme remarquable lutter toute sa vie
contre lui-même, contre l'esprit de son époque, et contre les
événements, sans pouvoir sortir de la foule où le préjugé le
retient. La bourgeoisie nous offre plus d'un pareil exemple.
Un auteur ne saurait mieux prouver son estime pour le public, qu'en
lui donnant, non ce qu'il demande, mais ce que lui-même trouve
juste et bon.
La sagesse n'est que dans la vérité.
Quand nous commettons une erreur, tout le monde peut s'en
apercevoir; il n'en est pas de même quand nous avançons un mensonge.
Les Allemands ont de la liberté dans la pensée, voilà pourquoi ils
ne s'aperçoivent pas quand ils manquent de liberté dans le goût et
dans l'esprit.
N'y a-t-il donc pas assez d'énigmes en ce monde? Et pourquoi
cherche-t-on à convertir en énigmes les choses les plus simples?
Le cheveu le plus fin projette une ombre.
J'ai souvent essayé de faire des choses vers lesquelles je n'avais
été poussé que par de fausses tendances, et cependant j'ai toujours
fini par les concevoir.
La libéralité excite toujours la bienveillance, surtout quand elle
est accompagnée par la modestie.
La poussière ne se soulève jamais avec plus de force, qu'au moment
où l'orage qui va la faire retomber pour longtemps, est sur le point
d'éclater.
Les hommes se connaissent fort difficilement entre eux, lors même
qu'ils en ont réellement l'intention; le mauvais vouloir qui les
guide presque toujours achève de les aveugler.
On apprendrait plus facilement à connaître les autres, si on n'avait
pas toujours la manie de se comparer à eux.
Voilà pourquoi les hommes les plus distingués sont les plus
maltraités; n'osant se comparer à eux on cherche à leur trouver
des défauts.
Pour parvenir en ce monde, il n'est pas nécessaire de connaître les
hommes, mais d'être plus fin et plus adroit que celui auquel on a
affaire pour l'instant. Les charlatans qui, à chaque foire, débitent
une grande quantité de mauvaises marchandises, sont une preuve
palpable de cette vérité.
Il n'y a pas des grenouilles partout où il y a de l'eau, mais il y a
de l'eau partout où l'on entend croasser des grenouilles.
Quand on ne sait aucune langue étrangère on ne sait pas la sienne.
Il est des erreurs qui ne vont pas mal aux jeunes gens; mais il ne
faut pas qu'ils les traînent après eux jusque dans la vieillesse.
Quand un travers a vieilli, il est aussi inutile que désagréable à
tout le monde.
La despotique déraison du cardinal de Richelieu, a fait douter
Corneille de lui-même.
La nature s'égare quelquefois dans des spécifications où elle se
trouve arrêtée comme dans une impasse. C'est ce qui nous explique
l'opiniâtreté avec laquelle chaque peuple se renferme dans son
caractère national.
Les métamorphoses dans le sens le plus élevé, c'est-à-dire celles
qui s'opèrent par la perte ou le gain, par l'action de donner ou de
prendre, sont admirablement dépeintes par le Dante.
Chacun de nous a, dans sa nature, quelque chose qui, s'il osait
l'avouer publiquement, lui attirerait le blâme général.
Toutes les fois que l'homme se met à réfléchir sur son état physique
ou moral, il se trouve malade.
L'assoupissement sans sommeil est une situation dont la nature a
fait à l'homme un besoin, ce qui explique son goût pour le tabac,
l'eau-de-vie et l'opium.
L'important pour l'homme d'action est de faire ce qui est justes
sans s'inquiéter si ce qui est juste se fait partout.
Il est des personnes qui frappent au hasard avec leur marteau contre
la muraille, en s'imaginant que chaque coup tombe sur la tête d'un
clou.
Les mots français ne tirent pas leur origine de la langue latine
écrite, mais de la langue latine parlée.
Nous appelons réalité vulgaire, celle qui se présente fortuitement
et sans que nous puissions y reconnaître, pour l'instant du moins,
une loi de la nature.
Le tatouage du corps humain est un retour vers l'état de brute.
Écrire l'histoire, c'est se débarrasser utilement du passé.
On ne saurait posséder ce qu'on ne comprend pas.
Les choses les plus vulgaires, lorsqu'elles sont dites d'une manière
burlesque, peuvent paraître piquantes.
Nous conservons toujours assez de force pour agir, lorsque nous
sommes guidés par une conviction profonde.
La mémoire peut nous faire défaut impunément, pourvu qu'au même
instant le jugement ne nous abandonne pas aussi.
Les poètes qui ne reconnaissent ou n'admettent d'autres lois que
celles de leur propre nature, sont des talents frais et neufs,
rejetés par l'esprit d'une époque artistique, qui, à force de
vouloir cultiver et perfectionner les arts, est devenu stagnant et
maniéré. Comme il est impossible à ces talents d'éviter toujours la
platitude, on peut, sous ce rapport, les regarder comme rétrogrades;
mais, sous tous les autres, ils méritent le titre de régénérateurs,
car ils font entrer les autres dans la voie du progrès.
Le jugement d'une nation ne se développe que lorsqu'elle peut se
juger elle-même, avantage dont elle ne commence à jouir que dans
l'âge mûr de la civilisation.
Lorsqu'on met la nature à la torture, elle devient muette; lorsqu'on
l'interroge loyalement, elle se borne à répondre oui ou non.
La plupart des hommes trouvent la vérité trop simple; ils devraient
se souvenir qu'il est déjà assez difficile de la pratiquer utilement
telle qu'elle est.
Je maudis tous ceux qui, se faisant de l'erreur un monde à leur
usage, osent demander encore que tout ce que l'homme fait
soit utile.
Il faut considérer une école comme un seul homme qui, pendant tout
un siècle, se parle à lui-même et s'admire, lors même que ce qu'il
dit est absurde et niais.
On ne saurait réfuter un faux enseignement, parce qu'il se fonde sur
la conviction que le faux est vrai; mais il est possible, il est
nécessaire même de le combattre par une opposition directe
et réitérée.
Prenez deux petites baguettes; peignez l'une en rouge et l'autre en
bleu; mettez-les dans l'eau l'une à côté de l'autre, et toutes deux
vous paraîtront brisées. Rien n'est plus facile que de se convaincre
de cette vérité avec les yeux du corps; celui qui pourrait la voir
avec les yeux de l'intelligence, y trouverait une garantie précieuse
contre une foule d'erreurs et de paradoxes.
Les adversaires d'une cause bonne et spirituelle, frappent sur des
charbons ardents pour faire voler de tous côtés des étincelles, et
porter ainsi l'incendie sur des points que, sans ce procédé, ils
n'auraient pu atteindre.
L'homme ne serait pas ce qu'il y a de plus noble sur la terre, s'il
n'était pas trop noble pour elle.
Le temps n'enfouit les anciennes découvertes que pour nous réduire à
les découvrir de nouveau. Par combien d'efforts pénibles Tycho-Brahé
n'a-t-il pas cherché à nous prouver que les comètes étaient des
corps réguliers, tandis que depuis bien des siècles, déjà, Sénèque
les regardait comme tels?
Depuis combien de temps n'a-t-on pas discuté en tous sens sur
l'existence des antipodes?
Il est des esprits auxquels il faut laisser leurs allures et leur
idiotisme.
Rien n'est plus commun aujourd'hui que des productions littéraires
nulles sans être mauvaises. Elles sont nulles, parce qu'elles n'ont
point de valeur; elles ne sont pas mauvaises, parce que l'auteur
s'est renfermé dans les formes générales des bons modèles.
La neige est une propreté mensongère.
Celui qui craint la portée d'une pensée, finit par devenir incapable
de la concevoir.
On ne doit appeler son maître que celui dont on peut toujours
apprendre quelque chose. Aussi tous ceux qui nous ont appris quelque
chose ne méritent-ils pas le titre de maître.
Les compositions lyriques doivent être raisonnables dans leur
ensemble, et un peu déraisonnables dans les détails.
Il en est des hommes comme des océans; on leur donne des noms
différents, et, cependant, ce n'est toujours et partout que de
l'eau salée.
On dit que les louanges qu'on se donne à soi-même ne sont pas de bon
aloi; c'est possible: mais quelle est la valeur d'une critique
injuste? Le public ne songe pas à la qualifier.
Le roman est une épopée subjective dans laquelle l'auteur s'arroge
le droit d'arranger le monde à sa manière. Il ne s'agit que de
savoir s'il a en effet une manière à lui, le reste va tout seul.
Il est des natures problématiques qui ne suffisent à aucune position
et auxquelles aucune position ne saurait suffire, d'où il résulte
une lutte dans laquelle la vie s'use sans plaisir et sans profit.
Le véritable bien se fait presque toujours _clam, vi et precario_.
Un ami joyeux est une chaise roulante pour le chemin de la vie.
Les ordures mêmes brillent quand le soleil les éclaire.
Le meunier s'imagine que le blé ne croit que pour faire marcher son
moulin.
Il est difficile d'être juste envers l'instant actuel; s'il est
insignifiant, il nous ennuie; s'il est heureux, il faut le soutenir;
s'il est malheureux, il faut le traîner.
L'homme le plus heureux est celui qui peut mettre la fin de sa vie
en rapport avec le commencement.
L'homme est tellement entêté et contrariant, qu'il ne veut pas qu'on
le contraigne à être heureux, tandis qu'il cède au pouvoir qui le
force à être malheureux.
Tant qu'on ne regarde que devant soi, on n'a qu'un seul point de
vue; mais dès qu'on jette ses regards en arrière, on en a plusieurs.
Toute position qui nous cause chaque jour quelque chagrin nouveau,
est fausse.
Lorsqu'on commet une imprudence, on se flatte toujours de la
possibilité de s'en tirer par des détours.
Une vérité insuffisante se maintient pendant quelque temps; une
brillante erreur la remplace, et le monde s'en contente et
l'accepte. C'est ainsi qu'on s'aveugle et qu'on s'étourdit pendant
une longue suite de siècles.
Il est fort utile dans les sciences de rechercher les vérités
insuffisantes connues des anciens, pour les utiliser et les
compléter.
Les opinions avancées ressemblent aux figures de l'échiquier par
lesquelles on commence l'attaque; elles peuvent être forcées à la
retraite, mais elles ont engagé la partie.
La vérité et l'erreur découlent de la même source; cette conformité,
aussi singulière que certaine, nous fait un devoir de ménager plus
d'une erreur, par respect pour la vérité qui périrait avec elle.
La vérité appartient aux hommes, et l'erreur au temps; voilà
pourquoi on a dit d'un homme remarquable: «Le malheur des temps a
causé son erreur, mais la force de son âme l'en a fait sortir avec
gloire.»[1]
Note:
[1] Cette phrase est en français dans le texte.
Chacun de nous a ses bizarreries dont il ne peut se débarrasser, et
souvent les plus inoffensives de toutes causent notre perte.
Celui qui ne s'estime pas trop haut vaut plus qu'il ne croit.
Dans les arts, dans les sciences, comme dans la vie vulgaire, le
point le plus important est de voir les objets tels qu'ils sont, et
de les traiter selon leur nature.
Les hommes âgés, mais sages et raisonnables, ne dédaignent les
sciences que parce qu'ils ont trop demandé d'elles et d'eux-mêmes.
Je plains sincèrement les hommes qui se plaignent sans cesse de
l'instabilité des choses de ce monde, et du néant de la vie
terrestre. Est-ce que nous ne sommes pas venus sur cette terre pour
rendre le périssable impérissable? Et pourrions-nous remplir cette
tâche, si nous ne savions pas apprécier l'un et l'autre?
Un phénomène, une expérience pris isolément, ne prouvent rien: c'est
l'anneau d'une grande chaîne dont la valeur ne peut être déterminée
que par son ensemble. Celui qui cherche à vendre un collier de
perles, trouverait difficilement un acquéreur, s'il ne voulait
montrer que la plus belle de ses perles, en soutenant que les
autres, qu'il cache, sont de la même qualité.
Des images, des descriptions, des mesures, des nombres, des signes,
ne seront jamais les équivalents d'un phénomène. Le système de
Newton ne s'est si longtemps conservé intact, que parce que les
erreurs qu'il contient ont été embaumées dans l'in-4° de la
traduction latine.
On ne saurait répéter trop souvent sa profession de foi, et énoncer
tout haut son approbation et son blâme; car nos adversaires usent
toujours très-amplement de ce moyen.
A l'époque où nous vivons, on ne doit ni se taire ni céder; il faut
parler et agir, non pour vaincre, mais pour se maintenir à sa place.
Il importe peu que ce poste soit dans la majorité ou dans
la minorité.
Ce que les Français appellent tournure, n'est qu'une prétention
gracieuse. Chez les Allemands, la prétention est toujours rude et
dure, et leurs grâces sont tendres et douces, c'est-à-dire, opposées
à la prétention et par conséquent incapables de s'unir avec elle. On
voit par là que les Allemands ne sauraient avoir de la tournure.
Quand l'arc-en-ciel se maintient pendant un quart d'heure seulement,
personne ne le regarde plus.
Une oeuvre d'art au-dessus de ma portée me déplaît au premier coup
d'oeil; mais le sentiment de sa valeur me pousse à l'examiner de
plus près, ce qui me procure toujours un double plaisir; car je
découvre des mérites nouveaux dans cette oeuvre et des facultés
nouvelles en moi.
La foi est un capital secret et domestique, qui ne diffère que sur
un point des fonds publics destinés à secourir des malheureux: dans
les jours de calamités, chaque individu reçoit avec pompe la part
des intérêts de ses fonds publics, tandis qu'on prend soi-même et en
silence celle de son capital domestique.
Malgré ses apparences vulgaires et sa facilité à se contenter de la
satisfaction des besoins les plus urgents, la vie a des exigences
nobles et élevées qu'elle cherche toujours à satisfaire secrètement.
L'obscurantisme ne résulte pas des obstacles qui empêchent la
propagation du vrai et de l'utile, mais des efforts que l'on fait
pour accréditer le faux.
Depuis que je m'occupe de biographie, je me suis dit que, dans le
grand tissu des événements généraux, les hommes remarquables sont la
chaîne, et les hommes ordinaires la trame. Les premiers marquent la
largeur de ce tissu, les seconds lui donnent de la solidité, et les
ciseaux de la Parque en déterminent la longueur; arrêt auquel les
uns et les autres sont forcés de se soumettre.
Les Allemands du dix-septième siècle désignaient leur bien-aimée par
ce mot pittoresque: _(mannrauschlein) petite ivresse d'homme_[2].
Note:
[2] La traduction littérale de ce mot n'en donne qu'une idée
très-imparfaite, une longue périphrase même serait insuffisante; une
explication grammaticale remplira mieux ce but. On ne dit pas
seulement en allemand. Je suis ou il est ivre; mais on dit encore,
J'ai ou il a une ivresse, comme on dit en français: J'ai ou il a une
indigestion. Aimer une femme et en être aimé, est donc pour l'homme
une petite ivresse, c'est-à-dire un état où la raison, sans être
entièrement troublée, n'est plus assez maîtresse d'elle-même pour
nous montrer les dangers du bonheur que l'on convoite. On comprendra
maintenant tout ce qu'il y a de gracieux et de fin dans ce nom de
_petite ivresse d'homme_, appliqué à une maîtresse. (_Note du
Traducteur_.)
_Chère petite âme bien lavée_, est l'expression la plus tendre qu'à
Hiodensée on puisse adresser à une femme.
Le vrai est un flambeau immense qui nous éblouit, et la crainte de
nous brûler fait que nous cherchons à passer le plus vite possible
et en clignant des yeux.
Le plus grand tort des hommes sensés, est de ne pas savoir mettre à
leur place les paroles des personnes incapables d'exprimer nettement
leurs pensées.
Quiconque parle, croit pouvoir raisonner sur les langues.
L'âge rend indulgent: Je ne vois plus aujourd'hui commettre une
faute sans me dire que je m'en suis moi-même rendu coupable dans le
cours de ma vie.
La chaleur de l'action étouffe les scrupules; la contemplation rend
consciencieux.
Les gens heureux s'imagineraient-ils que les malheureux sont forcés
de succomber sous leurs yeux, avec la grâce et la noblesse, que la
populace de Rome demandait aux gladiateurs, qui devaient vaincre ou
mourir pour l'amuser?
Un père de famille consulta Timon sur l'éducation qu'il devait
donner à ses enfants, et Timon répondit: Fais-les instruire sur ce
qu'ils ne pourront jamais concevoir.
Il est des personnes à qui je veux tant de bien, que je voudrais
pouvoir leur en souhaiter davantage.
L'habitude nous fait jeter les yeux sur une horloge arrêtée, comme
si elle marchait encore; c'est ainsi que nous regardons une infidèle
comme si elle nous aimait toujours.
La haine est un mécontentement actif; l'envie n'est que le même
sentiment dans un état passif; il ne faut donc pas s'étonner si
l'envie dégénère si souvent en haine.
Le rythme a un pouvoir si magique, qu'il parvient à nous faire
regarder le sublime comme une propriété individuelle.
Le dilettantisme pris au sérieux, et les sciences traitées
machinalement dégénèrent en pédantisme.
Les maîtres seuls peuvent faire avancer les arts; les grands et les
riches ne savent que protéger les artistes. Il est juste et bon de
les protéger, mais cela ne tourne pas toujours au profit des arts.
La clarté consiste dans une sage distribution de là lumière et des
ombres.
Il n'est point d'erreur plus folle, que celle qui pousse les jeunes
gens à croire qu'ils renonceraient à leur individualité, s'ils
admettaient des vérités reconnues par leurs prédécesseurs.
Lorsqu'un savant réfute une opinion erronée, il prend presque
toujours le ton de la haine; car il est dans sa nature de voir un
ennemi personnel dans l'homme qui se trompe.
Il est plus facile de reconnaître une erreur que de découvrir une
vérité. La première glisse sur la surface que l'on peut mesurer sans
peine, la seconde dort dans des profondeurs qu'il n'est pas donné à
tout le monde de sonder.
Nous vivons du passé et le passé nous tue.
Dès qu'il s'agit d'apprendre quelque chose de grand, nous nous
réfugions dans notre pauvreté innée, et cependant nous avons appris
quelque chose.
Les Allemands tiennent beaucoup moins à l'union qu'à l'individualité.
Chacun d'eux est pour lui-même une propriété à laquelle il ne
renoncerait pas facilement.
Le monde moral empirique ne se compose guère que d'envie et de
mauvais vouloir.
La superstition est la poésie de la vie, voilà pourquoi il est
permis au poète d'être superstitieux.
C'est une chose bien singulière que la confiance! Un individu isolé
peut nous tromper ou se tromper lui-même; parmi plusieurs individus
réunis, l'un ou l'autre peut être en ce cas; au reste, chacun est
presque toujours d'un avis différent, ce qui rend la vérité plus
difficile à découvrir.
On ne doit pas désirer une position exceptionnelle; mais lorsque
nous y avons été jetés malgré nous, elle devient la pierre de touche
de notre caractère et de notre valeur morale.
L'honnête homme le plus borné, devin et fait échouer parfois les
roueries du faiseur le plus habile.
Celui qui ne sait pas aimer, doit apprendre à flatter s'il veut
arriver à quelque chose.
Il est impossible d'échapper à la critique: le seul moyen de la
désarmer est de la braver.
La multitude ne saurait se passer d'hommes capables, et cependant
ils lui sont presque toujours à charge.
Celui qui supporte mes défauts, lors même que ce serait mon
domestique, est mon maître.
Il faut payer cher les gens, quand on leur impose des devoirs sans
leur accorder des droits.
Une contrée est romantique quand elle éveille en nous le sentiment
de la grandeur du passé, ou, en d'autres termes, quand elle nous
donne de la solitude, des souvenirs et des regrets.
Le beau est la manifestation d'une loi secrète de la nature qui,
sans cette manifestation nous serait resté inconnu.
On peut promettre d'être sincère; mais il ne dépend pas de nous
d'être impartial.
L'ingratitude est une faiblesse; les caractères forts ne sont jamais
ingrats.
Nos facultés sont tellement bornées que nous croyons toujours avoir
raison; c'est ce qui explique l'opiniâtreté de certains esprits
distingués, qui se plaisent dans l'erreur.
Il est difficile de trouver une coopération sincère pour
l'accomplissement du bien; en ce cas, on ne rencontre presque jamais
que le pédantisme qui veut nous arrêter, ou l'audace qui veut
nous devancer.
La parole et l'image sont deux corrélatifs qui se cherchent sans
cesse, comme les tropes et la comparaison; voilà pourquoi il serait
utile de mettre sous les yeux ce que l'on dit aux oreilles, ainsi
que cela se pratique dans les livres destinés à la première enfance,
où les images et le texte se balancent; mais il faut se borner à
peindre ce qui peut se dire, et dire ce qui ne saurait se peindre.
Malheureusement on parle souvent quand il faudrait peindre, d'où il
résulte des monstruosités à double face, parce qu'elles sont à la
fois symboliques et mystiques.
Lorsqu'on se destine aux arts, il faut lutter d'abord contre le
mauvais vouloir des hommes qui n'attachent jamais aucun prix à nos
premiers travaux, et, plus tard, contre leurs prétentions
orgueilleuses, qui les poussent à feindre que tout ce que nous
pouvons faire de mieux leur était déjà connu.
Il n'y a pas de trésor plus précieux pour l'homme du monde, qu'un
recueil d'anecdotes et de maximes; pourvu qu'il sache les placer
à propos.
On dit à l'artiste: Etudie la nature! comme s'il était si facile de
trouver le noble dans le vulgaire, et le beau dans le difforme.
La mémoire diminue avec l'intérêt que nous inspirent les hommes et
les choses.
Le monde est une cloche fêlée; elle fait du bruit, mais elle ne
résonne pas.
Il faut supporter avec patience les importunités des jeunes amateurs
d'arts; en avançant en âge ils deviennent toujours des connaisseurs
utiles, et des admirateurs zélés des artistes habiles.
Quand les hommes deviennent tout à fait méchants, ils n'ont plus
d'autre plaisir que celui de faire ou de voir faire le mal.
Les hommes d'esprit sont les meilleurs dictionnaires de la
conversation.
Il est des personnes qui ne se trompent jamais, parce qu'elles ne se
proposent jamais rien de raisonnable.
Lorsque je connais parfaitement ma position envers moi-même et
envers les autres, je dis que je suis dans la vérité. C'est ainsi
que chacun peut avoir sa vérité à soi, qui n'est cependant que celle
de tout le monde.
La spécialité se perd toujours dans la généralité, et la généralité
est toujours forcée de s'adjoindre la spécialité.
Ce qui est véritablement productif, n'appartient à personne en
particulier; on a beau faire, il faut souffrir que tout le monde
en profite.
Dès que la nature commence à nous révéler ses secrets visibles, nous
nous passionnons pour l'art, son digne interprète.
Le temps est un élément.
L'homme ne comprendra jamais jusqu'à quel point il est
anthropomorphite.
Une différence qui ne prouve rien à la raison n'en est pas une.
On ne peut pas vivre pour tout le monde, et, surtout, pour les
personnes avec lesquelles on ne voudrait pas vivre.
L'appel à la postérité, est le résultat de la conviction noble et
pure qu'il existe quelque chose d'impérissable, qui, longtemps
méconnu, puis senti par la minorité, finit par réunir la majorité.
Les secrets ne sont pas des miracles.
J'avais, dans ma jeunesse, le défaut d'accorder aux talents
problématiques une protection inconsidérée et passionnée; et je n'ai
jamais pu me corriger entièrement de ce défaut.
Les auteurs libéraux ont beau jeu par le temps qui court, le public
tout entier est leur suppléant.
Les hommes ne prouvent jamais plus clairement qu'ils ne comprennent
pas la valeur des mots dont ils se servent, que lorsqu'ils font
l'éloge des idées libérales. Une idée ne doit pas être libérale,
mais forte, énergique, arrêtée, afin qu'elle puisse remplir sa
vocation divine, c'est-à-dire produire le bon, le vrai, l'utile.
L'intention elle-même ne doit pas être libérale, elle a une autre
mission à remplir. C'est dans les sentiments qu'il faut chercher le
libéralisme; et c'est précisément là qu'on ne le trouve presque
jamais, car les sentiments sont personnels et découlent
immédiatement de nos relations, de nos besoins.
Un homme d'esprit ne fera jamais une folie insignifiante.
Dans une oeuvre d'art, tout dépend de la conception.
Tout ce qui approche de la perfection, quel que soit l'usage qu'on
en fasse, ne saurait être approfondi.
C'est en méditant sur la marche générale des événements, que j'ai
appris à apprécier les services que chaque homme remarquable rend en
particulier.
On ne sait quelque chose que lorsqu'on sait peu de chose; plus on
sait, plus on doute.
Il est des hommes qui ne sont aimables que par leurs erreurs.
Certains caractères aiment et recherchent les caractères qui leur
ressemblent; tandis que d'autres aiment et recherchent ceux qui leur
sont opposés.
Celui qui aurait toujours vu le monde tel que les misanthropes le
représentent, serait nécessairement devenu un misérable.
Quand la pénétration est guidée par la malveillance et par la haine,
elle ne voit jamais que la superficie des choses; mais quand la
bienveillance et l'amour la dirigent, elle approfondit les hommes et
les choses, et il lui est permis d'espérer qu'elle pourra atteindre
les mystères les plus élevés.
Il serait à désirer que chaque Allemand fût doué d'une certaine dose
de poésie; ce serait le seul moyen de donner un peu de grâce et de
valeur à sa position sociale.
La matière est à la portée de tout le monde; quiconque veut
l'utiliser, apprend à en connaître les propriétés; la forme seule
est le secret des maîtres.
Il est dans la nature de l'homme de fixer ses penchants sur ce qui
vit; la jeunesse prend toujours la jeunesse pour modèle.
Nous avons beau apprendre à connaître le monde sous différents
points de vue, il n'aura jamais que deux aspects bien tranchés:
celui du jour et celui de la nuit.
Puisque l'erreur se répète toujours par les actions, ne nous lassons
pas du moins de répéter le vrai par la parole.
Il y avait à Rome, non-seulement des Romains, mais encore tout un
peuple de statues. C'est ainsi qu'au-delà du monde réel il y a un
monde d'illusions tout-puissant, et dans lequel nous vivons
presque tous.
Les hommes ressemblent aux flots de la mer Rouge; à peine la
baguette du Prophète les a-t-il séparés, qu'ils se réunissent et se
confondent.
Le devoir de l'historien est de séparer le vrai du faux, le certain
de l'incertain, le douteux du mensonger.
Les chroniques n'ont été écrites que par des hommes qui attachaient
beaucoup de prix au présent.
Les pensées renaissent, les convictions se transmettent, les
événements seuls passent pour ne plus jamais revenir avec le même
entourage.
De tous les peuples de la terre, les Grecs ont le plus noblement
rêvé le rêve de la vie.
Les traducteurs sont des espèces d'entremetteurs; ce n'est jamais
qu'à travers un voile qu'ils nous montrent la beauté dont ils nous
vantent les attraits, et ils excitent ainsi en nous le désir
irrésistible de connaître l'original.
Nous consentons volontiers à placer au-dessous de nous ce qui nous a
précédés, il n'en est pas de même de ce qui doit nous survivre; un
père seul n'envie jamais le talent de son fils.
Le difficile n'est pas de se subordonner à ce qui est au-dessus de
nous, mais à ce qui est au-dessous.
Nos artifices se bornent à sacrifier notre existence au besoin
d'exister.
Toutes nos actions, tous nos efforts, ne sont qu'une fatigue
perpétuelle; heureux celui qui ne se lasse point.
L'espérance est la seconde âme des malheureux.
L'amour est un vrai recommenceur[3].
Note:
[3] Cette phrase est en français dans le texte.
Il y a quelque chose dans l'homme qui semble demander la servitude,
voilà pourquoi il y avait du servage dans la chevalerie
des Français.
Au théâtre, le plaisir de voir et d'entendre domine la réflexion.
L'expérience peut s'étendre à l'infini; l'univers s'ouvre devant
elle avec ses routes innombrables; il n'en est pas de même des
théories que les bornes de l'entendement humain entourent de toutes
parts. Aussi, toutes les manières de voir, tous les systèmes
reviennent-ils successivement; il arrive même parfois, quoique cela
soit fort bizarre, que les théories les plus bornées s'accordent de
nouveau au milieu de l'expérience la plus étendue.
Le monde, objet de nos contemplations et de nos pressentiments, est
toujours le même; et ce sont toujours les mêmes hommes qui tantôt
vivent dans le vrai, et tantôt dans le faux, et qui, dans cette
dernière manière d'être, se sentent plus à leur aise.
La vérité est en contradiction avec notre nature; il n'en est pas de
même de l'erreur, et par une raison fort simple: la vérité nous
force à voir les limites de notre intelligence, tandis que l'erreur
nous permet de croire que, sous quelques rapports du moins, cette
intelligence est illimitée.
Voici bientôt vingt ans que les Allemands continuent à marcher sur
la route du transcendantalisme; si, un jour, ils viennent à s'en
apercevoir, ils se trouveront bien singuliers.
Il est bien naturel de croire que l'on sait encore ce qu'on a su
autrefois; il est moins naturel, mais non moins rare, de s'imaginer
que l'on sait ce qu'on n'a jamais su.
En tout temps ce sont les hommes et non l'esprit de l'époque qui ont
fait faire des progrès aux sciences. C'est l'esprit de l'époque qui
a fait boire la ciguë à Socrate; c'est l'esprit d'une autre époque
qui a dressé un bûcher à Jean Hus. Tous ces esprits se ressemblent;
c'est toujours le même.
Le véritable symbole est celui qui représente le général par le
particulier, non comme un rêve, une ombre, mais comme une révélation
vivante et spontanée de l'inconcevable.
Lorsque l'idéal veut prendre la place de la réalité, il la dévore et
périt avec elle. C'est ainsi que le crédit et le papier-monnaie font
disparaître l'argent, et finissent par perdre eux-mêmes leur
valeur factice.
L'exercice du droit de maître, passe souvent pour de l'égoïsme.
Quand les bonnes oeuvres et ce qu'elles ont de méritoire
disparaissent, on les remplace par la sentimentalité, ainsi que cela
arrive chez les protestants.
Quand on vient de recevoir un bon conseil, on se sent assez fort
pour le suivre.
Le despotisme favorise l'autocratie de tous; car en étendant la
responsabilité des individus depuis le premier jusqu'au dernier, il
développe un haut degré d'activité.
Les erreurs coûtent très-cher, quand on veut s'en débarrasser:
heureux, cependant, celui qui peut y parvenir!
Lorsqu'autrefois un littérateur allemand voulait dominer sa nation,
il lui suffisait de le dire; car cela l'intimidait au point qu'elle
s'estimait heureuse d'être dominée par lui.
Les arts ont des dilettanti et des spéculateurs; les premiers les
cultivent pour leur plaisir, les seconds, pour leur profit.
Je suis naturellement sociable; aussi ai-je toujours eu soin de me
donner des collaborateurs, et de me faire le leur; c'est ce qui m'a
valu le plaisir de me voir perpétuer par eux, et eux par moi.
L'action de mes forces intérieures s'est toujours manifestée comme
une prophétie vivante, qui, admettant un principe inconnu, mais
pressenti, cherche à le trouver dans le monde extérieur, pour l'y
faire adopter et propager.
Il existe une réflexion enthousiaste qui est de la plus grande
utilité, quand on ne se laisse pas entraîner par elle.
On ne se prépare à l'étude que par l'étude elle-même.
Il en est de l'erreur et de la vérité comme du sommeil et du réveil.
J'ai toujours remarqué qu'on se sent revivre, lorsqu'on se réveille
d'une erreur pour revenir à la vérité.
On souffre toujours quand on ne travaille pas pour soi. Celui qui
travaille pour les autres veut en profiter avec eux.
Le concevable appartient à la sensation et à la raison, et il
s'adjoint toujours le dû et le convenable, son proche parent. Le dû,
cependant, n'est lui-même qu'une convention propre à certaines
époques et à certaines circonstances déterminées.
Nous ne pouvons apprendre quelque chose que dans les livres que nos
facultés intellectuelles ne nous permettent pas de juger; l'auteur
d'un livre que nous sommes en état de juger, pourrait s'instruire
auprès de nous.
La Bible n'est un livre éternellement utile, que parce qu'il ne
s'est encore trouvé personne au monde qui ait pu dire: Je conçois
l'ensemble et je comprends chaque détail. Quant à nous, nous disons
humblement: L'ensemble est vénérable, et les détails sont d'une
grande utilité pratique.
La mysticité consiste à s'élever au-dessus de certains objets
qu'elle laisse derrière elle, et dont elle se détache complètement.
Plus ces objets sont grands et importants, plus la mysticité se
croit grande et importante.
La poésie mystique des Orientaux, a l'immense avantage de laisser
toujours à la disposition de ses adeptes, les richesses de ce monde
qu'elle leur apprend à dédaigner. C'est ainsi qu'ils se trouvent
toujours dans l'abondance qu'ils veulent fuir, et profitent sans
cesse des biens dont ils cherchent à se débarrasser.
Il ne devrait pas y avoir de mystiques chrétiens, car la religion
elle-même a assez de mystères; voilà pourquoi ses mystiques tombent
dans l'abstrus, et s'abîment au fond du sujet.
Un homme spirituel a dit «que la mysticité moderne était la
dialectique du coeur, et qu'elle mettait en question des choses dont
l'homme ne peut se faire aucune idée en suivant les routes
intellectuelles et religieuses ordinaires.» Que celui qui se sent le
courage de se livrer à une pareille étude, sans se donner des
vertiges, s'enfonce, à ses risques et périls, dans cette caverne de
Trophonios.
Les Allemands devraient s'abstenir, pendant trente ans, au moins, de
prononcer les mots _sentiments affectueux_; alors, peut-être, ils
renaîtraient. Maintenant on se borne à dire: indulgence pour les
faiblesses! pour celles d'autrui comme pour les nôtres.
Les préjugés de chaque individu dépendent de son caractère, et sont
étroitement liés à tout son être, c'est ce qui les rend invulnérables;
l'évidence, l'esprit et la raison n'y peuvent rien.
Il est des caractères qui érigent la faiblesse en loi. Certains
observateurs profonds du monde ont dit: «La sagesse qui se cache
derrière la peur est seule invulnérable.» Les hommes faibles ont
souvent des principes révolutionnaires; persuadés qu'ils seraient
heureux si on ne les gouvernait pas, ils oublient qu'ils ne savent
gouverner ni eux-mêmes, ni les autres.
Les artistes allemands modernes se trouvent en ce cas; car ils
déclarent nuisibles les branches de l'art qu'ils ne possèdent pas,
et conseillent de les abattre.
Le bon sens est né avec l'homme bien organisé; il se développe de
lui-même et se manifeste par la connaissance du nécessaire et de
l'utile. Cette connaissance est employée avec assurance et succès
par les hommes et par les femmes; et quand le bon sens leur manque,
les uns et les autres regardent comme nécessaire ce qu'ils désirent,
et comme utile ce qui leur plaît.
Dès que les hommes parviennent à se rendre libres, ils mettent leurs
défauts en évidence; celui des forts est de tout exagérer; celui des
faibles est de tout négliger.
La lutte de l'ancien, du stable, du constant avec ses développements
et ses transformations, est toujours la même. L'ordre engendre le
pédantisme; pour se débarrasser de l'un on détruit l'autre, et l'on
marche au hasard jusqu'à ce qu'on éprouve de nouveau le besoin de
l'ordre. Le classique et le romantique, la maîtrise et la liberté du
travail, la centralisation et le morcellement de la propriété foncière,
ne sont qu'un seul et même conflit qui en produit plusieurs autres.
La plus haute sagesse des gouvernants serait de modifier ce combat
de manière à ce que les parties pussent se mettre en équilibre sans
qu'aucune d'elles pérît. Mais il n'est pas donné à l'homme d'obtenir
ce résultat, et Dieu ne paraît pas le vouloir.
Quelle est la meilleure méthode d'éducation? Celle des hydriotes. En
leur qualité d'insulaires et de navigateurs, ils emmènent leurs
enfants mâles avec eux sur leurs navires où ils les laissent grandir.
Dès qu'ils peuvent se rendre utiles, ils ont leur part des bénéfices;
aussi s'intéressent-ils de bonne heure au commerce, au butin, et
deviennent des navigateurs savants, des négociants habiles, des pirates
intrépides. D'un pareil peuple doit nécessairement sortir, parfois, un
de ces héros qui lance de sa propre main la torche de l'incendie sur
le vaisseau de l'amiral ennemi.
Toute innovation, lors même qu'elle serait excellente, nous gêne
d'abord, parce que nous ne sommes pas à sa hauteur; elle ne devient
utile et précieuse que lorsque nous l'avons introduite dans notre
civilisation, et mis nos facultés intellectuelles à son niveau.
Nous nous plaisons tous plus ou moins dans le médiocre, parce qu'il
nous laisse en repos, et nous procure cette douce satisfaction que
l'on éprouve dans la société de son semblable.
Ne cherchons jamais rien dans le commun, il est toujours le même.
Quand nous nous trouvons en contradiction avec nous-mêmes, nous
sommes toujours forcés de nous remettre d'accord; il n'en est pas
ainsi quand les autres nous contredisent, cela ne nous regarde pas,
c'est leur affaire à eux.
On se demande quel serait le meilleur des gouvernements? Je réponds:
Celui qui nous apprendrait à nous gouverner nous-mêmes.
Les hommes qui ne s'occupent que des femmes, finissent par
ressembler à des fuseaux dont toute la poupée a été filée.
Les plus grandes probabilités de l'accomplissement d'un désir, ont
toujours quelque chose de douteux; voilà pourquoi l'espérance la
mieux fondée, quand elle devient une réalité, nous surprend
malgré nous.
Il faut savoir pardonner quelque chose à tous les arts; c'est envers
l'art grec seul qu'on reste éternellement débiteur.
La sentimentalité des Anglais est capricieuse et tendre, celle des
Français populaire et pleureuse, celle des Allemands naïve et
_réalistique_.
Quand on représente l'absurde avec goût, on excite à la fois de la
répugnance et de l'admiration.
Lorsqu'on veut faire l'éloge d'une société, on dit que la
conversation était instructive, et le silence convenable.
On ne saurait mieux louer les productions littéraires d'une femme,
qu'en disant qu'il y a plus d'énergie que d'enthousiasme, plus de
caractère que de sentiment, plus de rhétorique que de poésie; que le
tout enfin a un cachet mâle.
Rien n'est plus effroyable qu'une ignorance active.
Il faut se tenir en garde contre l'esprit et contre la beauté, si
l'on ne veut pas devenir leur esclave.
Le mysticisme est la scholastique du coeur, et la dialectique du
sentiment.
On ménage les vieillards, comme on ménage les enfants.
Les vieillards ont perdu le plus beau privilège de l'humanité, celui
d'être jugés par leurs semblables.
Il m'est arrivé dans les sciences, ce qui arrive à un homme qui se
lève de très-bon matin; au milieu du crépuscule qui l'entoure, il
attend le soleil avec impatience, et cependant il en est ébloui
quand il paraît.
On a déjà beaucoup discuté et l'on discutera encore beaucoup sur le
bien et sur le mal qui résultent de la propagation de la Bible. Quant
à moi, je dis que si on la considère sous le rapport dogmatique et
fantastique elle fera toujours beaucoup de mal; tandis qu'elle fera
toujours beaucoup de bien, si on la prend didactiquement et
sentimentalement.
Rien n'agit plus activement que les grandes forces primitives, et
celles que le temps a développées; mais l'influence de cette action
sur nos destinées, soit en bien soit en mal, est purement fortuite.
L'idée est unique, éternelle, et nous avons tort de nous servir du
pluriel pour l'exprimer. Tout ce que nous voyons, tout ce dont nous
pouvons parler, n'est qu'une des diverses manifestations de l'idée.
Nous exprimons des intuitions, et, en ce sens, l'idée n'est qu'une
intuition.
On ne devrait pas, en matière esthétique, se servir de cette
locution: _idée du beau_, car par-là on isole le beau qu'on ne
saurait concevoir isolément. Les notions sur le beau peuvent être
complètes et transmissibles.
La manifestation de l'idée du beau est aussi fugitive que celle du
sublime, du spirituel, du gai, du ridicule; voilà pourquoi il est si
difficile d'en parler.
On pourrait être réellement esthétique dans le sens didactique, si
on faisait glisser ses élèves sur tout ce qui concerne le sentiment,
ou si on le leur faisait concevoir au moment où ils en sont le plus
susceptibles. Mais comme il est impossible de remplir cette
condition, l'ambition d'un professeur doit se borner à donner à ses
élèves des notions d'un nombre suffisant de manifestations pour les
rendre accessibles à tout ce qui est beau, grand et vrai, et les
disposer à les recevoir avec joie quand ils l'aperçoivent au moment
convenable. C'est ainsi que l'on poserait, à leur insu, la base des
idées fondamentales d'où sortent tout les autres.
Plus on voit d'hommes distingués, plus on reconnaît que la plupart
ne sont accessibles qu'à une seule manifestation des principes
primitifs, et cela est suffisant. Le talent développe tout dans la
pratique et n'a pas besoin de s'occuper des particularités
théoriques. Le musicien peut, sans danger pour sa profession,
ignorer l'art du sculpteur; il en est ainsi de tous les arts.
On devrait toujours penser pratiquement, cela établirait une étroite
parenté entre les diverses manifestations de la grande pensée, qui
doivent être mises en action et harmonisées entre elles par les
hommes. La peinture, la plastique, la mimique, sont des arts
inséparables, et cependant, l'artiste appelé à exercer un de ces
arts, doit se garder de l'influence trop prononcée des autres. Le
peintre, le sculpteur et le mimique peuvent s'égarer mutuellement au
point de tomber tous les trois à la fois.
La danse mimique l'emporterait sur tous les autres arts si, par
bonheur pour eux, l'effet qu'elle produit sur les sens, n'était pas
si fugitif qu'elle est forcée d'avoir recours à l'exagération. C'est
cette exagération qui effraie les autres artistes; mais s'ils
étaient sages et prudents, la danse mimique leur fournirait de
grands et utiles enseignements.
Lorsqu'on conduisit Mme Roland à l'échafaud, elle demanda de l'encre
et du papier pour écrire les pensées qui pourraient se présenter à
elle pendant ses derniers pas en ce monde. Il est fâcheux qu'on lui
ait refusé cette faveur, car lorsqu'un esprit ferme touche à la fin
de sa carrière, il conçoit des idées qui, jusque-là, étaient restées
inimaginables pour lui-même. Ce sont des démons bienheureux qui
viennent se poser avec éclat sur les points les plus élevés
du passé.
On prétend qu'il ne faut pas trop varier ses occupations, et que,
plus on avance en âge, moins on doit s'aventurer dans des affaires
nouvelles. Mais on a beau dire, vieillir c'est commencer une affaire
nouvelle; toutes les relations changent et il faut cesser d'agir, ou
accepter volontairement et avec connaissance de cause ce
rôle nouveau.
Vivre pour une idée, c'est traiter l'impossible comme s'il était
possible. Quand la force de caractère se joint à celle de l'idée, il
en résulte des événements qui remplissent le monde d'une
stupéfaction de plusieurs siècles.
Napoléon ne vivait que par l'idée, et cependant il ne pouvait pas la
saisir d'une manière déterminée, car il niait l'existence de
l'idéalisme et cherchait à en paralyser les effets. Lui-même
s'exprime avec autant d'originalité que de grâce sur cette
contradiction perpétuelle qui révoltait sa raison, car cette raison
est aussi juste qu'incorruptible.
Il considère l'idée comme une chose spirituelle, sans réalité et qui
pourtant, lorsqu'elle s'est évaporée, laisse après elle un résidu
auquel on ne saurait contester une certaine réalité. Un pareil
raisonnement peut nous paraître sec et matériel, mais il n'en est
pas de même quand il parle des conséquences de ses actions. Alors on
sent qu'il a foi et confiance en lui; il convient que la vie
engendre des choses vivantes, et que l'action d'une fructification
fondamentale se perpétue à travers le temps. Il se plaît à avouer
qu'il donne à la marche du monde une impulsion forte, une
impulsion nouvelle.
La répugnance des hommes, dont l'individualité est toute dans une
idée, pour ce qui est idéal, sera toujours un fait singulier et
digne de notre attention. C'est ainsi que Hamann ne trouvait rien de
plus insupportable que de parler des _choses de l'autre monde_. Il a
exprimé cette opinion dans un certain paragraphe dont, sans doute,
il n'était pas satisfait, puisqu'il l'a changé quatorze fois. Deux
de ces variantes sont arrivées jusqu'à nous; j'ai moi-même osé en
faire une troisième que les réflexions précédentes m'autorisent à
insérer ici.
«L'homme est une réalité placée au centre d'un monde réel, il a été
doué d'organes qui lui permettent de connaître l'arbitraire et le
possible. Tout homme en état de santé a la conscience de son
existence et de toutes les existences qui l'entourent; cependant il
y a toujours une place creuse dans son cerveau, c'est-à-dire une
place où ne se reflète aucun objet, comme il y a dans l'oeil un
point qui ne voit point. L'homme qui s'occupe trop de cette place et
prend plaisir à s'y perdre, s'attire ainsi une maladie d'esprit, et
pressent des choses d'un _autre monde_, qui ne sont que des riens
sans force et sans limites, et qui pourtant poursuivent, comme
autant de fantômes terribles, celui qui n'a pas la force de
s'arracher à leur nocturne empire.»
Il est inutile de demander si l'historien est au-dessus du poète, ou
le poète au-dessus de l'historien, car ce ne sont ni des rivaux ni
des concurrents; chacun d'eux a sa couronne qui lui est propre.
L'historien a un double devoir à remplir, d'abord envers lui-même,
puis envers ses lecteurs. Pour se satisfaire lui-même, il est obligé
de s'assurer que les faits qu'il rapporte sont réellement arrivés;
pour satisfaire ses lecteurs, il est obligé de le prouver. La
manière dont il agit envers lui-même est l'affaire de ses collègues,
le public ne doit pas être initié dans le secret de la grande
question qui est de savoir ce que l'on peut admettre comme
incontestable dans l'histoire.
Il en est des livres nouveaux comme des connaissances nouvelles: au
premier abord une conformité générale ou un rapprochement partiel
sur un seul point de notre existence, nous suffisent; mais un
commerce plus intime nous fait découvrir une foule de différences et
d'oppositions. Alors il ne faut pas, à l'exemple de la jeunesse
inconsidérée, reculer d'épouvante; la raison nous ordonne au
contraire de fixer les conformités et de s'éclairer sur les
différences, sans songer toutefois, à établir une union parfaite.
Lorsqu'on vit familièrement avec les enfants, on reconnaît que, chez
eux, chaque impression extérieure est suivie d'une contre-impression,
toujours passionnée et souvent énergique.
Voilà pourquoi les enfants jugent avec précipitation et avant
l'événement. Le temps seul peut modifier cette précipitation et
étendre sur les généralités, le jugement qui d'abord ne saisit qu'un
seul côté. L'étude de cette particularité est le premier devoir de
tous ceux qui se destinent à l'éducation.
On ne devrait opposer au travers du jour que la grande masse de
l'histoire du monde.
On ne peut ni ne doit révéler les secrets du sentier de la vie, car
il s'y trouve des pierres d'achoppement contre lesquelles chaque
voyageur est forcé de butter. Le poète seul peut faire pressentir la
place où elles se trouvent.
Si aux yeux de Dieu toute la sagesse humaine n'était que de la
folie, ce ne serait pas la peine d'arriver jusqu'à l'âge de
soixante-dix ans.
Le vrai est comme le divin, il ne nous apparaît pas immédiatement,
et nous sommes forcés de le deviner dans ses manifestations.
Le véritable disciple apprend à développer l'inconnu du connu et
s'approche ainsi du maître.
Mais il est fort difficile à la plupart des hommes de trouver
l'inconnu dans le connu, car ils ne savent pas que leur entendement
opère avec autant d'art que la nature elle-même.
Les Dieux nous ont appris à imiter leurs oeuvres; mais nous ne
savons pas ce que nous faisons, et nous ne connaissons pas ce que
nous imitons.
Tout est semblable et différent; tout est utile et nuisible; tout
est muet et parlant; tout est sensé et déraisonnable; et les faibles
notions que nous avons sur les choses, se contredisent sans cesse.
Les hommes se sont donné des lois sans savoir sur quoi ils les
imposaient; la nature a été réglée par les Dieux.
Ce qui a été établi par les hommes, que ce soit juste ou injuste, ne
cadre jamais assez bien pour rester toujours à la même place: ce qui
a été établi par les Dieux, que ce soit juste ou injuste,
est immuable.
Quant à moi je soutiens que les arts connus des hommes, ressemblent
aux événements secrets ou visibles de la nature.
Il en est ainsi de l'art de prédire l'avenir. Il consiste à voir le
caché dans le découvert, l'avenir dans le présent, le vivant dans le
mort, le sensé dans l'insensé.
C'est ainsi que l'homme instruit juge toujours bien la nature de
l'homme, tandis que l'ignorant la voit tantôt d'une façon et tantôt
d'une autre; chacun d'eux l'imite à sa manière.
Quand un homme s'approche d'une femme et qu'il en résulte un enfant
mâle, l'inconnu sort du connu; mais quand l'esprit, d'abord obscur
et faible de l'enfant, commence à percevoir clairement les choses,
il apprend à connaître l'avenir par le présent.
Ce qui est immortel ne saurait se comparer à ce qui ne vit que d'une
vie mortelle, et cependant ce qui vit ainsi ne manque pas de raison;
l'estomac, par exemple, sait fort bien quand il a besoin d'aliments.
Tels sont les rapports de l'art de prédire l'avenir avec la nature
humaine. L'homme à vues élevées s'accommode de l'un et de l'autre.
Le forgeron amollit le fer en soufflant le feu qui enlève à ce fer
des substances superflues; puis il le frappe et le contraint à
redevenir fort en s'unissant aux substances de l'eau qui lui sont
étrangères. Voilà ce que chacun de nous a éprouvé de la part de ses
instituteurs.
Nous sommes convaincus que celui qui contemple le monde
intellectuel, et y voit la véritable beauté intellectuelle, peut
aussi voir le père de cette beauté, qui cependant est inaccessible à
nos sens. Voilà ce qui nous engage à employer toutes nos forces pour
comprendre et pour nous expliquer à nous-mêmes, autant que cela est
possible, de quelle manière nous pouvons contempler la beauté de
l'esprit et celle du monde.
Supposons que deux masses de pierre aient été placées l'une en face
de l'autre. La première est restée brute; l'art a converti la
seconde en une statue d'homme ou de dieu. Si cette statue représente
une divinité, c'est une Muse ou une Grâce; si elle représente un
homme, ce n'est pas un homme ordinaire, c'est un être exceptionnel,
sur lequel l'art a réuni toutes les conditions de la beauté.
La pierre convertie en statue paraîtra la plus belle, non parce
qu'elle est pierre, car alors l'autre masse ne pourrait lui être
inférieure, mais parce qu'elle a une forme que l'art lui a donnée.
Cette forme cependant n'appartient pas à la matière; car avant de se
manifester sur la pierre, elle était dans la pensée de l'artiste,
non parce qu'il a des pieds et des mains, mais parce qu'il a le
sentiment de l'art.
Il y avait dans cet art une beauté bien plus grande, car la pensée
n'a pu faire passer sur la pierre la forme que l'art renfermait en
lui; elle y est restée tout entière, et la manifestation sur la
pierre n'est qu'une forme inférieure, même au désir de l'artiste,
qui n'a fait qu'obéir aux principes de l'art.
Si l'art pouvait rendre tout ce qu'il est et tout ce qu'il possède,
s'il pouvait rendre le beau avec la même raison qu'il agit, celui
qui posséderait en lui-même une plus grande, une plus parfaite
beauté artistique, serait toujours supérieur à toutes les
manifestations extérieures.
La forme qui passe dans la matière se détend et devient plus faible
que celle qui est restée enfermée dans la pensée; car tout ce qui
dans cette pensée est susceptible d'éloignement, s'éloigne de
soi-même. C'est ainsi que la force sort de la force, la chaleur de
la chaleur, la beauté de la beauté. C'est ce qui explique pourquoi
la faculté productive est toujours plus excellente que l'objet
produit. Ce n'est pas la musique primitive qui fait le musicien,
mais la musique; et la musique, qui est au-delà de nos sens, produit
la musique accessible à nos sens.
Si quelqu'un voulait dédaigner les arts, parce qu'ils ne sont qu'une
imitation de la nature, on pourrait répondre que les arts n'imitent
pas simplement ce que voient nos yeux, mais qu'ils remontent aux
lois de la raison qui font la stabilité de la nature et dirigent
ses actes.
Les arts, au reste, puisent fort souvent dans leur propre fonds; ils
prêtent à la nature des perfections qu'elle n'a pas et qu'ils
possédaient, puisqu'ils ont en eux le vrai beau. C'est ainsi que
Phidias a pu faire un dieu sans imiter ce qu'il avait matériellement
vu; car sa pensée d'artiste avait conçu Jupiter, tel qu'il pourrait
et devrait être, s'il apparaissait à nos yeux.
Il n'est pas étonnant que les idéalistes de tous les temps,
insistent sur la conservation intacte de l'unité d'où découle toute
chose et vers laquelle tout retourne; car le principe ordonnateur et
producteur est serré de si près par les manifestations, qu'il ne
sait plus que devenir. Cependant nous resserrons la portée de notre
entendement, quand nous renvoyons à une unité inaccessible à nos
sens extérieurs et intérieurs, non seulement ce qui produit la
forme, mais la forme elle-même.
L'homme est forcé de se borner à l'extension et au mouvement; aussi
est-ce par ces deux formes que se manifestent toutes les autres
formes, surtout celles qui sont visibles et accessibles à nos sens.
La forme spirituelle seule ne perd rien en se manifestant, en
admettant, toutefois, que cette manifestation est réelle et viable.
En ce cas, le produit n'est jamais inférieur au principe producteur,
il peut même être plus excellent que lui.
Il serait bon, sans doute, de développer cette opinion, et de la
rendre pour ainsi dire palpable, afin qu'elle pût passer dans la
pratique; mais un pareil développement exigerait, de la part des
lecteurs, une attention trop grande, et qu'il serait injuste de
leur demander.
Nous avons beau vouloir jeter loin de nous ce qui nous est propre,
nous ne parvenons jamais à nous en débarrasser.
La philosophie moderne de nos voisins de l'ouest, prouve que les
individus comme les nations retournent toujours, quelle que soit
leur résistance, à ce qui leur est inné. Comment en serait-il
autrement, puisque ce qui est inné règle notre nature et nos
manières d'être? Les Français ont renoncé au matérialisme et accordé
plus d'intelligence et de vie aux points de départ primitifs. Ils se
sont également détachés du sensualisme pour reconnaître qu'il y a
dans les profondeurs de la nature humaine, quelque chose qui se
développe par lui-même. Ils accordent enfin à cette nature humaine
une force productive, et ne font plus consister l'art dans la simple
imitation des objets extérieurs. Puissent-ils continuer à suivre
cette direction.
Il ne peut pas y avoir de philosophie, mais des philosophes
éclectiques.
Tout homme qui s'approprie dans son entourage ce qui convient à sa
nature est éclectique. Ceci peut s'appliquer à tout ce qu'on appelle
civilisation, progrès, soit qu'on le considère sous le point de vue
théorique ou pratique.
Deux philosophes éclectiques peuvent devenir des adversaires
passionnés, s'ils sont nés avec des dispositions différentes; car
alors chacun prendra dans toutes les philosophies connues tout ce
qui lui convient et ne convient pas à l'autre. Qu'on regarde autour
de soi et l'on verra que la plupart des hommes en agissent ainsi, ce
qui nous explique pourquoi il nous est si difficile de comprendre
comment les autres ne peuvent pas se convertir à nos opinions
à nous.
Il est rare que, dans un âge très-avancé, on consente à se regarder
soi-même et les autres sous le point de vue historique; d'où il
résulte qu'on ne veut et qu'on ne peut plus se mettre en harmonie
avec personne.
En envisageant ce travers de plus près, on reconnaît que l'historien
lui-même voit rarement l'histoire historiquement. Lorsqu'on raconte,
on croit voir passer les faits sous ses yeux, et l'on oublie de se
pénétrer de ce qui était et agissait à l'époque où se passaient ces
faits. Quant au chroniqueur, il ne désigne que les limites, les
particularités de sa ville, de son monastère, de son temps.
Plusieurs dictons des anciens, que l'on répète souvent, ont une tout
autre signification que celle que nous leur donnons.
Par exemple, cette phrase: «Celui qui ne s'est pas familiarisé avec
la géométrie, ne doit pas songer à se présenter à l'école de la
philosophie;» ne veut pas dire qu'il faut être un mathématicien pour
pouvoir devenir un sage.
La géométrie est prise ici dans le sens élémentaire, telle que nous
la trouvons dans Euclide, et qu'elle convient à tous les
commençants; en ce sens, elle est la meilleure étude préparatoire,
la meilleure introduction possible à la philosophie.
Lorsque l'enfant commence à concevoir qu'un point visible doit être
précédé par un point invisible, et qu'il faut avoir pensé la ligne
la plus droite et la plus courte entre deux points, avant de la
tracer avec le crayon, il est satisfait et fier de lui-même, et il
en a le droit; car la route de la pensée vient de s'ouvrir devant
lui. L'idée est la réalisation, _potentia_ et _actu_, ne sont plus
pour lui des mots vides de sens. Le philosophe n'a rien de nouveau à
lui révéler; le géomètre lui a dévoilé la base de toutes les
manières de penser.
Il ne faut pas interpréter dans le sens ascétique cette phrase:
«Apprends à te connaître toi-même.» Elle veut dire tout simplement:
Fais attention à toi-même, surveille-toi, afin que tu puisses
toujours connaître ta position par rapport à tes semblables et par
rapport au monde. Chaque individu sensé peut comprendre cela; c'est
un bon conseil pratique dont il est facile de profiter sans se
tourmenter par des subtilités psychologiques.
Les écoles des anciens, et surtout celle de Socrate, ne se perdaient
pas en vaines spéculations, mais elles découvraient les sources de
toute vitalité, de toute action, et apprenaient ainsi à vivre et à
agir. Voilà ce qui les rendait réellement grandes et utiles.
Nos écoles modernes nous renvoient sans cesse aux anciens, et
imposent l'étude des langues grecque et latine. Heureusement pour
nous ce retour perpétuel au passé, n'a rien qui puisse imprimer à la
civilisation une marche rétrograde.
Lorsque nous contemplons l'antiquité avec le désir sincère de la
prendre pour modèle, il nous semble que, dès ce moment seulement,
nous comprenons notre dignité.
Quand le savant parle latin ou écrit en cette langue, il a une plus
haute opinion de lui-même, que lorsqu'il se renferme dans sa vie et
dans sa langue de tous les jours.
Les intelligences poétiques et artistiques se croient, lorsqu'elles
contemplent l'antiquité, transportées dans le plus noble et le plus
idéal état de nature. Les chants d'Homère ont encore aujourd'hui
l'avantage immense de nous débarrasser, momentanément du moins, du
fardeau dont les traditions de plusieurs milliers d'années nous
ont chargés.
Socrate s'était borné à appeler à lui l'homme moral, pour lui donner
des notions simples et faciles sur sa propre essence; Platon et
Aristote, se croyant des êtres privilégiés par la nature, se
placèrent en face d'elle; l'un pour se l'approprier avec son coeur
et son intelligence, l'autre pour la commenter par l'esprit
d'observation et la méthode. Aussi toute relation d'ensemble ou de
détail qui nous rapproche de ces trois hommes, sera-t-elle toujours
un événement agréable à nos sensations intérieures, et un moteur
puissant pour notre perfectionnement moral et intellectuel.
L'histoire naturelle moderne est tellement compliquée et morcelée,
que pour revenir à une vérité simple on est obligé de se demander:
Qu'aurait fait Platon de cette nature, telle que nous la considérons
aujourd'hui, avec son unité fondamentale et ses immenses variétés?
Nous avons la conviction que la route que nous suivons nous conduira
d'une manière organique jusqu'au dernier embranchement de
l'entendement; et que, sur ce point fondamental, nous élevons par
degrés le plus haut édifice possible de tout savoir. Cette
conviction nous met dans la nécessité d'examiner chaque jour le
degré d'assistance ou d'opposition que nous pouvons trouver dans
l'esprit de notre époque, sans quoi nous serions exposés à repousser
l'utile pour accepter le nuisible.
On vante surtout le dix-huitième siècle, parce qu'il s'est
spécialement occupé d'analyses; la tâche du dix-neuvième siècle est
donc de découvrir les fausses synthèses de son prédécesseur, et de
les analyser de nouveau.
Il n'y a que deux véritables religions, celle qui laisse sans forme
ce qu'il y a de sacré en nous, et celle qui ne le reconnaît et ne
l'adore que sous la plus belle des formes; toutes les autres sont
des idolâtries.
Il est certain que l'esprit humain a cherché à s'affranchir par la
réformation. En nous éclairant sur les anciennes églises grecque et
romaine, nous avons conçu le besoin d'une vie plus libre, plus
élégante et plus gracieuse. Mais ce qui favorisa surtout ce
changement, c'est que le coeur demande toujours à retourner à un
certain état de nature simple et noble; et que l'imagination cherche
sans cesse à se concentrer sur quelque chose digne d'elle.
Tous les saints furent tout à coup chassés du ciel, et le coeur, la
pensée et les sens se dirigèrent vers une mère divine et un faible
enfant, pour se fixer ensuite sur cet enfant devenu homme, modèle de
morale, d'abord injustement persécuté, bientôt après vénéré comme un
demi-dieu, finalement reconnu Dieu véritable et adoré comme tel.
Sur le fond qu'occupe ce Dieu, le Créateur étend l'univers, et
l'action morale qu'il fait découler de lui s'étend de tous côtés.
On s'appropria ses souffrances en les prenant pour exemple, et sa
transfiguration devint le garant d'une vie éternelle.
L'encens réveille la vie d'un charbon prêt à s'éteindre; c'est ainsi
que la prière réveille les espérances du coeur.
Je suis convaincu que la Bible s'embellit à mesure que nous apprenons
à la comprendre, c'est-à-dire, à mesure que nous sentons que les
passages que nous saisissons dans l'ensemble, et que nous nous
appliquons particulièrement, avaient, d'après certaines circonstances
de temps et de lieu, des rapports immédiats et individuels.
En nous examinant de près, nous reconnaissons que nous avons besoin
chaque jour de nous réformer et de protester contre les autres,
quoique ce ne soit pas toujours dans le sens religieux.
Nous éprouvons le besoin incessant, sérieux et sans cesse
renaissant, de saisir la parole dans son accord immédiat avec tout
ce que l'on a senti, pensé, éprouvé, imaginé et reconnu comme sensé.
Mais cela est plus difficile qu'on ne le croit; les mots ne sont
pour l'homme que des surrogats; il sait et pense toujours mieux
qu'il ne dit.
Il n'en faut pas moins persister dans le désir de faire disparaître,
par la clarté et la probité de nos discours et de notre conduite,
tout ce qui aurait pu s'introduire chez nous ou chez les autres de
faux, de déplacé ou d'insuffisant.
Lorsque je suis contraint de cesser d'être convenable, je cesse
d'être fort.
La censure et la liberté de la presse seront toujours en guerre
ensemble. Le supérieur demande et exerce la censure, l'inférieur
demande la liberté de la presse; car l'un ne veut pas être troublé
dans ses projets et dans son activité par des observations et des
contradictions prématurées; c'est de l'obéissance qu'il lui faut,
tandis que l'autre éprouve le besoin de faire connaître publiquement
les motifs par lesquels il compte légitimer sa désobéissance.
Il ne faut pas oublier cependant que lorsque le parti faible et
opprimé conspire et craint d'être trahi, il cherche également à
gêner, à sa façon, la liberté de la presse.
On n'est jamais trompé, mais on se trompe soi-même.
Nous ne demandons jamais de quel droit nous régnons, et si le peuple
n'aurait pas le droit de nous destituer; tous nos efforts se bornent
à le mettre dans l'impossibilité de le faire.
Si l'on pouvait abolir la mort, personne ne s'y opposerait; mais il
sera toujours difficile d'abolir la peine de mort: si cela arrive
parfois, on y revient tôt ou tard.
La société ne peut renoncer au droit d'infliger la peine de mort,
sans rendre à la défense personnelle tous ses droits; et alors
l'expiation du sang par le sang vient frapper à chaque porte.
Les lois ont été faites par les anciens et par des hommes; les
adolescents et les femmes demandent des exceptions, les anciens s'en
tiennent à la règle.
Ce n'est pas l'homme spirituel, c'est l'esprit; ce n'est pas l'homme
raisonnable, c'est la raison qui gouverne.
On se compare toujours à la personne qu'on loue.
Il ne suffit pas de savoir, il faut vouloir; il ne suffit pas de
vouloir, il faut faire.
Il n'y a ni sciences ni arts patriotiques; les unes et les autres
appartiennent, ainsi que tout ce qui est souverainement bien, au
monde entier, où ils ne peuvent se propager que par un échange
perpétuel entre tous les contemporains. Il ne faut cependant jamais
perdre de vue ce qui était déjà connu dans le passé, et ce qui nous
en est resté.
La femme la plus digne du titre de femme de mérite, est celle qui,
si ses enfants venaient à perdre leur père, serait capable de le
remplacer.
Les étrangers qui se mettent aujourd'hui à étudier sérieusement
notre littérature, ont l'avantage immense de passer par-dessus les
maladies de développement que nous avons été forcés de supporter
pendant près d'un siècle. S'ils savaient s'y prendre, notre exemple
achèverait leur éducation littéraire de la manière la plus
désirable.
Là où les Français du dix-huitième siècle détruisaient, Wieland
raillait.
Le talent poétique a été accordé au paysan aussi bien qu'à son
seigneur; la grande question est que chacun se renferme dans son
état et s'y comporte dignement.
Les tragédies ne sont autre chose que la mise en vers des passions
de certaines personnes, qui font de tous les objets extérieurs un je
ne sais quoi.
Yoric Stern est un des meilleurs esprits qui ait jamais agi sur ses
contemporains. Sa gaîté est inimitable, et toutes les gaîtés ne
soulagent pas l'âme oppressée.
La vue est le plus noble des sens; les quatre autres ne nous
instruisent qu'à l'aide du toucher; c'est par le toucher que nous
entendons, que nous sentons, que nous goûtons; la vue s'élève plus
haut; se purifiant pour ainsi dire de la matière, elle s'approche
des facultés intellectuelles.
Si nous nous mettions à la place des personnes qui excitent notre
jalousie et notre haine, nous cesserions de les envier et de les
haïr; et si nous les mettions à la nôtre, elles auraient moins de
présomption et d'orgueil.
La pensée et l'action peuvent se comparer à Rachel et à Lia; l'une
était plus gracieuse et l'autre plus fertile.
Après la santé et la vertu, il n'y a rien de plus désirable que la
connaissance et le savoir; et rien n'est plus facile à obtenir. Le
travail consiste à se tenir tranquille, et la dépense se borne au
temps, qu'en tout cas on ne saurait utiliser sans le dépenser.
Si l'on pouvait entasser le temps comme on entasse l'argent qu'on
laisse dormir chez soi, les oisifs auraient du moins une excuse;
mais elle serait toujours très-imparfaite, car, en ce cas même, leur
conduite ressemblerait à celle d'un ménage qui vivrait aux dépens du
capital, au lieu de chercher à lui faire rapporter des intérêts.
Les poètes modernes mettent beaucoup d'eau dans leur encre.
De toutes les bizarres absurdités des écoles, les discussions sur
l'authenticité des vieux manuscrits me paraît la plus ridicule.
Est-ce l'auteur ou le manuscrit que nous admirons ou que nous
blâmons? Ce n'est jamais que le manuscrit que nous avons devant
nous; et que nous importent les noms, quand il s'agit de juger une
production de l'esprit?
Qui oserait dire qu'il voit Virgile ou Homère, quand nous lisons les
écrits qu'on leur attribue? Nous voyons ces écrits, que nous faut-il
davantage? Les savants qui mettent tant d'importance à une chose si
insignifiante, me rappellent une jeune et belle femme qui me demanda
un jour avec un de ses plus séduisants sourires, quel pouvait avoir
été l'auteur des pièces de théâtre de Shakespeare.
Il vaut mieux s'occuper de la plus grande futilité du monde, que de
regarder comme sans importance une demi-heure perdue.
Le courage et la modestie sont les moins équivoques de toutes les
vertus, car l'hypocrisie ne saurait les imiter. Elles ont encore
cela de commun entre elles, que toutes deux se montrent sous la
même couleur.
Les fous sont les voleurs les plus dangereux, car ils nous volent le
temps et les dispositions d'esprit nécessaires au travail.
L'estime que nous avons pour nous-mêmes décide de notre moralité;
l'estime que nous avons pour les autres règle notre conduite.
L'art et la science sont des mots dont on se sert souvent, sans en
connaître la véritable signification; aussi les emploie-t-on presque
toujours l'un pour l'autre.
Les définitions qu'on nous donne de ces deux mots ne me plaisent
pas. J'ai lu quelque part une comparaison de la science avec l'art;
elle m'a donné une idée de la différence qui sépare l'une de
l'autre, et non des propriétés qui les caractérisent tous deux.
Je crois qu'on pourrait appeler science, la connaissance générale,
le savoir abstrait; tandis que l'art est la science en action. On
pourrait ajouter que la science est la raison et l'art son
mécanisme, c'est-à-dire la science pratique. Par là, la science
deviendrait le théorème et l'art le problème.
On m'objectera peut-être que la poésie est un art, et que pourtant
elle n'a rien de mécanique; mais je nie que la poésie soit un art et
même une science. Les arts et les sciences s'apprennent par la
pensée, et la poésie ne s'apprend jamais; elle est inspirée, et ses
premiers mouvements se font sentir dans l'âme; voilà pourquoi il ne
faudrait l'appeler ni une science ni un art, mais un génie.
Toutes les personnes bien élevées devraient se remettre à lire
Stern, afin que le dix-neuvième siècle aussi apprenne ce qu'il lui
doit et ce qu'il pourrait lui devoir encore.
La marche de la littérature a cela de particulier qu'elle plonge
dans l'oubli les oeuvres qui ont exercé le plus d'influence, et
qu'elle donne toujours plus de valeur et d'étendue aux effets
qu'elles ont produit; aussi devrions-nous, de temps en temps,
regarder derrière nous. Le meilleur moyen de conserver l'originalité
que nous pouvons avoir, est de ne pas perdre nos prédécesseurs
de vue.
Puisse l'étude de la littérature grecque et latine rester toujours
la base d'une éducation distinguée.
Les antiquités chinoises, indiennes, égyptiennes, ne sont que des
curiosités. Il est toujours bon de les faire connaître au reste du
monde; mais elles ne sont jamais d'aucune utilité pour notre
perfectionnement moral et esthétique.
Rien n'est plus dangereux pour la nation allemande, que de vouloir
s'élever avec et par ses voisins. Il n'est peut-être pas de nation
plus propre à se développer d'elle-même, et elle peut s'estimer
très-heureuse que les étrangers aient tant tardé à vouloir bien la
prendre en considération.
Si nous regardons en arrière dans notre littérature, d'un
demi-siècle seulement, nous trouvons que rien n'a été fait par
rapport aux étrangers.
Les Allemands ont été piqués du dédain du grand Frédéric qui les
regardait comme non avenus; aussi ont-ils fait leur possible pour
être quelque chose à ses yeux.
En ce moment une littérature universelle est sur le point de
s'organiser. Tout bien considéré, les Allemands y perdront le plus;
je les engage à prendre cet avertissement à coeur.
Désormais on sera fort embarrassé si on ne possède pas un art ou un
métier. Le savoir ne suffit plus au milieu du mouvement rapide du
monde; on s'y perd jusqu'à ce qu'on ait pu parvenir à prendre des
notions sur tout.
La civilisation générale nous est imposée par le monde, sans que
nous ayons besoin d'y contribuer; bornons-nous donc à acquérir des
connaissances spéciales.
Les plus grandes difficultés sont toujours là où nous ne les
cherchons pas.
Les auteurs modernes et plus originaux, ne le sont pas parce qu'ils
disent quelque chose de neuf, mais par ce qu'ils disent des choses
qui semblent ne jamais encore avoir été dites.
La plus grande preuve d'originalité est de faire fructifier et de
développer une pensée qui nous a été suggérée, de manière qu'on ne
puisse pas facilement deviner que tant de choses y étaient
enfermées.
Il est des pensées qui sortent de la civilisation générale, comme
les fleurs sortent des branches vertes d'un arbre. Dans la saison
des roses, on voit partout fleurir des roses.
Tout dépend de la manière de sentir; elle fait surgir les pensées et
leur donne son caractère.
Rien ne peut être reproduit avec une fidélité parfaite. On dira
peut-être que le miroir du moins fait une exception, je répondrai
que le miroir ne rend jamais parfaitement notre visage; il fait
plus, il renverse toute notre personne, au point que la main droite
devient la main gauche. Que ceci nous serve de guide pour nos
observations sur nous-mêmes.
Au printemps et dans l'automne, on songe rarement à se chauffer, et
cependant, lorsqu'on passe par hasard près d'un feu de cheminée, on
trouve la sensation qu'il procure si agréable qu'on s'y laisse
aller. N'en est-il pas de même de toutes les sensations?
Ne t'impatiente jamais quand on ne veut pas admettre tes arguments.
Il n'arrive pas, à celui qui occupe longtemps une position
importante, tout ce qui peut arriver aux hommes, mais tout ce qui
est analogue à tout ce qui peut arriver et parfois même il lui
arrive ce qui est sans exemple.
Les sciences dans leur ensemble s'éloignent de la vie, mais elles y
reviennent par un détour.
Elles sont les véritables abrégés de la vie qui unissent entre elles
les expériences de la pensée et de l'action.
Cependant l'intérêt qu'elles inspirent ne peut se réveiller que dans
un monde à part, c'est-à-dire, dans le monde scientifique. Associer
le reste du monde à cet intérêt, est une manie des temps modernes
plus nuisible qu'utile; car les sciences sont naturellement
ésotériques et ne peuvent devenir exotériques que par l'amélioration
d'un faire quelconque. Toute autre participation du monde vulgaire
au monde scientifique ne sert à rien.
Cependant la culture des sciences dépend, même dans leur sphère
intérieure, d'un intérêt actuel et momentané. Une forte impulsion
donnée par quelque chose de neuf, d'inouï ou de puissamment secondé,
excite un intérêt général qui peut durer longtemps, et qui, de nos
jours surtout, produit de grands effets.
Un fait important, un simple aperçu du génie occupe toujours un
grand nombre d'individus. On veut d'abord savoir ce que c'est, puis
on l'étudie, on y travaille et on cherche à le faire aller
plus loin.
A chaque nouvelle découverte, la foule demande: A quoi cela
pourra-t-il servir? et elle a raison, car elle ne peut juger de
l'importance d'une chose que par son utilité.
Les vrais sages ne s'occupent que des rapports d'une découverte
nouvelle avec elle-même et avec les choses existantes, sans songer
à son utilité, c'est-à-dire, à son application aux choses connues et
nécessaires. Trouver cette application est la tâche des esprits plus
pénétrants, plus techniquement exercés et plus amoureux de la vie.
Les faux sages ne cherchent qu'à exploiter à leur profit et le plus
vite possible chaque découverte nouvelle. Leur vanité mal entendue
leur fait croire qu'ils s'immortaliseront par la propagation, la
correction ou la rapide prise de possession de ces découvertes. De
pareils efforts prématurés donnent à la véritable science quelque
chose d'incertain et de confus, qui appauvrit la plus belle de ces
conséquences, la fleur pratique.
Croire qu'il serait possible d'exciter ou de supprimer un acte
quelconque de la nature, est le plus funeste des préjugés.
L'observateur doit se regarder comme un individu appelé à faire
partie du jury; sa tâche se borne à examiner la fidélité des
rapports et l'authenticité des preuves sur lesquelles il forme sa
conviction et donne sa voix. Peu lui importe que cette conviction
soit conforme ou opposée à celle du référendaire.
Que la majorité se range de son côté ou le jette dans la minorité,
il peut être également tranquille; il a fait son devoir en donnant
son opinion, il n'est pas le maître de celle des autres.
Dans les sciences, au contraire, l'opinion n'est rien: là il s'agit
de dominer ou de se laisser dominer; et comme les hommes forts par
eux-mêmes sont rares, le plus grand nombre entraîne presque toujours
les individus isolés.
L'histoire de la philosophie, des sciences et de la religion prouve
que toutes les opinions se répandent par degrés, mais qu'on accorde
toujours la préférence à la plus saisissable, c'est-à-dire, à celle
qui s'accorde le plus facilement et le plus commodément avec l'esprit
humain dans son état vulgaire. L'homme qui a su s'élever au-dessus de
cet état, doit s'attendre à avoir la majorité contre lui.
Comment la nature pourrait-elle arriver à la vue incommensurable et
incalculable, si, dans ses points de départ inanimés, elle n'était
pas si sévèrement stéréo-métrique?
L'homme, par lui-même et jouissant du libre exercice de tous ses
sens, est le plus grand et le plus exact appareil de physique qui
puisse exister; c'est un grand défaut de la physique moderne d'avoir
isolé, détaché toutes les expériences de cet appareil, et de vouloir
sonder, prouver et limiter les forces de la nature, d'après les
expériences faites avec des instruments artificiels.
Il en est de même des calculs. Que de vérités qu'on ne saurait prouver
mathématiquement! Beaucoup d'autres se refuseront toujours à l'épreuve
d'une expérience physique.
Il y a quelque chose de si élevé dans l'homme, qu'il représente ce
qui, sans lui, ne saurait être représenté. Qu'est-ce que la corde
d'un instrument et ses divisions mécaniques, à côté de l'oreille du
musicien? Que sont même les événements élémentaires de la nature,
auprès de l'homme qui les dompte et les modifie afin de pouvoir se
les assimiler?
Vouloir qu'une expérience scientifique produise de suite tout ce
qu'elle est susceptible de produire, c'est trop en exiger.
L'électricité ne se manifesta d'abord que par le frottement;
aujourd'hui, ses plus grands phénomènes s'obtiennent par un simple
attouchement.
Personne ne contestera à la langue française l'avantage d'être la
langue des cours et du grand monde, et de se propager de plus en
plus en cette qualité. Il en est de même de la langue des
mathématiciens; c'est par elle qu'ils traitent les affaires les plus
importantes de ce monde et règlent, déterminent et distinguent tout
ce qui, même dans le sens le plus élevé, peut être soumis au nombre
et à la mesure.
Tout être pensant qui consulte son calendrier ou sa montre, se
souvient avec reconnaissance qu'il doit ces guides bienfaisants aux
mathématiciens. Mais si nous les laissons respectueusement régler le
temps, ils n'en doivent pas moins reconnaître que nous voyons
quelque chose de plus élevé qui appartient à tout le monde, et sans
quoi ils ne pourraient rien voir eux-mêmes: ce quelque chose c'est
l'idée et l'amour.
Rien n'est plus nuisible à une vérité nouvelle qu'une ancienne
erreur.
Un joyeux naturaliste disait un jour: Ou ne s'aperçoit de l'existence
de l'électricité que lorsqu'on caresse un chat dans les ténèbres, ou
lorsque le tonnerre gronde et que les éclairs brillent autour de nous.
Mais alors même que vaut le peu ou le beaucoup que nous en savons?
«La passion des voyageurs à gravir les montagnes, a pour moi quelque
chose de barbare et d'impie. Les montagnes sont une preuve de la
force de la nature et non de la bonté de la Providence, car de
quelle utilité sont-elles pour l'homme? S'il veut y demeurer, il est
englouti en hiver par une avalanche, en été par un rocher qui glisse
dans la vallée; un torrent entraîne ses troupeaux, un coup de vent
enlève ses moissons. S'il se met en route, chaque montée est pour
lui la torture de Sisyphe, et chaque descente, la chute de Vulcain.
Ses sentiers sont encombrés de pierres, et le torrent refuse de
porter sa nacelle. Si les éléments épargnent ses troupeaux nains
qu'il nourrit péniblement, les bêtes féroces les dévorent; il végète
seul et tristement comme la mousse sur une pierre sépulcrale! Enfin
tous ces zigzags perpétuels, ces hautes murailles de montagnes, ces
rochers pyramidaux qui répandent sur les plus belles contrées les
terreurs des pôles, quel être bienveillant, quel ami des hommes
pourrait les voir avec plaisir?»
On peut répondre à ce paradoxe d'un digne homme, que s'il avait plu
à Dieu de continuer les montagnes de la Nubie jusqu'à l'Océan et de
les entrecouper de vallées, plus d'un patriarche Abraham y aurait
trouvé un Chanaan où ses descendants auraient pu se multiplier à
leur aise.
Les pierres sont des instituteurs muets, l'observateur reste muet
devant elles, et leurs muets enseignements ne peuvent se redire.
Ce que je sais le mieux, je ne le sais que pour moi. Les paroles par
lesquelles on essaie de rendre ce que l'on sait n'excitent presque
jamais que de la contradiction, de l'hésitation et du silence.
La cristallographie considérée comme science, mène à des vues
singulières. Toujours improductive, elle n'est que par elle-même et
n'a point de conséquences, surtout depuis qu'on a découvert plusieurs
corps isomorphes, et très-différents entre eux cependant par leurs
substances. C'est précisément parce que la cristallographie n'est
applicable nulle part, qu'elle se complète par elle-même. Si elle ne
procure à l'esprit qu'une satisfaction limitée, elle a, dans ses
détails, une variété inépuisable, voilà pourquoi, sans doute, elle
captive parfois, et pour très-longtemps, des hommes d'un grand mérite.
On pourrait dire qu'elle a quelque chose de l'orgueil et de la
suffisance des moines et des célibataires, puisqu'elle se suffit à
elle-même. Son influence pratique sur la vie est nulle; les plus
beaux produits de son domaine, les pierres précieuses cristallines,
ont besoin d'être polies avant que nous puissions en parer
nos femmes.
Il n'en est pas de même de la chimie; son influence sur la vie est
universelle et illimitée.
Les idées précises sur la formation primitive nous manquent
totalement, aussi croyons-nous, quand nous voyons quelque chose se
former, que cela existait déjà, du moins en partie.
Nous voyons tant de choses importantes se former et se composer de
différentes parties, que les idées anatomiques se présentent
naturellement à nous, et que nous ne craignons pas de les appliquer
aux corps organisés.
Celui qui ne sait pas faire la différence entre le fantastique et
l'idéal, le légal et l'hypothétique, sera toujours un mauvais
observateur de la nature.
Il est des hypothèses où l'esprit et l'imagination se mettent à la
place de l'idée.
Il ne faut pas s'arrêter trop longtemps aux choses abstraites.
L'ésotérique n'est nuisible que lorsqu'il cherche à devenir
exotérique. La vie ne s'enseigne que par ce qui est vivant.
Le mot école, tel qu'on l'emploie dans l'histoire des arts, où il
est question d'école vénitienne, florentine, romaine, etc. ne peut
plus s'appliquer au théâtre allemand. Il y a trente ou quarante ans
on le pouvait encore, car alors il était possible de se figurer un
art qui se développe dans des limités étroites selon les règles de
la nature et de l'art. Tout bien considéré, le mot école ne peut
s'appliquer qu'aux débutants; car dès qu'une école a produit de
grands maîtres, elle s'en détache pour exercer son influence
ailleurs. C'est ainsi que Florence exerce son influence sur la
France et sur l'Espagne: les Flamands et les Allemands doivent aux
Italiens plus de liberté d'esprit et de sentiment, tandis que les
méridionaux ont appris des habitants du nord à mettre plus
d'exactitude dans leur exécution.
Le théâtre allemand est arrivé à cette époque, de conclusion où la
culture générale est tellement répandue, qu'elle n'appartient plus
à aucun pays, et ne peut avoir aucun point de départ déterminé.
Le vrai et le naturel sont la base fondamentale de l'art dramatique
et de tous les autres arts. L'élévation du théâtre dépend du point
de vue sous lequel le poète et l'acteur envisagent et pratiquent
leur art. Heureusement pour l'Allemagne on y a pris l'habitude de
dire avec talent de bons vers, même en dehors du théâtre.
La déclamation et la mimique se fondent sur le débit, et comme ce
dernier est seul employé lorsqu'on lit haut, on peut en conclure que
des lectures à haute voix sont la meilleure école pour l'artiste
dramatique qui, pénétré de la dignité de sa vocation, tient toujours
à être naturel et vrai.
Shakespeare et Calderon ont fait un brillant éloge de ces lectures.
Mais il ne faut pas oublier qu'un talent étranger imposant et poussé
jusqu'à l'exagération, peut devenir funeste au développement de
l'art allemand.
L'individualité dans l'expression, est le commencement et la fin de
tout art. Chaque nation a son individualité différente, sous
certains rapports, de l'individualité humaine en général. Au premier
abord, elle répugne à une autre nation, mais peu à peu on s'y
accoutume, et si l'on n'y prend garde, on court risque d'y perdre sa
propre nature caractéristique et nationale.
C'est aux littérateurs de l'avenir à prouver historiquement tout ce
que Shakespeare et Calderon nous ont transmis de faux et de nuisible,
et jusqu'à quel point ces deux grandes lumières du ciel poétique
n'étaient pour nous que des feux follets qui égarent le voyageur au
lieu de l'éclairer.
Je n'approuverai jamais ceux qui placent le théâtre espagnol aussi
haut que le nôtre. Le sublime Calderon est si conventionnel qu'il
est difficile de deviner le talent du grand poète à travers son
étiquette théâtrale. En donnant de pareilles oeuvres à un autre
public, on est forcé de lui supposer assez de bonne volonté pour
renoncer momentanément à ses goûts et à ses habitudes, afin
d'admettre l'existence de ce qui lui est complètement étranger, et
de s'amuser des manières de voir et de sentir, du ton et du rhythme
d'un autre peuple.
* * * * *