CHAPITRE XVIII.

Les amis ne tardèrent pas à s'apercevoir avec bonheur qu'Ottilie

s'était décidée enfin à ouvrir le riche coffre, et à en tirer

plusieurs objets et pièces d'étoffes qu'elle disposa et tailla

elle-même, afin d'en composer un habillement aussi complet qu'élégant.

En aidant à sa maîtresse à replacer dans ce coffre les effets parmi

lesquels se trouvaient beaucoup de gants, de jarretières, de bas, de

souliers, Nanny s'aperçut qu'il serait difficile de les replier assez

adroitement pour les faire tenir tous dans ce même coffre, et elle

la pria de lui donner quelques-unes de ces bagatelles qui avaient

vivement excité sa coquetterie et sa cupidité. Ottilie refusa

positivement, mais elle lui fit signe de prendre dans sa commode tout

ce qu'elle y trouverait à son goût. Charmée de cette permission,

elle en usa avec autant d'indiscrétion que de maladresse, et courut

aussitôt montrer son butin à tous les domestiques du château.

Pendant ce temps, Ottilie replaça si adroitement tous les dons

d'Édouard dans le riche coffre, qu'ils ne paraissaient pas avoir été

dérangés. Puis elle ouvrit le tiroir secret placé dans le couvercle,

qui contenait divers billets d'Édouard, une boucle de ses cheveux, des

fleurs sèches qu'ils avaient cueillies ensemble dans des moments de

bonheur et d'espérance, et plusieurs autres souvenirs de ce genre.

Elle y ajouta le portrait de son père, ferma le tiroir et le coffre,

et passa son élégante clef à une petite chaîne d'or qu'elle portait au

cou.

Les changements survenus dans les allures d'Ottilie, avaient fait

naître les plus heureuses espérances chez ses amis. Charlotte surtout

était convaincue que le jour de la fête d'Édouard elle se remettrait

à parler, car elle avait cru reconnaître dans son sourire la joie

secrète qu'on cherche vainement à cacher quand on prépare une heureuse

surprise aux objets de ses affections. Personne ne savait que la

pauvre enfant passait des heures entières dans un état voisin de

l'anéantissement, et que la force qui la soutenait en présence de ses

amis était factice.

Mittler venait souvent au château et s'y arrêtait plus longtemps qu'à

l'ordinaire. Cet homme opiniâtre savait qu'il est des moments où

l'exécution des projets les plus difficiles devient facile. Le refus

d'Ottilie d'épouser Édouard et le silence qu'elle s'obstinait à garder

étaient à ses yeux des augures favorables. Aucune démarche concernant

le divorce n'avait été faite, il pouvait donc espérer encore que la

jeune fille trouverait à se placer dans le monde sans troubler l'union

des deux époux. Mais il se borna à observer, il céda même parfois et

se contenta de laisser deviner, de donner à entendre; en un mot, il se

conduisit assez sagement, du moins d'après son caractère.

Ce caractère cependant le dominait toutes les fois que l'occasion de

raisonner sur des matières importantes se présentait. Depuis longtemps

il vivait presque toujours seul, et lorsqu'il se trouvait en contact

avec les autres, ce n'était que pour agir; mais lorsque dans un cercle

d'amis il se laissait aller au plaisir de parler, sa parole, ainsi que

nous avons déjà eu occasion de le voir, roulait comme un torrent, sans

songer s'il blessait ou s'il guérissait, s'il faisait du bien ou du

mal.

La veille de l'anniversaire de la naissance d'Édouard Charlotte et le

Major étaient réunis au salon, en attendant le retour du Baron qui

était allé faire une promenade à cheval. Ottilie était restée dans sa

chambre, où elle travaillait à la parure du lendemain, secondée par

Nanny, qui comprenait et exécutait à merveille les ordres muets de sa

maîtresse.

Mittler, qui venait d'arriver au château, se promena d'abord à grands

pas dans le salon, puis la conversation tomba sur un de ses sujets

favoris. Selon lui, il n'y avait rien de plus barbare et de plus

contraire à l'éducation des enfants, et même à celle des peuples,

que de leur imposer des lois qui commandent ou défendent certaines

actions.

--L'homme est naturellement actif, dit-il, et, pour le faire bien

agir, il suffit de le bien diriger. Quant à moi, j'aime mieux

supporter un défaut jusqu'à ce qu'il se soit converti en qualité, que

de le faire disparaître pour ne rien mettre de bon à sa place. Nous

aimons tous à faire ce qui est bien et juste, pourvu qu'on nous en

fournisse l'occasion; alors nous le faisons, uniquement pour avoir

quelque chose à faire, et sans y attacher plus d'importance qu'aux

sottises et aux absurdités dont nous ne nous rendons coupables que

pour échapper à l'ennui et à l'oisiveté.

--Quel avantage, par exemple, continua-t-il, les enfants peuvent-ils

tirer des dix commandements de Dieu qu'on leur enseigne au catéchisme?

Passe encore pour le quatrième commandement: _Honore ton père et ta

mère_. Que l'enfant se pénètre bien de ce commandement pendant

la leçon, il trouvera, le long du jour, le moyen de le mettre en

pratique; mais le cinquième, à quoi bon: _Tu ne tueras pas_: comme si

c'était une chose toute simple et très-récréative que de s'entre-tuer.

Un homme fait s'abandonne à la colère, à la haine, à d'autres funestes

passions, et peut, égaré par elles et par la force des circonstances,

aller jusqu'à tuer son semblable; mais n'est-ce pas une atroce folie

que de défendre à de pauvres enfants le meurtre et l'assassinat? Si

on leur disait: Occupe-toi du bien-être des autres, cherche à leur

procurer ce qui leur est utile, à éloigner d'eux ce qui peut leur

nuire; expose ta vie pour sauver la leur, et songe que le mal que

tu pourrais leur faire retomberait sur toi-même, ce serait là des

enseignements tels qu'on doit en donner à des peuples civilisés,

et cependant on leur accorde à peine une petite place dans les

instructions supplémentaires du catéchisme.

--Et le sixième commandement! N'est-il pas horrible? Attirer la

curiosité des enfants sur les mystères les plus dangereux, et

enflammer leur imagination par des paroles énigmatiques, n'est-ce pas

les jeter de force au milieu des écueils qu'on veut leur faire éviter?

et ne vaudrait-il pas cent fois mieux abandonner au bon plaisir d'un

tribunal secret le châtiment de pareils crimes, que d'en bavarder en

pleine église devant la commune réunie?

Ottilie entra doucement et Mittler continua avec feu:

--_Tu ne commettras point d'adultère_! Que c'est grossier! Que c'est

inconvenant! Est-ce que cela ne sonnerait pas mieux aux oreilles si

l'on disait: Respecte les liens du mariage, et quand tu verras des

époux heureux, réjouis-toi de leur bonheur comme de l'éclat d'un beau

jour; s'il existe quelque sujet de mésintelligence entre eux, fais-les

disparaître, rapproche leurs coeurs, réconcilie-les; fais-leur sentir

les avantages de leur position avec un généreux désintéressement;

fais-leur comprendre surtout que si l'accomplissement de chaque

devoir est une source de bonheur, celui de ce devoir qui unit

indissolublement le mari et la femme est la base de tous les autres

devoirs, de tous les autres bonheurs de la vie sociale.

Charlotte était sur des charbons ardents, sa position était d'autant

plus pénible qu'elle savait que Mittler n'avait pas la conscience de

ce qu'il disait et devant qui il prononçait ces imprudentes paroles.

Elle allait l'interrompre lorsque Ottilie, dont le visage avait tout à

coup changé d'expression, se retira brusquement.

--J'espère, mon cher Mittler, dit Charlotte en s'efforçant de sourire,

que vous me ferez grâce du septième commandement.

--Des neuf commandements, si vous voulez, pourvu que celui qui

concerne le mariage soit respecté, car c'est le plus important de

tous.

Au même instant Nanny se précipita hors d'elle dans le salon en

poussant ces cris terribles:

--Au secours! au secours! mademoiselle va mourir, mademoiselle se

meurt!

Ottilie était retournée dans sa chambre en se soutenant à peine, les

vêtements dont elle voulait se parer le lendemain étaient encore

étalés sur les chaises, et Nanny qui venait de les contempler de

nouveau, avait exprimé son admiration à sa maîtresse en disant que

c'était une véritable parure de fiancée. A peine avait-elle prononcé

ces mots qu'Ottilie était tombée sur le canapé sans apparence de vie.

Egarée par la terreur, la jeune villageoise s'était précipitée dans le

salon pour appeler des secours.

Charlotte se rend en hâte chez sa nièce, accompagnée du Chirurgien

qui, attribuant l'état de la malade à la faiblesse, fait apporter

un consommé. Ottilie le repousse avec dégoût, presque avec horreur.

Surpris de cette répugnance il demande quels aliments elle peut avoir

pris dans le cours de la journée. Nanny hésite, se trouble, et finit

par avouer que sa maîtresse à refusé toute espèce de nourriture. Son

agitation excite les soupçons du Chirurgien; il l'entraîne dans une

pièce voisine, Charlotte les suit. La jeune fille se jette à leurs

pieds et confesse que depuis longtemps déjà c'était elle qui mangeait

les mets qu'on apportait à Ottilie pour ses repas.

--Mademoiselle m'y a forcée par des gestes tantôt suppliants et tantôt

menaçants, et puis, ajouta-elle dans toute l'innocence de son coeur,

j'avais tant de plaisir à manger ces mets délicats!

Lorsque le Major et Mittler vinrent prendre des nouvelles de la

malade, ils trouvèrent le Chirurgien et Charlotte autour d'elle.

La céleste enfant, malgré sa pâleur mortelle, n'avait pas perdu

connaissance; mais elle était toujours muette et immobile. On la pria

de se coucher; elle refusa d'un geste et fit approcher le coffre sur

lequel elle appuya ses pieds. Ainsi à demi étendue sur le canapé,

elle paraissait plus à son aise, et son regard et sa physionomie

annonçaient l'amour, la reconnaissance et le désir de dire à tous ses

amis un dernier et tendre adieu.

En rentrant au château Édouard apprend ce qui vient de s'y passer;

il se précipite dans la chambre d'Ottilie, se prosterne devant elle,

saisit sa main et l'inonde de larmes. Après un long et terrible

silence, il s'écrie tout à coup:

--N'entendrai-je plus jamais le son de ta voix? Ne peux-tu revenir à

la vie pour m'adresser un mot, un seul? Eh bien! soit, je te suivrai!

au-delà de la tombe nous parlerons un autre langage!

Ottilie lui pressa la main avec force et arrêta sur lui un regard

plein de vie et d'amour; les lèvres s'agitèrent longtemps en vain,

elle respira profondément et laissa enfin échapper ces paroles:

--Promets-moi de vivre ...

Epuisée par ce dernier effort de sa tendresse, elle retomba sur ses

coussins.

--Je le promets, murmura Édouard.

Cette promesse ne la rencontra plus sur la terre, elle la suivit dans

un meilleur monde: Ottilie avait cessé de vivre!...

La nuit se passa dans les larmes, Charlotte se chargea du triste soin

de faire ensevelir sa nièce. Le Major et Mittler la secondèrent de

tout leur pouvoir. Le désespoir semblait avoir anéanti Édouard, il ne

s'arracha à cet état que pour défendre positivement que l'on sortît

sa bien-aimée du château; puis il donna des ordres afin qu'elle fût

traitée comme une malade, car il soutenait qu'elle n'était pas

morte, qu'elle ne pouvait pas l'être. Craignant de l'irriter par la

contradiction, on laissa le corps d'Ottilie au château, et il ne

demanda point à le voir.

Un nouvel incident se joignit bientôt à tant de sujets de douleur et

d'alarmes, Nanny venait de disparaître. Après de longues recherches

on la retrouva enfin, mais dans un état d'égarement qui tenait de la

folie. Les reproches du Chirurgien lui avaient fait voir que, sous

plus d'un rapport, elle avait contribué à la mort de sa maîtresse. On

la ramena chez ses parents; les consolations et les procédés les plus

doux restèrent sans effet, et pour l'empêcher de s'échapper de nouveau

on fut obligé de l'enfermer.

On réussit peu à peu à arracher Édouard à la stupeur où il était tombé

d'abord, et par là on augmenta son malheur; car il ne pouvait plus se

dissimuler que tout espoir était à jamais perdu pour lui. Le voyant

plus tranquille en apparence, on chercha à lui faire comprendre qu'il

était indispensable de déposer dans la chapelle les restes d'Ottilie,

en ajoutant, toutefois, que dans cette silencieuse et riante demeure

qu'elle-même avait aidé à décorer, elle ne cesserait pas de compter

parmi les vivants. Il y consentit, mais à la condition expresse

qu'elle serait déposée dans un cercueil ouvert qui ne pourrait jamais

être fermé que par un couvercle de verre, et qu'une lampe, toujours

allumée, serait suspendue au plafond de la chapelle.

Le beau corps d'Ottilie fut revêtu de la parure qu'elle s'était

préparée elle-même, et l'on entoura son front d'une couronne de

marguerites, dont les nuances variées formaient autour de sa tête une

auréole prophétique. Pour orner le cercueil, l'église et la chapelle,

on avait dépouillé les jardins de toutes leurs parures; ils étaient

sombres et déserts, comme si déjà l'hiver avait engourdi la

végétation.

Dès les premiers rayons du jour, ou emporta Ottilie du château dans un

cercueil découvert, et le soleil levant éclaira pour la dernière fois

son beau visage et lui prêta les nuances de la vie. La foule se pressa

autour d'elle; on ne voulait ni la devancer ni la suivre, mais la

voir, la regarder et lui adresser un dernier adieu. L'émotion fut

générale; mais les jeunes filles surtout, dont elle avait été la

protectrice, étaient inconsolables. Nanny manquait au cortège; pour ne

pas augmenter son irritation par des images douloureuses, on lui avait

caché le jour et l'heure de l'enterrement. Quoique enfermée chez ses

parents dans une chambre qui donnait sur le jardin, elle entendit le

son des cloches qui lui fit deviner ce qui allait se passer. La garde

chargée de veiller sur elle l'avait imprudemment quittée pour assister

à la cérémonie. Restée seule, elle s'échappa par une fenêtre qui

donnait sur le corridor, d'où elle monta au grenier, car toutes les

autres portes de la maison étaient fermées.

En ce moment le cortège s'avançait lentement sur la route jonchée de

feuilles et de fleurs qui traversait le village. Bientôt il passa sous

la lucarne du grenier par laquelle Nanny voyait sa maîtresse mieux

et plus distinctement que tous ceux qui suivaient le cortège. Il lui

semblait qu'elle était portée sur des nuages et que, par un geste

surnaturel, elle l'appelait, et la jeune fille éperdue, hors d'elle,

se précipita par la lucarne.

La foule se dispersa de tous côtés avec des cris d'effroi, et les

porteurs déposèrent le cercueil auprès duquel Nanny était tombée sans

mouvement et comme si tous ses membres eussent été brisés. On la

releva, et soit hasard, soit prédestination, on l'appuya sur le

cadavre; car le dernier souffle de sa vie semblait vouloir rejoindre

celui de sa maîtresse bien-aimée. Mais à peine ses membres flottants

eurent-ils touché les vêtements d'Ottilie, qu'elle se redressa d'un

bond, leva les bras et les yeux vers le ciel, s'agenouilla devant le

cercueil et contempla la morte dans une pieuse extase. Puis elle se

leva comme animée d'une vie nouvelle, et s'écria avec une sainte joie:

--Oui, elle m'a pardonné le crime dont personne en ce monde n'aurait

pu m'absoudre, que je ne me serais jamais pardonné à moi-même, Dieu

vient de me le remettre par son regard, par son geste, par sa bouche à

elle!... La voilà redevenue silencieuse et immobile; mais vous l'avez

vue tous se redresser et me bénir les mains déjointes et levées sur

moi! Vous l'avez vue me sourire avec bonté, vous l'avez entendue! Oui,

vous êtes tous témoins qu'elle m'a dit: _Tout est pardonné_!... Je ne

suis plus une meurtrière parmi vous. Elle m'a absous, Dieu a confirmé

ce pardon, personne n'a plus le droit de m'adresser le moindre

reproche.

La foule qui s'était réunie de nouveau, se tint immobile; tout le

monde était surpris; on prêtait l'oreille, on regardait çà et là, on

ne savait plus que faire ni que devenir.

Portez-la maintenant à l'asile du repos, continua Nanny, elle a

courageusement supporté sa part d'action et de souffrance; elle ne

peut plus demeurer parmi nous.

Le cercueil se remit en marche, la jeune villageoise le suivit de près

et arriva avec lui à la chapelle.

En déposant les restes d'Ottilie dans cette chapelle, on avait placé à

sa tête le cercueil de l'enfant, et à ses pieds le magnifique coffre

renfermé dans une caisse de chêne. Une garde spéciale devait pendant

les premiers jours veiller sur le corps qui, à travers le couvercle

de verre du cercueil, charmait encore tous les yeux. Mais Nanny ne

voulait pas se laisser enlever ce qu'elle appelait son droit, elle

demanda à rester seule auprès de sa maîtresse et à veiller sur la

lampe qu'on alluma pour la première fois. L'accent passionné dont elle

exprima ce désir, fit qu'on y céda dans la crainte de porter à sa

raison une atteinte dangereuse.

Nanny cependant ne resta pas longtemps seule dans la chapelle. Dès que

la nuit fut venue, et que la lumière vacillante de la lampe y répandit

sa clarté lugubre, la porte s'ouvrit, et l'Architecte franchit le

seuil de ce lieu dont les murs pieusement décorés par lui et doucement

éclairés par la lampe nocturne, se présentaient à ses regards sous

un aspect d'antiquité prophétique, dont il ne les aurait jamais crus

susceptibles.

Nanny, assise près du cercueil, le reconnut aussitôt, et lui indiqua

par un geste silencieux les restes inanimés de sa maîtresse.

L'extérieur de l'Architecte annonçait la force et les grâces de la

jeunesse, mais une puissance surnaturelle semblait l'avoir tout à coup

refoulé sur lui-même. Muet, immobile, les regards fixés sur le corps

d'Ottilie, il la contemplait en joignant ou plutôt en se tordant les

mains avec un mouvement de désespoir compatissant.

C'est ainsi que naguère il s'était tenu debout devant Bélisaire; en ce

moment ce n'était pas l'art, c'était la nature qui le faisait retomber

dans la même position. Ottilie, morte comme Bélisaire aveugle,

offrait un exemple terrible des abîmes où s'engloutissent toutes les

espérances de la terre. Si Bélisaire nous force à regretter la valeur,

la sagesse, le rang et la richesse perdus par la volonté du même

prince qui avait d'abord cherché à développer, à utiliser ses rares

qualités; on ne peut s'empêcher de voir dans Ottilie l'exemple de

toutes les vertus modestes et bienfaisantes, à peine sorties des

profondeurs mystérieuses où la nature se plaît à les cacher. Sa main

froide et dédaigneuse, les avait détruites presqu'aussitôt comme

si elle se plaisait à se jouer de l'espèce humaine, qui accueille

toujours avec une joyeuse satisfaction, ces aimables et rares vertus

dont l'influence lui est si nécessaire; tandis qu'elle déplore leur

absence par un deuil sincère.

L'Architecte garda le silence, Nanny ne proféra pas une parole; mais

lorsqu'elle le vit fondre en larmes et prêt à succomber sous le poids

de sa douleur, elle lui parla avec tant de force et de vérité, tant

de bienveillance et de persuasion, que tout en s'étonnant du pouvoir

qu'elle exerçait sur lui, il voyait avec elle la belle Ottilie planer

et agir dans les régions célestes. Ses larmes s'arrêtèrent, sa douleur

s'adoucit, il se prosterna devant le cercueil, prit congé de Nanny par

un cordial serrement de main, s'élança sur son cheval, et franchit

avant le jour les limites de la contrée où il n'avait été ni vu, ni

reconnu par personne.

Le Chirurgien, qui avait, à l'insu de Nanny, passé la nuit dans

l'église, se rendit de bonne heure auprès d'elle, et s'étonna beaucoup

de la trouver calme et sensée; car il s'attendait à l'entendre parler

de visions et d'entretiens nocturnes avec Ottilie. Mais si elle

avait retrouvé complètement le souvenir du passé et la conscience du

présent, sous tous les autres rapports elle persistait à croire à la

réalité de ce qui lui était arrivé pendant l'enterrement de sa jeune

maîtresse, et elle répétait sans cesse, avec autant de joie que de

conviction, que le cadavre s'était redressé sur son cercueil pour

l'appeler, lui pardonner et la bénir.

Ottilie continua à paraître endormie, aucun symptôme de destruction ne

se fit sentir, et ce phénomène, joint au miracle que Nanny racontait à

tout venant, attira les habitants de la contrée. Les uns venaient

pour se moquer, les autres pour se confirmer dans leurs doutes, un

très-petit nombre pour espérer et croire.

Tout besoin dont la satisfaction matérielle est impossible engendre la

foi. Nanny, brisée par une chute terrible aux yeux de la population

de tout un village, avait été rappelée à la vie par le simple

attouchement des restes d'Ottilie, pourquoi d'autres malades ne

jouiraient-ils pas du même bonheur? Cette pensée devait nécessairement

germer dans la tête des jeunes mères dont les enfants souffraient

de quelque mal incurable, elles les apportèrent en secret près

du cercueil, et les guérisons subites, qui peut-être n'étaient

qu'imaginaires, augmentèrent tellement la confiance générale, que

l'affluence des infirmes devint telle, qu'on se vit forcé de leur

interdire l'entrée de la chapelle.

Édouard n'avait osé une seule fois aller visiter Ottilie. Ne vivant

plus que de la vie animale, la source des larmes s'était tarie dans

son coeur, il semblait être devenu inaccessible à la douleur morale.

Ne prenant plus aucun intérêt à ce qui se passait autour de lui, on

le voyait chaque jour diminuer la dose de nourriture qu'il avait

l'habitude de prendre. S'il se ranimait parfois, ce n'était qu'en

buvant dans le verre qui, malheureusement, n'avait été pour lui qu'un

faux prophète. Cependant il contemplait toujours avec plaisir ses

chiffres enlacés, et son regard semblait dire qu'il continuait à y

voir le pronostic d'une prochaine réunion.

Si l'homme heureux s'appuie sur chaque hasard, sur chaque circonstance

fortuite, pour s'élever toujours plus haut dans la sphère de son

bonheur, les incidents les plus légers suffisent pour abattre et

désespérer ceux qui souffrent.

Un jour qu'Édouard allait porter à ses lèvres son verre chéri, il

l'éloigna tout à coup avec effroi, car il venait de s'apercevoir de

l'absence d'un signe particulier dont il l'avait marqué, et que lui

seul connaissait. Le valet de chambre fut forcé d'avouer que le

véritable verre avait été cassé et remplacé par un autre parfaitement

semblable et qui datait également de la première jeunesse du Baron.

Édouard ne manifesta ni colère ni chagrin; convaincu, que le sort

venait de prononcer son arrêt, l'emblème de cet arrêt ne pouvait

l'émouvoir; cependant, si jusque là il s'était abstenu de manger,

il était facile de voir que, dès ce moment, les boissons ne lui

plaisaient plus; et bientôt après il cessa de parler.

Une inquiétude cruelle le dominait de temps en temps, alors il

redemandait de la nourriture et se remettait à parler.

--Hélas! dit-il, dans un de ces moments au Major qui ne le quittait

jamais, que je suis malheureux! tous mes efforts pour l'imiter ne

sont qu'une vaine parodie. Ce qui était un bonheur pour elle, est une

torture pour moi. C'est par respect pour ce bonheur que je supporte

cette torture, il faut que je la suive sur la route qu'elle a choisie

pour me quitter; mais la force de ma constitution, et la promesse que

j'ai eu l'imprudence de lui faire me retiennent. Quelle terrible tâche

que de vouloir imiter ce qui est inimitable! Je le sens, cher ami, il

faut du génie pour tout, même pour subir le martyre.

L'état d'Édouard était si désespéré qu'il nous paraît inutile de

parler de la tendresse conjugale, des attentions, de l'amitié et des

secours de l'art qui, pendant quelque temps encore, entourèrent cet

infortuné.

Un matin Mittler le trouva mort dans son lit; il appela le Chirurgien

et examina, avec sa présence d'esprit habituelle, toutes les

circonstances de ce trépas subit. Charlotte accourut, le soupçon d'un

suicide se présenta à sa pensée; elle accusa tout le monde et s'accusa

elle-même d'une négligence impardonnable. Mittler et le Chirurgien la

convainquirent bientôt du contraire. L'un s'appuyait sur des causes

morales et l'autre sur des preuves matérielles. Il était facile de

voir qu'Édouard avait été surpris par la mort. Un petit coffre et un

portefeuille contenant des fleurs qu'Ottilie avait cueillies pour lui

dans des moments de bonheur; les billets qu'il lui avait écrits, sans

en excepter celui que Charlotte avait relevé et qu'elle lui avait

remis d'une manière si prophétique; une boucle de ses cheveux

et plusieurs autres souvenirs de son amie qu'il avait toujours

soigneusement cachés, étaient ouverts devant lui; et, certes, il ne

pouvait pas avoir eu l'idée d'exposer ces précieux trésors aux regards

indiscrets du premier valet que le hasard aurait pu conduire dans sa

chambre.

Ce coeur, que la veille encore des émotions violentes faisaient

tressaillir, avait enfin trouvé le repos, et l'on pouvait croire à son

salut éternel, puisqu'il avait cessé de battre en s'occupant d'une

bienheureuse, d'une sainte.

Charlotte lui accorda une place à côté d'Ottilie, et donna des ordres,

pour que jamais personne ne fût à l'avenir déposé dans cette chapelle.

Ce fut à cette condition expresse qu'elle dota richement l'église et

l'école, le pasteur et le maître d'école.

Les deux amants reposent enfin l'un à côté de l'autre; la paix règne

dans leur éternelle demeure, et, du haut de la voûte de cette demeure,

des anges, auxquels une mystérieuse parenté semble les unir, les

regardent avec un sourire céleste. Quel ne sera pas le bonheur de ces

amants lorsqu'un jour ils se réveilleront ensemble, et si près l'un de

l'autre!

Les affinités électives Suivies d'un choix de pensées du même · 第 57 / 65 题