«Pourquoi, mes bien-aimés, faut-il que je vous dise clairement ce que
vous devez déjà avoir deviné? Je me suis laissée écarter de la route
que je devais suivre, et je ne puis plus y rentrer. Le démon qui m'a
égarée a pris tant d'empire sur moi, que j'ai beau être d'accord
avec moi-même au fond de mon âme, il fait surgir des circonstances
extérieures par lesquelles il m'empêche d'exécuter mes bonnes
résolutions.
«Je m'étais sincèrement promis de renoncer à Édouard et de ne plus
jamais le revoir. Le sort en a décidé autrement; nous nous sommes
revus malgré moi, malgré lui-même. J'ai peut-être trop fidèlement
tenu la promesse que j'avais faite de ne plus jamais lui parler. Dans
l'agitation cruelle du moment terrible où je l'ai vu en face de moi,
ma conscience m'a dit que je devais agir comme je l'ai fait. J'ai
gardé le silence, je suis devenue muette devant mon ami, et je n'ai
plus rien à dire à personne. Les voeux de certains ordres religieux
peuvent, parfois, peser péniblement sur celui qui les a acceptés
volontairement; le mien m'a été imposé par l'impression du moment,
souffrez donc que j'y persiste tant que mon coeur m'y obligera. Ne
mettez aucun médiateur entre nous, ne cherchez ni à me faire parler ni
à me faire prendre plus de nourriture que je n'en ai rigoureusement
besoin. Que votre indulgence, que votre bonté m'aident à sortir de
cette cruelle époque de ma vie! je suis jeune, et la jeunesse se remet
facilement et au moment où on s'y attend le moins. Supportez-moi dans
votre cercle, consolez-moi par votre amour, éclairez-moi par vos
entretiens, mais permettez à ma conscience de ne suivre que ses
propres inspirations pour tout ce qui ne concerne qu'elle.»
* * * * *
Le voyage projeté des deux amis ne se réalisa point, car la mission
du Major fut remise à une époque indéterminée. Ce contre-temps charma
Édouard, car le billet d'Ottilie avait ranimé toutes ses espérances;
se sentant de nouveau la force de persévérer et d'attendre, il déclara
positivement que, sous aucun prétexte, il ne consentirait à s'éloigner
du château.
--Il n'y a rien de plus extravagant, s'écria-t-il, qu'une renonciation
volontaire et anticipée; quand un bien précieux est sur le point de
nous échapper, ne vaut-il pas mieux chercher à le ressaisir? Une
pareille folie ne peut découler que de la sotte prétention de
conserver du moins les apparences de la liberté du choix. Trop de fois
déjà je me suis laissé égarer par cette vanité insensée. Elle m'a fait
fuir des amis qui m'étaient chers et dont je ne m'éloignais que parce
que je savais que tôt ou tard je serais contraint de me séparer d'eux,
et que je ne voulais pas avoir l'air de céder à la nécessité. Pourquoi
m'éloignerais-je d'elle? Ne sommes-nous pas déjà que trop séparés? Je
n'ose plus ni presser sa main ni l'attirer sur mon coeur, je ne puis
pas même le penser sans tressaillir! Elle ne s'est pas détournée de
moi, non, elle s'est élevée au-dessus de moi!
Ce fut ainsi que tout resta sur l'ancien pied. Rien n'égalait le
bonheur d'Édouard lorsqu'il se trouvait près d'Ottilie, et la jeune
fille aussi éprouvait une douce sensation qu'elle ne pouvait chercher
à éviter, puisqu'elle lui devenait toujours plus indispensable. Le
magnétisme mystérieux qu'ils avaient toujours exercé l'un sur l'autre,
n'avait rien perdu de sa puissance. Quoiqu'habitant sous le même
toit, ils ne pensaient pas toujours exclusivement l'un à l'autre,
s'occupaient souvent d'objets différents et suivaient les impulsions
opposées de leur entourage, et cependant ils se trouvaient et se
rapprochaient toujours. Quand ils entraient au salon, on les voyait
bientôt debout ou assis côte à côte: pour se sentir calmes et heureux,
ils avaient besoin de se tenir ainsi le plus près possible; mais
ce rapprochement leur suffisait, sans leur faire désirer les
communications plus positives du regard et de la parole. Alors
ce n'étaient plus que deux personnes réunies en une seule par le
sentiment instinctif d'un bien-être parfait, et qui se sentaient aussi
contentes d'elles-mêmes que du monde. Si l'un d'eux s'était trouvé
retenu malgré lui à une extrémité de l'appartement, l'autre se
serait aussitôt dirigé vers ce point, sans avoir la conscience de ce
mouvement. La vie était pour eux une énigme dont ils ne comprenaient
le mot que lorsqu'ils étaient ensemble.
Ottilie semblait avoir retrouvé un calme parfait et une entière
sérénité d'esprit, au point que l'on croyait n'avoir plus rien à
redouter pour elle. Jamais elle ne se dispensait de paraître aux
réunions de la famille, la table seule exceptée. Elle avait si
vivement manifesté le désir de manger seule dans sa chambre, qu'on
s'était cru obligé de céder à cette fantaisie. Nanny seule était
chargée de la servir.
Les choses qui arrivent ordinairement à tels ou tels individus, se
représentent plus souvent que nous ne le croyons, parce qu'elles
sont pour ainsi dire une conséquence de leur nature. Le sentiment de
l'individualité, les penchants, les tendances, les localités, les
entourages et l'habitude, forment un élément, une atmosphère où seuls
nous vivons et respirons à notre aise. Voilà pourquoi nous retrouvons
presque toujours, après une longue absence, les amis dont la
versatilité nous a souvent désespérés, tels que nous les avons
quittés.
C'était ainsi que nos amis semblaient, dans leurs rapports de chaque
jour, se mouvoir dans le même cercle. Malgré son silence obstiné,
Ottilie trouvait moyen de prouver par une foule de petites prévenances
qu'elle était toujours serviable et bonne, et chacun avait repris
ses allures et son caractère. Enfin, cet intérieur reflétait si
parfaitement l'image du passé, qu'il était possible, permis même
de croire que rien n'y était changé, ou que, du moins, tous s'y
remettraient bientôt complètement sur l'ancien pied.
On était en automne et les jours ressemblaient par leur durée à ceux
du printemps, où le Capitaine et Ottilie furent appelés au château.
Les heures de promenades et celles des réunions au salon étaient les
mêmes; et les fruits et les fleurs de la saison actuelle paraissaient
être les produits de cet heureux printemps. On croyait les avoir
cultivés et semés ensemble; tout ce qui s'était passé entre ces deux
époques était tombé dans l'oubli.
Le Major allait et venait sans cesse du château à la résidence, et de
la résidence au château; Mittler aussi venait souvent voir les amis.
Les amusements des soirées avaient repris leur cours régulier. Édouard
mettait, dans ses lectures habituelles, plus de feu et de sentiment
que jamais, on aurait dit qu'il cherchait, tantôt par la gaîté
et tantôt par le sentiment, à faire revenir Ottilie de son
engourdissement et à triompher de son silence obstiné. Tenant comme
autrefois son livre de manière à ce qu'elle pût y lire, il était
inquiet, distrait chaque fois qu'il n'avait pas la certitude qu'elle
devançait du regard chaque mot qu'il prononçait.
Les soupçons, les inquiétudes, les susceptibilités du passé s'étaient
complètement évanouis. Le violon du Major s'unissait instinctivement
au piano, quand Charlotte le tenait, et la flûte d'Édouard se mariait
avec bonheur au jeu d'Ottilie, quand les touches de cet instrument
vibraient sous les doigts de la jeune fille.
Ce fut dans cette disposition d'esprit qu'on vit approcher
l'anniversaire de la naissance du Baron, pour laquelle l'année
précédente on avait vainement espéré son retour au château. Cette fois
on s'était promis de célébrer ce jour dans une douce et silencieuse
intimité. A mesure qu'il approchait, Ottilie devenait plus grave et
plus solennelle. Quand elle visitait les jardins, elle semblait passer
les fleurs en revue, et faisait signe au jardinier de veiller avec
soin sur elles, et, surtout, sur les marguerites, qui, cette année,
donnaient avec une abondance extraordinaire.