Entraînée par le tourbillon des plaisirs les plus bruyants et les plus
bizarres, Luciane continua à fouetter devant elle l'ivresse de la vie
au milieu du tourbillon des plaisirs sociaux. Son cortège grossissait
de jour en jour; car elle savait s'attacher, par sa bienveillance et
par sa générosité, tous ceux qu'elle n'avait pu réussir à attirer par
son extravagance et ses folies.
Sa grande-tante et son futur rivalisaient entre eux pour prévenir
ses désirs, aussi ne connaissait-elle pas même la valeur des choses
qu'elle prodiguait. Lorsqu'une dame de sa société lui paraissait moins
richement habillée que les autres, elle l'affublait à l'instant d'un
châle magnifique ou de toute autre parure qui lui manquait; et elle
imposait ces dons avec tant d'adresse et de bonté, qu'il était aussi
impossible de les refuser que de s'en offenser.
Quand elle se transportait d'un lieu à un autre, un des jeunes
gentilshommes qui l'accompagnaient toujours, était spécialement chargé
d'aller à la découverte des vieillards et des malades indigents, et de
leur distribuer, de sa part, de riches aumônes; ce qui lui donnait la
réputation d'ange tutélaire, de seconde providence des malheureux.
Cette réputation flattait agréablement sa vanité, mais elle l'exposait
en même temps à des inconvénients graves et réels; car cette
orgueilleuse bienfaisance la rendait le point de mire, non-seulement
des pauvres, mais des paresseux et des intrigants.
Le hasard qui semblait lui être toujours favorable, fit qu'on parla un
jour devant elle d'un jeune homme du voisinage fort beau et fort bien
fait, mais qui avait perdu la main droite dans une bataille. Cette
mutilation, quoiqu'honorable, l'avait rendu si misanthrope qu'il
s'était consacré tout entier à l'étude, et ne voyait qu'un très-petit
nombre d'anciens amis avec lesquels il ne se trouvait pas réduit à la
fâcheuse nécessité d'expliquer toujours de nouveau la catastrophe qui
l'avait privé de sa main.
Luciane se promit d'attirer ce jeune homme au château. Elle réussit
d'abord à le faire assister à ses réunions intimes, où elle le traita
avec tant de prévenances et tant d'égards, qu'il finit par se décider
à venir à ses assemblées quotidiennes, et même à ses fêtes brillantes.
Dans toutes les circonstances possibles, elle avait toujours soin de
le placer à ses côtés, et toutes ses attentions étaient pour lui. A
table, elle le servait elle-même; et quand la présence de quelque
personnage important la forçait à l'éloigner, les domestiques avaient
ordre de prévenir tous ses désirs. Enfin elle témoigna tant d'égards
pour son malheur, et semblait chercher si sincèrement à le lui faire
oublier, qu'il finit par s'en applaudir. Pour mettre le comble à
ses séductions, elle l'engagea à écrire de la main gauche et à lui
adresser ses essais. Le malheureux jeune homme sentit que par ce moyen
il pourrait prolonger ses rapports avec la plus séduisante des femmes,
même lorsqu'il serait loin d'elle. Aussi se livra-t-il avec passion au
travail qu'elle lui avait conseillé, et il lui semblait qu'il venait
de s'éveiller à une vie nouvelle et pleine de charmes. Les lettres et
les vers qu'il adressait à Luciane, et la préférence marquée qu'elle
continuait à lui accorder, loin d'exciter la jalousie du futur,
n'étaient à ses yeux qu'une preuve nouvelle du haut mérite de sa
fiancée. Au reste, il avait assez observé son caractère pour être
certain que la plupart de ses bizarreries étaient de nature à détruire
les soupçons à mesure qu'elle les faisait naître. Elle aimait à se
jouer de tout le monde, à railler et à tourmenter tantôt l'un, tantôt
l'autre; à pousser, heurter, culbuter tous ceux qui l'entouraient,
sans distinction de sexe, d'âge ou de rang; mais elle n'accordait à
personne le droit d'en agir de même envers elle. S'offensant de la
moindre liberté, elle savait tenir les autres dans les bornes de la
plus sévère bienséance, que cependant elle dépassait à chaque instant.
Etait-ce légèreté ou principe? mais si elle aimait passionnément les
louanges, elle savait braver le blâme; et si elle cherchait à captiver
les coeurs par ses prévenances, elle ne craignait pas de les blesser
par son humeur moqueuse et satirique.
Dans tous les châteaux de la contrée on s'empressait de lui faire,
ainsi qu'à sa société, l'accueil le plus gracieux et le plus
distingué, et cependant elle ne revenait jamais de ses visites sans
prouver, par ses observations railleuses, que son esprit ne saisissait
jamais que le côté ridicule des diverses situations de la vie.
Là, c'étaient trois frères qui avaient vieilli dans le célibat parce
que chacun d'eux aurait cru manquer à la politesse, s'il n'avait pas
cédé à l'autre le privilège de se marier le premier. Ici une petite
jeune femme tourbillonnait autour d'un mari vieux et grand, et
ailleurs un petit homme éveillé vivait à l'ombre d'une géante
disgracieuse. Ailleurs encore on butait à chaque pas dans les jambes
d'un enfant, tandis qu'un autre château, malgré la nombreuse société
qu'elle y réunissait, lui avait semblé vide, parce qu'il n'y avait pas
d'enfants.
--Les vieux époux, disait-elle, devraient se faire ensevelir le plus
tôt possible, afin que l'on pût du moins entendre, dans leur lugubre
demeure, les bruyants éclats de rire des collatéraux. Quant aux
jeunes époux, il faut qu'ils voyagent, car la vie de ménage les rend
souverainement ridicules.
Les choses inanimées ne trouvaient pas chez elle plus d'indulgence;
sa malignité s'excitait sur les antiques tapisseries de haute lisse,
comme sur les tentures les plus modernes; sur les respectables
tableaux de famille, comme sur les plus frivoles gravures des modes du
jour.
Tous ces travers, cependant, n'étaient pas le résultat d'une
méchanceté réfléchie, mais d'une pétulance folle et présomptueuse.
Jamais encore elle ne s'était montrée malveillante pour personne,
Ottilie seule lui inspira ce sentiment, et elle ne chercha pas même
à le déguiser. Tout le monde remarquait et louait son activité
infatigable, tandis que Luciane n'en parlait jamais qu'avec une
amertume dédaigneuse. Pour la convaincre du mérite de cette jeune
fille, on lui apprit qu'elle étendait ses soins jusque sur les jardins
et sur les serres, et dès le lendemain Luciane se plaignit de la
rareté des fleurs et des fruits, comme si elle avait oublié que l'on
était au milieu de l'hiver. Elle poussa même la malice jusqu'à faire
enlever chaque jour, sous prétexte d'orner les appartements et les
tables, les fleurs en boutons et les branches vertes des arbres, afin
de détruire ainsi, pour toute la saison prochaine, les espérances
d'Ottilie et du jardinier dont elle secondait les intelligents
travaux.
Persuadée que la pauvre enfant ne pouvait se mouvoir à son aise que
dans le cercle domestique, Luciane l'en arracha malgré elle, tantôt
pour aller aux assemblées ou aux bals du voisinage, tantôt pour
grossir le cortège de ses promenades en traîneau et à cheval,
à travers la neige, la glace et la tempête. En vain Ottilie
chercha-t-elle à lui faire comprendre que ses devoirs de ménagère la
retenaient à la maison, et que sa santé était trop délicate pour un
pareil genre de vie, Luciane avait pour principe que tout ce qui lui
convenait ne devait gêner ni incommoder personne.
Bientôt cependant elle eut lieu de se repentir de ce despotisme; car
Ottilie, quoique toujours la moins parée, était, aux yeux des hommes
du moins, la plus belle. Sa mélancolie pensive les attirait, et sa
douceur inaltérable les fixait. Le futur lui-même subissait, sans le
savoir, cette fascination; il aimait à s'entretenir avec elle, et à la
consulter sur un projet qui le préoccupait fortement.
L'Architecte S'était décidé enfin à lui montrer ses dessins et sa
collection d'objets d'antiquité, il consentit même à lui faire voir
les travaux qu'il avait exécutés dans les domaines du Baron, ainsi
que les restaurations et les peintures de l'église et de la chapelle.
Cette complaisance eut le résultat qu'elle ne pouvait manquer d'avoir:
le futur de Luciane conçut une haute idée du talent et du caractère de
l'Architecte.
Riche, et amateur passionné des arts, ce jeune seigneur était assez
sage pour sentir qu'il perdrait son temps et son argent, s'il suivait
au hasard le penchant qui le poussait à faire bâtir et à réunir des
objets curieux. La direction d'un homme prudent et expérimenté lui
était indispensable, et personne ne pouvait mieux remplir son but que
l'Architecte, dont il venait de faire connaissance d'une manière si
inattendue: il en parla à Luciane qui l'excita à s'attacher sans délai
ce jeune artiste.
En allant ainsi au-devant des désirs de son futur, elle n'avait
d'autre intention que d'enlever à Ottilie un homme remarquable qui
lui avait voué une amitié si tendre, qu'on ne pouvait manquer d'y
reconnaître un commencement d'amour. L'idée que les conseils et les
secours d'un artiste aussi distingué pourraient lui être utiles à
elle-même, n'entrait pour rien dans sa conduite. Cependant il avait
déjà plus d'une fois donné à ses fêtes improvisées un mérite réel;
mais loin de lui en savoir gré, elle ne supposait pas même la
possibilité qu'elle pût avoir besoin de ses avis; elle se croyait
supérieure en tout et à tout le monde. Au reste, l'intelligence et
l'adresse de son valet de chambre qui lui avaient suffi jusque là,
étaient en effet tout ce qu'il fallait pour exécuter ses inventions
vulgaires et bornées; car jamais elle ne voyait, pour célébrer les
anniversaires ou tout autre jour remarquable, qu'un autel où brûlait
l'encens et la flamme du sacrifice, un buste, des couronnes, des
guirlandes et des transparents.
Ottilie était parfaitement à même de donner à son futur cousin une
juste idée de la position dans laquelle se trouvait l'Architecte. Elle
savait que Charlotte ne pouvait ni ne voulait plus l'employer, et que,
sans l'arrivée de Luciane et de sa brillante suite, il aurait déjà
quitté le château; la rigueur de la saison rendant d'ailleurs toute
construction impossible, lors même qu'on aurait voulu en faire
exécuter. L'intelligent artiste avait donc plus que jamais besoin d'un
protecteur qui eût le pouvoir et la volonté d'utiliser son talent.
Les rapports de cet artiste avec l'aimable Ottilie étaient nobles et
purs comme elle. La jeune fille aimait à le voir déployer sous ses
yeux les forces actives de sa belle intelligence, comme on aime à être
témoin des utiles travaux et des honorables succès d'un frère. Son
affection calme et paisible ne sortait pas de ses limites; une passion
quelconque ne pouvait plus trouver de place dans son coeur qu'Édouard
remplissait tout entier; Dieu, lui qui pénètre partout, pouvait seul y
régner avec lui.
Plus l'hiver devenait rigoureux et les routes impraticables, plus on
s'applaudissait du hasard qui avait mis tout le voisinage à même de
passer, en bonne compagnie, cette triste saison avec ses courtes
journées et ses nuits interminables. Le torrent des visiteurs qui
inondait le château allait toujours en croissant; on avait tant parlé
de la vie joyeuse qu'on y menait, que ces bruits attirèrent les
officiers en garnison dans les environs. Les uns, aussi bien élevés
que bien nés augmentèrent la satisfaction générale, tandis que les
autres causèrent plus d'un désordre par leur manque d'usage et leur
grosse gaîté.
Au milieu de ce mouvement perpétuel, le Comte et la Baronne arrivèrent
de la manière la plus inattendue; leur présence convertit tout à
coup cette cohue bigarrée en une véritable cour. Les hommes les plus
distingués par leur rang et leurs manières se groupèrent autour
du Comte, et la Baronne donna l'impulsion aux dames qui, toutes,
rendaient justice à son mérite supérieur.
On avait été surpris d'abord de les voir arriver ensemble et
publiquement. L'air de satisfaction qui respirait sur leur visage
avait mis le comble à cette surprise. En apprenant que la femme du
Comte venait de mourir, et que, par conséquent, il pouvait épouser
la Baronne dès que les convenances sociales le lui permettraient, on
comprit leur gaîté et on la partagea franchement.
Ottilie seule se rappela avec une vive douleur leur première visite,
et tout ce qui avait été dit alors sur le mariage et le divorce, sur
le devoir et les penchants, sur les désirs et sur la résignation.
Ces deux amants dont, à cette époque, rien encore n'autorisait les
espérances, se représentaient devant elle, sûrs enfin de leur bonheur,
au moment même où tout lui imposait la loi de renoncer au sien. Il
était donc bien naturel qu'elle ne pût les revoir sans étouffer un
soupir et essuyer furtivement une larme de regret.
A peine Luciane eut-elle appris que le Comte aimait la musique,
qu'elle organisa des concerts, où elle espérait briller par son chant
qu'elle accompagnait de la guitare, instrument dont elle se servait
avec art. Quant à sa voix, elle était belle et bien cultivée; mais il
était aussi impossible de comprendre les paroles qu'elle chantait que
celles de toutes les belles chanteuses allemandes qui font les délices
des salons. Un soir son triomphe fut troublé par un incident peu
flatteur pour son amour-propre.
Au nombre des auditeurs se trouvait un jeune poète qui, pour
l'instant, était l'objet de ses préférences, parce qu'elle voulait le
mettre dans la nécessité de composer des vers pour elle, et de les lui
dédier authentiquement. Pour hâter ce résultat, elle avait pris le
parti de ne chanter que les vers de ce poète. Dès que le premier
morceau fut fini, il vint comme tout le monde, ainsi que la politesse
l'exige, la féliciter sur son admirable talent. Luciane, qui en
avait espéré davantage de sa part, hasarda, mais en vain, plusieurs
allusions sur le choix des paroles. Forcée enfin de reconnaître qu'il
ne la comprenait pas, ou qu'il ne voulait pas la comprendre, elle
chargea un des gentilshommes de sa suite, accoutumé à exécuter ses
ordres, de demander directement au poète récalcitrant si ses vers,
chantés par une si belle bouche et une voix si séduisante, ne lui
avaient pas paru plus beaux qu'à l'ordinaire.--Mes vers? demanda le
poète surpris, mais je n'ai entendu que des voyelles, et pas même
nettement articulées! N'importe, il est de mon devoir de remercier
cette dame de son aimable attention, et je m'en acquitterai.
Le Courtisan était trop bien appris pour rendre à sa souveraine un
compte fidèle de sa mission, le poète paya sa dette par des phrases
sonores, mais banales, et Luciane lui exprima assez clairement le
désir de pouvoir chanter à la première occasion une romance composée
par lui et pour elle. Piqué de cette demande, il eut un instant la
pensée de lui présenter un alphabet, et de lui conseiller de prendre
au hasard les premières lettres venues, avec l'intention d'en former
un hymne à sa louange, qu'elle pourrait ensuite appliquer au premier
air qu'il lui plairait de choisir; mais il sentit à temps que cette
ironie eût été trop amère, et même inconvenante. La soirée cependant
ne devait pas se passer sans faire subir à Luciane une humiliation
complète, car on ne tarda pas à lui apprendre que le jeune poète
venait de glisser dans le cahier de musique d'Ottilie un charmant
petit poème qu'il avait composé sur un des airs favoris de la jeune
fille, et dans lequel respirait un sentiment trop tendre pour qu'il
fût possible de ne l'attribuer qu'à la simple galanterie.
Les personnes avides de louanges et dominées par le besoin de briller,
se croient ordinairement aptes à tout, et s'attachent presque toujours
de préférence à ce qu'elles font mal. Luciane était plus que toute
autre soumise à cette loi; aussi ne tarda-t-elle pas à chercher de
nouveaux succès dans la déclamation. Sa mémoire était bonne, mais son
débit était calculé sans intelligence, et exalté sans passion. Elle
avait, en outre, contracté la mauvaise habitude de ne jamais rien
réciter sans faire des gestes qui confondaient désagréablement le
genre lyrique et épique avec le genre dramatique.
Le Comte, dont l'esprit pénétrant avait saisi en peu de jours tous les
travers de la société dont il était, pour ainsi dire, le chef et le
directeur, suggéra à Luciane un projet qui devait lui fournir le moyen
de se poser d'une manière nouvelle devant ses admirateurs.
--Vous avez autour de vous, lui dit-il, beaucoup de personnes
spirituelles et gracieuses, et je suis étonné qu'avec leur secours
vous n'ayez pas encore représenté quelques tableaux célèbres. Ces
sortes de représentations demandent une foule de soins et d'apprêts,
j'en conviens, mais elles ont un charme infini.
Ce genre d'amusement convenait parfaitement au goût et au caractère de
Luciane, aussi s'empressa-t-elle de suivre le conseil indirect que le
Comte venait de lui donner, et dont elle avait le droit d'espérer de
grands succès. Sa taille élégante, ses formes arrondies, sa figure
régulière et expressive, ses beaux cheveux bruns, son cou blanc et
souple, tout en elle enfin était parfait et digne de servir de modèle
au plus grand peintre; et son penchant pour les tableaux vivants
serait sans doute devenu une passion exclusive, si elle avait su
qu'elle était plus belle encore quand elle était tranquille et calme,
que lorsqu'elle se mouvait sans cesse; car alors elle avait quelque
chose de turbulent qui devenait parfois disgracieux.
Ne pouvant se procurer les tableaux des grands maîtres que l'on
voulait représenter, on se contenta des gravures qui se trouvaient au
château. On choisit d'abord le Bélisaire de Van-Dick. Le personnage
assis du vieux général aveugle fut confié à un gentilhomme déjà avancé
en âge, grand, bien fait et d'une physionomie noble. L'Architecte se
chargea du guerrier qui, debout devant le général, le regarde avec une
tristesse compatissante; par un hasard singulier, il avait réellement
beaucoup de ressemblance avec ce guerrier. Luciane s'était modestement
contentée de la jolie jeune femme que l'on voit au fond du tableau,
faisant passer de sa bourse dans sa main, l'aumône qu'elle destine à
l'aveugle. La vieille qui semble lui dire qu'elle va trop donner, et
la troisième femme qui déjà remet son offrande à Bélisaire ne furent
point oubliées.
Les préparatifs nécessaires pour exécuter ce tableau et ceux qui
devaient le suivre, conduisirent beaucoup plus loin qu'on ne l'avait
pensé d'abord; à chaque instant on avait besoin d'une foule de choses
qu'il était difficile de se procurer à la campagne, et surtout au
milieu de l'hiver, où les communications sont lentes et souvent même
impossibles.
Tout retard était antipathique à Luciane, aussi sacrifia-t-elle sans
hésiter tous les objets de sa garde-robe qui pouvaient servir pour
faire des draperies et des costumes tels que les exigeaient les
tableaux. L'Architecte s'occupa activement de la construction du
théâtre et de la manière de l'éclairer; le Comte le seconda de son
mieux, et lui donna souvent d'utiles et sages conseils.
Lorsque tout fut prêt enfin, on réunit une société nombreuse et
brillante qui, depuis longtemps déjà, attendait avec impatience la
première représentation.
Après avoir préparé les spectateurs par une musique appropriée au
sujet du tableau de Bélisaire, on leva le rideau. Les attitudes
étaient si justes, les couleurs si heureusement harmonisées, la
lumière si savamment disposée, qu'on se croyait transporté dans un
autre monde. Au premier abord cependant, cette réalité, mise ainsi à
la place d'une fiction artistique, avait quelque chose d'inquiétant.
Le rideau retomba, mais les voeux unanimes des spectateurs le firent
relever plus d'une fois. Bientôt la musique les occupa de nouveau, et
jusqu'au moment où tout fut prêt pour la représentation d'un second
tableau d'un genre plus élevé. Ce tableau causa une surprise générale
et agréable, car c'était la célèbre Esther, du Poussin, devant
Assuérus. Dans le personnage de la reine à demi évanouie, Luciane
parut dans tout l'éclat de sa beauté et de ses grâces. Les filles
qui la soutenaient étaient jolies, mais elle les avait si prudemment
choisies, qu'aucune ne pouvait lui porter ombrage. Il est inutile,
sans doute, d'ajouter qu'Ottilie fut toujours exclue par elle de
la représentation de tous ces tableaux. L'homme le plus beau de la
société, et le plus imposant en même temps, avait été chargé d'occuper
le trône d'or du grand roi, si semblable à Jupiter; ce qui acheva de
donner à l'ensemble un cachet de perfection qui tenait du merveilleux.
La réprimande paternelle de Terburg, que la belle gravure de Wille a
rendue familière à tous les amis des arts, était le sujet du troisième
tableau, aussi intéressant dans son genre que les deux premiers.
Un vieux chevalier assis et les jambes croisées semble parler à sa
fille avec l'intention de toucher sa conscience. L'expression de ses
traits et de son attitude prouve, toutefois, qu'il ne lui dit rien
d'humiliant, et qu'il est plutôt peiné qu'irrité. La contenance de la
jeune personne, debout devant lui, mais dont on ne voit pas le visage,
annonce qu'elle cherche à maîtriser une vive émotion. La mère, témoin
de la réprimande, a l'air embarrassée; elle regarde au fond d'un verre
plein de vin blanc qu'elle tient à la main et dans lequel elle parait
boire à longs traits.
En choisissant la position de la fille réprimandée, Luciane savait
sans doute qu'elle lui fournirait l'occasion de faire ressortir tous
ses avantages. Il était en effet impossible de voir quelque chose de
plus beau et de plus suave que les tresses de ses longs cheveux bruns,
que les contours de sa tête, de son cou, de ses épaules. Sa taille,
que les modes du jour cachaient et déguisaient si désagréablement,
se dessinait avec une grâce parfaite sous ce costume du moyen-âge.
L'Architecte avait eu soin de draper lui-même les nombreux plis de sa
robe de satin blanc; et il ne put s'empêcher de convenir que cette
copie vivante était infiniment supérieure à l'original jeté sur la
toile par le pinceau d'un grand artiste. L'admiration qu'elle excita
fut telle qu'on ne cessa de faire relever le rideau. Le bonheur
qu'éprouvaient les spectateurs en contemplant cette belle personne qui
leur tournait le dos, devait nécessairement faire naître le désir de
voir son visage; mais personne n'osait exprimer ce désir. Tout à coup
un jeune gentilhomme, vif jusqu'à l'audace, prononça à haute voix
cette formule qu'on met parfois à la fin des pages: _Tournez, s'il
vous plaît_! Tous les spectateurs la répétèrent aussitôt en choeur,
mais en vain. Les personnages du tableau connaissaient trop bien leurs
intérêts pour répondre à un appel aussi contraire à l'esprit et à la
nature de l'oeuvre d'art dont ils voulaient donner une juste idée. La
jeune fille resta immobile, le chevalier conserva l'attitude d'un père
qui gronde doucement un enfant chéri, et la mère ne détourna point ses
regards du fond du verre dans lequel elle buvait toujours sans faire
diminuer le vin qu'il contenait.
Nous croyons pouvoir nous dispenser de donner le détail d'une foule
d'autres représentations qui étaient presque toutes empruntées aux
délicieuses scènes de cabarets et de foires que nous devons aux
meilleurs peintres de l'école flamande.
Le Comte et la Baronne annoncèrent enfin leur départ, en promettant
de venir passer au château les premières semaines de leur mariage; et
Charlotte vit avec plaisir que Luciane et sa suite ne tarderaient pas
à imiter cet exemple. Le séjour de plus de deux mois que sa fille
venait de faire près d'elle, l'avait suffisamment convaincue que son
union avec l'homme qu'on lui destinait, lui assurerait un heureux
avenir. Ce jeune gentilhomme, en effet, ne se bornait pas à l'aimer
tendrement, il était fier d'elle. Riche, mais modéré dans ses désirs,
toute son ambition se renfermait dans la possession d'une femme
généralement admirée. Son besoin de voir tout en cette femme, et de
n'être quelque chose que pour et par elle, était si prononcé, qu'il se
sentait douloureusement affecté, lorsqu'une connaissance nouvelle ne
donnait pas toute son attention à Luciane, et cherchait plutôt à se
mettre en rapport avec lui, ainsi que cela lui arrivait quelquefois,
surtout avec les hommes d'un certain âge et d'un caractère grave,
dont il gagnait l'estime et la bienveillance par son mérite et son
amabilité.
Les arrangements du futur avec l'Architecte n'avaient pas été longs
à conclure. Après le nouvel an, l'artiste devait venir rejoindre
le jeune couple dans la capitale, où il se proposait de passer le
carnaval. Luciane se promettait d'exploiter cette époque de folies par
les plaisirs les plus vifs et les plus variés. La représentation
des tableaux qui lui avaient déjà valu tant de brillants succès,
occupaient le premier rang sur la liste de ses projets d'amusement.
Elle ne songea pas même à l'argent que pourrait coûter la réalisation
de ces projets, car sa grande-tante et son futur l'avaient accoutumée
à n'attacher aucune importance aux sommes qu'elle dissipait pour ses
plaisirs.
Le départ de Luciane et de sa suite était définitivement arrêté; mais
il ne pouvait s'effectuer de la manière habituelle et vulgaire, car
chez elle tout avait un cachet en dehors des allures ordinaires de la
vie.
A la fin d'un splendide dîner qui avait surexcité la gaîté des
convives, on railla la maîtresse du château sur la rapidité avec
laquelle on avait dévoré toutes ses provisions d'hiver, et sur la
fausse honte qui l'empêchait d'avouer franchement à ses hôtes qu'ils
n'avaient qu'à chercher fortune ailleurs puisqu'elle ne pouvait plus
les nourrir.
Le gentilhomme qui, dans la représentation des tableaux, s'était
chargé du personnage de Bélisaire, aspirait depuis longtemps au
bonheur de posséder la charmante Luciane chez lui; son immense fortune
lui permettait de satisfaire toutes les fantaisies de cet objet de son
adoration. Encouragé par la plaisanterie que l'on venait de faire, il
osa exprimer nettement ce désir.
--Puisque la famine vous chasse d'ici, belle dame, lui dit-il, ayez le
courage d'en agir à la polonaise: venez me dévorer chez moi, et ainsi
de suite à la ronde, jusqu'à ce que vous ayez affamé la contrée tout
entière.
Cette proposition charma la jeune étourdie; on fit les paquets à la
hâte et, dès le lendemain, l'essaim s'abattit dans sa nouvelle ruche.
On y trouva plus d'espace, plus d'abondance et de profusion, et par
conséquent moins d'ordre, de commodité et de bien-être réel; d'où
il résultait une foule de quiproquo et de situations comiques, qui
achevèrent d'enchanter Luciane.
La vie qu'elle menait et qu'elle faisait mener aux siens, devenait
toujours plus désordonnée et plus sauvage: des battues dans les
forêts, des courses à pied et à cheval, des collations et des danses
en plein air au milieu des neiges et des glaces, enfin tout ce qu'il
était possible d'imaginer de plus fatigant, de plus bizarre et de plus
anti-civilisé, remplissait ses jours et une partie de ses nuits. Ne
pas assister à ses folles parties, c'était lui déplaire; et qui aurait
osé braver un pareil anathème?
Ce fut ainsi qu'elle s'avança de château en château, chassant,
chantant, dansant, courant en traîneau, à pied et à cheval. Toujours
entourée de cris de joie et d'admiration, elle arriva enfin à la
capitale, où les récits des aventures galantes et les plaisirs de
la cour et de la ville donnèrent enfin une autre direction à son
imagination. Au reste, sa grande-tante, qui avait eu soin de la
précéder de plusieurs semaines, s'était empressée de prendre toutes
les mesures nécessaires, pour la faire rentrer sous le joug des
habitudes du monde élégant.
* * * * *