«Nous aimons à regarder dans l'avenir, parce que nous espérons que nos
voeux secrets dirigeront en notre faveur les chances du hasard qui s'y
agitent.
«Nous ne nous trouvons presque jamais dans une société nombreuse sans
croire, vaguement du moins, que le hasard, qui rapproche tant de
choses, y amènera quelques-uns de nos amis.»
«On a beau vivre dans une retraite profonde, on devient tôt ou tard,
et sans s'y attendre, créancier ou débiteur.»
«Quand nous rencontrons une personne qui nous doit de la
reconnaissance, nous nous en souvenons à l'instant; mais nous pouvons
rencontrer plus de cent fois celles qui ont le droit d'en exiger de
notre part, sans nous le rappeler.»
«La nature nous pousse à communiquer nos sensations; l'éducation nous
apprend à recevoir les communications des autres pour ce qu'ils nous
les donnent.»
«Nous parlerions fort peu en société, si nous savions que nous
comprenons presque toujours nous-mêmes fort mal ceux qui nous
parlent.»
«C'est sans doute parce que nous ne comprenons jamais complètement
les paroles des autres, que nous les changeons toujours en les
rapportant.»
«Celui qui parle longtemps seul sans flatter son auditoire, excite sa
malveillance.»
«Chaque parole prononcée éveille naturellement une antinomie.»
«La contradiction est aussi nuisible au charme de la conversation que
la flatterie.»
«Une réunion n'est réellement agréable, que lorsque tous ceux qui la
composent s'estiment et se respectent sans se craindre.»
«L'homme ne dessine jamais plus complètement son caractère, que par ce
qui lui paraît ridicule.»
«Le ridicule n'est autre chose qu'une opposition aux convenances
sociales, opposition qui s'harmonise avec nos penchants naturels d'une
manière inoffensive.»
«L'homme qui se laisse aller à ses penchants naturels, rit souvent
là, où les autres ne voient rien de risible. C'est que, pour lui, la
satisfaction intérieure domine toujours les impressions qu'il reçoit
des objets extérieurs.»
«Tout est ridicule pour l'homme raisonnable, rien ne l'est pour le
sage.»
«On reprocha un jour à un homme âgé d'adresser toujours ses hommages
aux jeunes personnes. C'est le seul moyen de se rajeunir, répondit-il;
et qui de nous oserait prétendre que se rajeunir n'est pas ce qu'il
désire le plus au monde?»
«Nous nous laissons tranquillement reprocher nos défauts, nous
supportons même avec patience les châtiments et autres maux qu'ils
entraînent; mais on nous indigne, on nous désespère, quand on veut
nous contraindre à nous en corriger.»
«Il est des défauts nécessaires au bien-être des existences
individuelles, et nous serions nous-mêmes peu satisfaits, si nos
anciens amis se débarrassaient tout à coup des bizarreries qui les
caractérisent.»
«Lorsqu'un individu se conduit d'une manière entièrement opposée à ses
habitudes, on dit: Il mourra bientôt.»
«Quels sont les travers d'esprit que nous devons plutôt chercher à
cultiver qu'à déraciner en nous? Ceux qui flattent les personnes au
milieu desquelles nous vivons, au lieu de les offenser.»
«Les passions sont des défauts et des vertus exagérés.»
«Chaque passion est un phénix qui, au moment même où on le croit
consumé, renaît de sa cendre.»
«Les passions sont des maladies sans espoir de guérison, car les
moyens qui devraient les guérir, ne servent presque jamais qu'à les
augmenter.»
«Lorsque nous faisons l'aveu d'une passion qui nous domine, nous en
augmentons la force; mais parfois aussi cet aveu l'affaiblit.»
«Un juste équilibre n'est nulle part plus nécessaire et plus
difficile, que dans notre conduite envers un objet aimé; car nous y
mettons presque toujours ou trop de confiance ou trop de réserve.»
Note:
[2] Ce mot est en français dans le texte. C'est une allusion aux
jeunes élégants de la France du temps de la République, que l'on
désignait sous le nom d'_incroyables_.