Saint-Pétersbourg, 29 déc. 1806/10 janv. 1807.
Votre petit billet du 14/26 du mois passé, aimable Dorothée, m'a fait
verser des larmes bien douces. Il m'a prouvé que, malgré mon âge et les
vicissitudes de ma vie, j'ai un coeur capable des émotions les plus
vives, de la tendresse et de la reconnaissance. La pensée charmante, «je
suis bien aise qu'aucun malheur ne t'est arrivé dans ma maison», cette
pensée est jolie! Je ne l'oublierai de ma vie! C'est la maman, votre
adorable maman tout pure. Conservez, cultivez toujours soigneusement
cette belle partie de la bonté, n'y mêlez point, autant que vous le
pourrez, la faiblesse, et mettez le plus grand choix dans les objets,
comme le tact le plus sûr dans les occasions et dans les formes.
Je suis charmé, chère Dorothée, que vous ayez des nouvelles consolantes
de nos amis éloignés. C'est tout ce que les bonnes gens peuvent désirer
dans le moment affreux où nous vivons. Je conçois qu'on est dans une
sorte de tranquillité à Berlin. Mais cet état, bonne enfant, tient à
tant de causes! Il peut être envisagé sous tant d'aspects différents! Il
y a des vallons paisibles que les poètes se plaisent à décrire: il y a
aussi la sombre tranquillité des tombeaux!
Vous trouvez bien laide la Courlande! Chère petite amie, si vous étiez
venue à la belle saison, je suis sûr que vous en jugeriez moins
sévèrement. Mais vous y êtes arrivée, après un voyage pénible, dans les
plus tristes dispositions! Vous avez trouvé un vilain automne au lieu
d'un hiver tel que le climat le porte. De plus, vous y avez vu tous les
visages allongés, toutes les conversations, toutes les sociétés dans la
tristesse! Vous savez qu'on n'est jamais bien quand on n'est pas ce
qu'on doit être, d'autant plus si la négligence personnelle s'est jointe
aux événements actuels. C'est le cas, me dit-on, en Courlande; car on a
beaucoup négligé les embellissements d'un pays qui en était susceptible.
Embrassez la bonne Jeannette et félicitez-la aussi de ma part de ce
qu'elle est revenue de si loin! Espérons qu'on vous l'a conservée pour
vous être utile à son tour, et pour vous témoigner sa reconnaissance.
Mille choses à tout ce qui vous entoure, et mes respects à la si digne
madame de Goeckingk.--Chère enfant, voici un petit billet qui a couru
beaucoup de pays et qui m'est revenu. Vous verrez la date et combien
nous étions loin de ce qui nous arrive. Je me borne à envoyer à la bonne
amie la lettre dans laquelle le petit billet était inclus. Je ne lui
écris point, car je sais qu'elle n'est pas bien et qu'elle est peu
disposée à écrire. Je vous prie de l'embrasser de ma part et de lui dire
que sans me répondre directement, je lui demande de me faire savoir par
vous, avec tous les détails possibles, l'état de sa santé. Tâchez, bonne
Dorothée, de la consoler et de lui rendre tous les soins qu'elle vous a
prodigués depuis tant d'années. Bonne enfant, parlez-moi aussi de votre
clavecin! Jouez-vous avec maman, dont le goût est si parfait et si
noble?
Le bon chevalier de Marnem vous porte des voeux pour la nouvelle année,
ainsi qu'à la bonne amie. Il les joint à ses hommages pour votre
angélique maman. Cet ami précieux est toujours le même. Il est pour moi
ce que sera pour vous toute sa vie.