P.

Saint-Pétersbourg, 5/17 mai 1805.

Le soin que vous avez pris, chère bonne enfant, de répondre un peu tous

les jours à mon dernier numéro, a été bien aimable, et je vous en dois

mes félicitations. Soyez toujours exacte à ce qu'on appelle les _soins

de la société_ et vous trouverez dans le monde les agréments solides

qu'on doit y chercher; soyez-le aux soins de l'amitié et vous aurez des

amis.--La _Frau_ Pauline a donc trouvé sa petite Dorothée bien grandie!

jugez comme je vous trouverai, moi, surtout si nos affaires nous

retardent, encore longtemps, le plaisir de vous revoir! Je crois, chère

petite amie, que vous pourrez être de retour de Löbikau avant que nous

le soyons, ou du moins votre ancien bon ami, de Pétersbourg. Le temps se

dépense ici avec une sorte de prodigalité et les affaires vont très

lentement à leur terme. L'Empire de Russie est le plus vaste que l'on

connaisse de notre globe. Il contient au delà de 42 millions

d'habitants, répandus sur une surface immense depuis la Nouvelle Zemble

jusqu'aux limites nord de la Perse, et depuis les côtes occidentales

d'Amérique septentrionale jusqu'aux frontières de la Laponie norvégienne

et suédoise et à celles de la Pologne prussienne et autrichienne. La

bonne amie vous montrera cela sur la carte. Toutes les affaires

aboutissent à la capitale, pour peu qu'elles soient importantes. Jugez,

chère enfant, de la masse qui s'en accumule ici, et du travail

prodigieux qu'il faut pour les expédier l'une après l'autre!

Le printemps a recommencé, les arbres s'habillent, la terre fait sa

toilette. Mais nous avons encore froid et rien ne se combine avec nos

superbes et longues journées. Le bon tuteur se promène beaucoup. J'en

ferais autant, si j'en avais la force. Dans quelques jouis, on attend

l'arrivée des navires marchands de la Baltique et du golfe de Finlande

jusqu'ici. Déjà, on les a fait devancer par les huîtres qui n'ont pas la

patience d'attendre, comme les autres marchandises. Avec ces vaisseaux

on a tout ce qu'on peut désirer, dit-on; et l'on va les voir et faire

ses emplettes comme à une foire. Je vous en rendrai compte dès que nous

les aurons vus.--Mon dîner n'y gagnera pas grand'chose, malgré cela,

parce que notre maître d'auberge paraît avoir fait son menu pour toute

l'année, comme si la mer était toujours fermée. Le bon tuteur a ri de

bien bon coeur, lorsque je lui si lu votre prière de _faire venir souvent

du saumon_. Mais nous devons ménager et, cependant, on dépense

prodigieusement.

Je n'ai jamais rencontré de _germanismes_ dans les lettres de la bonne

amie. Si elle en fait en parlant, à ce qu'elle dit, c'est qu'il est

presque impossible de les éviter, vivant longtemps en Allemagne et

parlant plusieurs langues. Mais, ma petite amie m'en a fait en écrivant

et c'est ce que la bonne amie ne fait pas. Les lettres de madame de

Sévigné et les écrits de madame de Genlis pourront vous tenir sur la

ligne, si vous les prenez de temps à autre pour rafraîchir votre style.

La perte de madame de G., de mademoiselle Minna et de mademoiselle Julie

doit vous être bien sensible, d'autant plus que mademoiselle Minna sera

longtemps peut-être sans revenir à Berlin.

Je suis sûr, chère bonne enfant, que je trouverai _tout l'ordre

possible_ dans votre cabinet. C'est un des premiers mérites d'une

personne raisonnable et c'est une grande économie de temps et de

mémoire.--Si j'arrive que vous soyez encore à Löbikau, j'attendrai à le

voir quand vous serez de retour. Alors il aura tout son prix pour moi.

Adieu, bonne enfant. Le bon tuteur dîne aujourd'hui chez le prince

Czartoryski, à un grand dîner diplomatique. Il vous dit mille choses,

ainsi qu'à la bonne amie,--et moi j'en fais les honneurs en attendant

mon pauvre dîner solitaire. Il y a longtemps que je n'en ai pas fait un

pareil. Adieu, chère, chère enfant. Politesse, réflexion, et surtout

_point d'humeur!_

Souvenirs de la duchesse de Dino publiés par sa petite fille, la Comtesse Jean de Castellane. · 第 41 / 61 题