Saint-Pétersbourg, 28 mars/9 avril 1805.
Vous m'avez fait le plus grand plaisir, aimable petite amie, en
m'annonçant dans votre _Post-Criptum_ (que vous orthographierez
_Post-Scriptum_) [après-écrit], l'amour que vous prenez pour la musique.
Dans mon dernier numéro, précisément, je vous avais demandé des
nouvelles de ce charmant talent, dont vous ne m'aviez plus parlé depuis
longtemps. C'est une marque, chère enfant, que vous commencez à y faire
des progrès sensibles; la musique est comme un ami qui est attentif à
nos moindres fautes, pour qui rien n'est petit, qui passe même pour
pétillant. Il nous ennuie, il nous excède même parfois; mais à mesure
qu'on se perfectionne, nous commençons à en connaître le prix et nous
l'aimons tous les jours davantage. Je vous félicite de bien bon coeur,
bonne enfant, de cette jolie affection. Elle est bien placée et vous y
trouverez votre compte dans l'avenir.
Adieu. J'écris à la hâte parce que j'ai beaucoup à courir encore et mon
âme est en l'air. Elle vous suit partout, petite amie, et il n'est pas
un moment où elle ne fasse de voeux pour votre vrai bonheur et de tout ce
qui vous entoure.
Sans adieu jusqu'à vendredi.
Mille choses à votre charmante petite et grande société.
Saint-Pétersbourg, 31 mars/12 avril 1805.
Votre jolie fleur, chère aimable enfant, fut rendue au bon tuteur dès le
moment même qu'elle fut arrivée. M. de G. était précisément chez moi en
conférence d'affaires avec quelques amis, et votre chef-d'oeuvre fut
accepté avec reconnaissance, loué et admiré de notre petit cercle;
ensuite, la fleur est très bien faite, et je vous en dois mes tendres
félicitations. Il faut espérer que le bon tuteur retrouvera dans sa
santé assez de forces pour remercier en vers et consigner les louanges
de cet ouvrage de sa pupille aux siècles les plus éloignés. Il ne tient
qu'à lui de la transmettre aux générations à venir et de lui donner
l'immortalité. Nous lisons encore, petite amie, de charmants vers
chantés sur une rose par Anacréon, il y a à peu près vingt-cinq siècles.
La justice que le public a rendue à madame Flek dans le rôle de Jeanne
d'Arc est confirmée par la figure et la taille de cette actrice. Ses
traits, sa voix n'ont rien de héroïque. Les rôles tendres, neufs ou
gentils et mignons, voilà ce qui lui va à merveille.
Je suis bien charmé, bonne enfant, que votre société du soir recommence
à se rassembler. Elle en deviendra d'autant plus intéressante.
Adieu, chère aimable enfant. Il est tard et je suis extrêmement fatigué.
Hier soir on m'entraîna au concert spirituel. On y donna la Création de
Haydn. L'orchestre est vraiment un des meilleurs que l'on puisse avoir.
La salle est superbe. Mais le billet est à cinq roubles et on donne ces
soirées au profit des veuves et des enfants des musiciens.
Adieu, encore une fois; voilà encore Pauline à Berlin? Elle est donc
bien? Je vous prie de lui dire mille choses de la part de votre bon ami,
ainsi qu'à toute votre aimable société.
Saint-Pétersbourg, 4/16 avril 1805.
... Vivant en Allemagne, il est très difficile, bonne enfant, de se
défendre des _germanismes_ qui se glissent, malgré nous, dans la langue
française. Observez toujours la bonne amie et ne vous écartez pas de ses
expressions. Je ne sais quels sont vos progrès en allemand et en
anglais; mais il parait que vous parlez le français de préférence. Il
faut parler, du moins, ce _qu'on a choisi pour sa langue_ le plus
correctement qu'il est possible.
Et les huîtres? et le Champagne qui a dû pétiller de suite? Tandis que
vous _nagez_ dans un délire, petite amie, n'oubliez pas le bon tuteur et
votre vieil ami qui font tête-à-tête un premier dîner d'auberge, où
c'est un prodige si l'on attrape un morceau de bouilli mangeable et où
de tant de poissons délicats dont on abonde en Russie, on vous sert du
brochet et de l'anguille. Un peu de saumon ne s'obtient que par hasard
et après des négociations, ou bien il faut le payer à part.--Voilà donc
la belle maison de M. de Massow achetée et vous voilà chez vous à
Berlin, dans toute la rigueur du mot. Je suis charmé du joli cabinet que
vous allez avoir. Vous le meublerez avec goût, et par conséquent avec
simplicité et sans le surcharger. L'exemple de maman surtout peut vous
guider. Je me fais une fête d'aller vous y rendre visite, y admirer
l'arrangement, l'ordre, la propreté, si le sort me ramène sain et sauf
jusqu'à Berlin.--La reprise de vos leçons du soir vous a fait grand
plaisir, chère enfant, et à moi aussi, infiniment. Mais je viens
d'apprendre par M. de Goeckingk, que vers la fin du mois de mai prochain,
sa famille partira pour la campagne où l'on doit tout préparer pour la
noce de mademoiselle Wilhelmine. Cette perte vous sera fort sensible
ainsi qu'à la bonne amie. C'est un vide qu'on ne remplacera
point.--Madame Herz a gagné en jouant avec vous au piquet! Je trouve
cela fort naturel, chère enfant. Elle doit savoir mieux _écarter_, mieux
choisir ses _suites_ et réussir à mettre _quatre choses ensemble_ mieux
que vous. Avez-vous continué, du moins de temps en temps, les échecs? le
jeu n'est sans doute pas pour votre âge, mais vous qui avez tant de
dispositions pour la géométrie vous pourriez, peu à peu, vous accoutumer
à ce jeu, qui apprend surtout à ne jamais faire un pas sans réfléchir et
sans regarder tout autour de soi pour en prévoir les suites.--Dites, je
vous prie, bien des choses de ma part à madame Herz. Adieu, chère
aimable petite amie. Ne manquez pas de me donner es nouvelles exactes de
la santé de notre excellente amie. Elle souffrait d'un affreux mal de
tête le 2 du courant. Elle me le mande en deux lignes. Un post-scriptum
de votre main eût pu me tranquilliser. Le bon tuteur vous embrasse très
tendrement. Il se porte bien et la saison lui permet de faire des
courses qui finiront par le rétablir tout à fait. Je voudrais pouvoir en
dire autant pour mon compte. Mais cela n'ira pas si vite. Adieu, chère
enfant, votre cabinet donne-t-il sur la rue ou sur la cour? car on me
dit que la cour est très vaste, mais pas une toise de jardin. Aimez
toujours votre ancien ami qui vous chérit de tout son coeur.