XII

Mme Honoré, la concierge de la rue Fortuny, une petite vieille active,

quoique un peu romanesque, était armée des instructions les plus

sévères; et chaque fois que Mareuil se montrait dans la loge, elle les

lui récitait en témoignage de zèle:

--Quand la dame blonde est en haut, je ne laisse pas monter la dame

brune!... Quand la dame brune est en haut, je ne laisse pas monter la

dame blonde!... Oh! Monsieur peut être tranquille!

Mareuil, en effet, avait dû consentir à recevoir chez lui Rabastens,

pour éviter, avec l'ami en chef, des conflits d'attributions, toujours

imminents, au petit hôtel du boulevard Malesherbes.

C'était à la suite d'une survenue tout imprévue de ce monsieur, que les

rendez-vous dans l'entresol avaient été inaugurés.

Mareuil, ce jour-là, voulait rompre, dire ses adieux à Ninette.

Mais elle avait tant pleuré, tant supplié qu'il s'était décidé à

lui accorder ses entrées rue Fortuny, à la faire alterner avec Mme

Lozières. Et cette combinaison qui, jadis, lui eût paru un odieux

compromis, un vrai crime de lèse-liaison, lui paraissait, au contraire,

à présent la moins cruelle, la plus charitable. D'ailleurs, il ne

s'était pas donné, pour l'adopter, la peine de beaucoup réfléchir. Il

y était venu spontanément, comme au meilleur moyen de ne pas affliger

deux personnes envers qui il avait de la gratitude, des sentiments

d'affection presque égaux sinon pareils; et le fait de les trahir l'une

et l'autre, de les accueillir, l'une après l'autre, dans le même lit,

ne le choquait pas, ne lui suggérait aucun scrupule, puisque, à son

avis, ces rendez-vous se réduisaient à des actes vulgaires et sans

importance, en dehors de la passion, en dehors de l'amour.

Il n'avait pas, au surplus, modifié son existence de labeur, diminué le

temps réservé à son travail.

Il consacrait à ses visites, rue Fortuny, trois après-midi par semaine,

quatre au maximum, et il s'arrangeait, en conscience, de manière à les

répartir équitablement.

Cependant, il avait quelque préférence pour Rabastens, qui, sachant

sa liaison, et se résignant au partage, le dispensait de s'ingénier,

de mentir. Et puis il la préférait d'une façon particulière, avec une

sorte d'apitoiement, à cause de ce qu'elle avait souffert. Elle était

comme sa malade, celle qu'un rien blesse, celle qu'il faut distraire

et ménager. Tout ce qu'elle demandait, il y accédait, sauf lorsqu'il

craignait que cela pût produire du scandale, revenir aux oreilles de

Mme Lozières.

Ainsi, il avait, à plusieurs reprises, accepté de dîner en compagnie

de Ninette, chez Brévannes, chez Gendrey. C'étaient des dîners

clandestins, sans nul invité que Charleval: et ensuite, on ne sortait

pas, on restait au salon à fumer, tandis que les femmes bavardaient,

réunies ensemble ou bien assises sur les genoux de leurs maîtres

respectifs. Le Grand-Cob, de loin, apostrophait Mareuil, que Rabastens

embrassait.

--Allons, là-bas, le petit couple, un peu de patience!... On va rentrer

... Vous avez toute la nuit!... Vous avez demain!

Et d'autres fois, il se postait devant eux, le regard bénisseur,

encourageant:

--Hé Mareuil!... Qu'est-ce qui vous a donné ça?... A qui devez-vous

ça?... Dites, à qui le devez-vous?

Gilbert grommelait, en souriant, quelques paroles de reconnaissance;

et au fond, il se sentait assez satisfait de l'organisation nouvelle de

sa vie, de la variété apportée dans ses plaisirs par la rencontre de

Rabastens.

Les rendez-vous même avec Mme Lozières lui devenaient moins pénibles.

Depuis qu'il n'était plus à la recherche de la passion supérieure,

depuis qu'il s'accommodait de cette médiocrité d'amours qui suffit à

presque tous, il en voulait moins à la jeune femme, il en attendait

moins, il trouvait qu'elle remplissait parfaitement son petit rôle

d'être prévenante, affectueuse et jolie. Il lui épargnait donc

les brusqueries d'autrefois, ces dures répliques que soufflent

le mécontentement, la déception; et, n'étant plus rebutée, elle

s'attachait davantage, elle oubliait certains jours sombres où elle

avait eu des doutes, l'angoissante impression qu'elle le lassait à la

longue.

Quant à Rabastens, excepté dans les instants de crise sentimentale,

elle avait du débit, selon les termes d'Angèle,--une permanente bonne

humeur d'enfant gai, un gazouillis d'oiseau heureux, une grande grâce

à dire des choses futiles ou romanesques, au courant de la pensée.

Mareuil n'était pas bien convaincu qu'elle l'aimât véritablement, pas

bien certain de remplacer tout à fait en son cœur l'enivrant Jean de

Bormes. Mais elle se donnait libéralement, fougueusement, n'ayant ni

les réticences, ni les maussaderies des filles qui connaissent le prix

de leur corps et semblent toujours regretter le cadeau qu'elles vous

font d'elles-mêmes. Elle manifestait à l'égard de Mme Lozières une

jalousie modeste, juste un peu au-dessus de l'indifférence impolie.

Elle était aussi d'une admirable plastique--naturellement harmonieuse

dans tous ses gestes, toutes ses attitudes. Et il se contentait de

ces qualités physiques, de ces apparences de tendresse, en bloc, sans

approfondir.

* * * * *

Au commencement de juillet, le tour de Ninette revint plus souvent.

Elle bénéficiait des deux jours par semaine que lui laissait, à son

insu, Mme Lozières, réinstallée tout récemment à Saint-Germain.

Elle en profitait pour causer avec Mareuil de la villégiature qu'ils

projetaient d'accomplir bientôt à Blois, chez Charleval, durant une

saison qui occuperait, à Vichy, l'ami en chef, atteint de diabète.

Le chanceux vaudevilliste avait employé une partie des droits de sa

pièce à louer au bord de la Loire, à l'extrémité d'un faubourg déjà

campagnard, une espèce de grande maison à jardin, intitulée par lui

la _Grenadinette_--et où il hébergeait les Gendrey, les Brévannes,

Labernerie--la bande au complet, sauf le ménage Mareuil, qui promettait

son arrivée pour les premiers jours d'août.

Chaque matin, Rabastens recevait d'Angèle ou d'Henriette des lettres

détaillées, d'alliciantes descriptions de paysages, des conseils

sur les robes à emporter; et elle lisait à Mareuil toute cette

correspondance enthousiaste.

--Ce qu'on s'amusera, mon chéri!... On canotera!... On visitera les

châteaux!... On se balladera en forêt!

Puis elle dansait debout, au milieu du lit, des danses victorieuses, ou

bien elle saisissait, des deux mains, la tête de Gilbert et la frottait

de baisers fous.

Finalement, le jour du départ fut fixé au 3 août,--et, lors du

rendez-vous suivant, Mareuil annonça à Mme Lozières son intention de

s'absenter de Paris pendant une quinzaine.

Elle questionna d'un ton soucieux:

--Le 3?... C'est mercredi?... Vous ne pourriez pas remettre cela au 6

ou au 7, par exemple?...

Mareuil répondit:

--Je pourrais?... Je pourrais?... Evidemment que je pourrais!

Seulement, on compte sur moi!... J'ai écrit ... Pourquoi remettre?...

Plus tôt je partirai, plus tôt je serai de retour ... Et après, je

rentre à Paris, je ne bouge plus! Voyons, ma petite amie, quinze jours,

ce n'est pas très long!...

Mme Lozières répliqua:

--Bien! bien!... Comme vous voudrez. Mais si vous aviez pu, cela me

permettait de vous revoir avant votre départ ... Tandis qu'autrement,

nous sommes aujourd'hui ... le 28, n'est-ce pas?

--Le 28!...

--Autrement, il y a peu de probabilités pour que j'aie l'occasion de

revenir ici, à un si petit intervalle ... Comprenez-vous?

--Oui, je comprends! fit Mareuil en affectant une mine contrariée. Je

comprends que c'est très ennuyeux!...

Mme Lozières, l'air rêveur, rajustait sa voilette, et tout à coup elle

s'écria:

--Oh! j'ai une idée!... Une merveilleuse idée!

--Quoi donc? dit Mareuil, qui dissimulait son anxiété, car il avait

rendez-vous le samedi avec Rabastens.

--Tenez, ma tante Brégy doit venir une huitaine chez nous, à

Saint-Germain, avant d'aller à Aix soigner ses rhumatismes ... Elle

débarque à Paris lundi, dans l'après-midi ... Eh bien! je raconterai

que je vais la prendre à la gare ... que je vais au-devant d'elle ...

Cela vous convient-il, dites? Lundi deux heures? Peut-être même que je

déjeunerai ... Je vous télégraphierai ça le matin!

--Parfaitement! fit Mareuil rassuré. Très bonne idée!...

Il l'embrassait par dessus la voilette:

--A lundi!... A lundi les adieux de Blois!

Elle souriait, toute ragaillardie par son invention, et sur le carré

elle chuchota:

--Au revoir! Lundi, à onze heures, vous aurez un télégramme!

* * * * *

Le surlendemain, vers deux heures moins le quart, Mareuil montait, sans

hâte, l'escalier de la rue Fortuny.

Comme il arrivait devant sa porte, il lui sembla entendre un bruit de

pas, à l'intérieur.

«Tiens, songeait-il, Ninette est en avance!... Oui, oui, temps d'orage,

je connais ça!...»

Il glissa la clef dans la serrure, et eut un sursaut de stupeur en

apercevant, par la porte entr'ouverte du cabinet de toilette, Mme

Lozières, debout, le front contre la fenêtre.

Elle avait fait volte-face et l'embrassait:

--Vous voilà!... Vous avez vu la mère Honoré?

Mareuil, au hasard, choisit la franchise:

--Non! non! Je ne l'ai pas vue!...

Elle insista:

--Mais, vous l'avez rencontrée, en route?...

--Non, je ne l'ai pas rencontrée ...

Elle interrogea en riant:

--Et cela ne vous étonne pas plus que ça, de me trouver ici?

Mareuil répondit, le cœur serré d'inquiétude:

--Si!... Si! Cela m'étonne! J'étais venu ... J'étais venu pour un

portefeuille que j'ai oublié l'autre fois ... jeudi ...

Elle déclara:

--Eh bien! moi, voici! Ma tante ne vient plus ... Ou, plutôt, elle

ne vient que dans dix jours ... Elle m'a télégraphié cette vilaine

nouvelle ce matin ...

--Ah! ah!... très bien!

--Attendez! Le rendez-vous de lundi tombait donc dans l'eau ... et

il s'agissait de découvrir un autre truc ... Alors, j'ai affirmé que

j'étais forcée d'aller à Paris, aujourd'hui, pour des fruits, des

commandes, à propos d'un dîner,--des gens que nous avons à dîner

demain, dimanche ... J'ai sauté dans le train d'une heure ... Je me

suis fait conduire ici en voiture, et j'ai renvoyé la mère Honoré dans

la même voiture, chez vous, avenue de Villiers, avec ordre de vous

prévenir ... Je pensais que, par cette chaleur et de si bonne heure,

vous ne seriez pas sorti ... Avouez que ce n'est pas trop nigaud?

Mareuil répliqua:

--C'est loin d'être nigaud!... Pourtant, sans cet accident, sans

l'accident de cet oubli, vous risquiez de me rater ... Enfin, il n'y a

pas de mal!...

Et il songeait avec effroi:

«Il va se passer tout à l'heure une petite scène!...»

Mme Lozières ajouta en ôtant son chapeau:

--Vous n'avez pas à travailler, je suppose?... Et puis, auriez-vous à

travailler, que ce soit aujourd'hui ou lundi, cela revient au même,

n'est-ce pas?

--Absolument au même! fit Mareuil.

Une voiture roulant, à grand fracas, dans le silence d'été de la rue

solitaire, stoppa, raide, devant la porte.

--Regardez donc! dit Mme Lozières qui piquait sur son chapeau sa

voilette ... Regardez donc ... C'est sans doute la mère Honoré!

Mareuil souleva un peu le rideau et reconnut Rabastens, en robe de

batiste blanche à ceinture noire, le bras haussé vers le cocher qu'elle

payait.

Il murmura, la voix molle:

--Non, non, ce n'est pas elle ... C'est une dame ... Ce n'est pas

elle!...

Puis, attirant Lucie sur le divan où il s'était assis, il lui prit les

mains, dans un mouvement inconscient de sauvegarde, de prudence aux

abois.

--Vous me restez jusqu'à quelle heure? demandait Mareuil câlinement.

Il y eut dans l'air cet imperceptible bruissement qui précède la

sonnerie des sonnettes, et aussitôt le timbre électrique de l'entrée

éclata, fit explosion.

Lucie s'écria:

--C'est la mère Honoré!... Je l'aurais parié!...

--Oui, oui, dit Mareuil ... J'ai mal vu, ou elle s'en sera retournée à

pied ...

--Allez lui ouvrir, mon ami!

Il protesta:

--Oh! non! C'est inutile!... Elle s'en ira bien toute seule.

Un second coup de sonnette retentit, plus impatient, plus prolongé.

--Elle nous embête, cette mère Honoré! prononça Mareuil.

Lucie défendait la concierge:

--Mais la pauvre femme ne sait pas ... Elle vient me rendre la

réponse!...

--Eh bien! répliquait Mareuil sans lui lâcher les mains, vous l'avez,

la réponse!... Non, j'ai horreur de ces manières!... Quand on ne vous

ouvre pas, on s'en va, c'est indiqué!

La sonnette s'était interrompue, ne resonnait pas.

--Là! Vous voyez! fit Mareuil avec un soupir de soulagement. Vous

voyez ce que je vous disais!... Il ne faut pas habituer les gens à

carillonner, à s'introduire chez vous pour un oui, pour un non!...

C'est insupportable!...

Il déboutonnait un à un les boutons des gants de Lucie, lui posait sur

les poignets des petits baisers conciliants, s'imaginant Rabastens

partie, dans la rue, au bout de la rue, peut-être.

Mais soudain, la sonnerie recommença, impérative, cette fois,

désordonnée, en à-coups exaspérés, qu'on devinait poussés par une

main énervée, implacable, par une personne à figure furieuse et

provocatrice, une personne sûre de son droit.

Lucie s'exclama:

--Le fait est que cela ...

Puis, comme traversée par une révélation, elle se dégagea brutalement

de l'étreinte, se leva, le sourcil froncé, le visage convulsé de colère.

Mareuil put la rattraper.

--Où allez-vous?...

Elle riposta, avec un calme factice:

--Je vais ouvrir ... puisque vous, vous ne voulez pas!

Il éprouvait comme un vide dans la tête, une invincible faiblesse:

--Je ne veux pas?... Je ne veux pas?...

Lucie marchait vers l'antichambre. Il la précéda d'un élan, et lui

barrant la porte contre laquelle il s'adossait:

--Je vous en prie ... N'y allez pas ...

Elle proféra, se contenant à peine:

--Si! Je veux y aller, je le veux!...

Elle essayait de tourner le bouton de la porte. Il la relança vivement

en arrière, pendant que la sonnette sonnait toujours.

--Je vous dis que vous n'irez pas!...

Mme Lozières bégaya, affolée, les yeux distendus d'angoisse:

--C'est donc ... c'est donc?...

Mareuil acheva simplement:

--Eh bien! oui, c'est une femme!...

--Oh! oh!... Vous me trompiez?

Elle s'était jetée sur le divan, à demi-étendue, la tête cachée au

creux du bras et sanglotait:

--Vous me trompiez!... Vous me trompiez!

Mareuil s'approcha d'elle, tenta de la relever avec des gestes

délicats et légers, comme on a pour relever une blessée. Lucie le

repoussa d'un ton méprisant:

--Laissez-moi!... Oh! laissez-moi!...

Et la sonnerie continuait de vibrer, assourdissante, scandant de ses

fusées injurieuses les sanglots de Mme Lozières qui baissaient à

mesure, se faisaient plus lents, plus étouffés.

«Elle est enragée, cette Rabastens! songeait Mareuil. On n'a pas idée

de sonner aussi fort!»

C'était vers cette sonnerie que se tendaient toutes les forces de sa

pensée, vers cette sonnerie fascinante et diabolique qui tintait à ses

oreilles comme un aigre tocsin; et il pressentait que tant qu'elle

s'obstinerait, tant qu'elle frémirait, le choc éludé serait à redouter,

réalisable encore.

Enfin elle cessa. Une minute, deux minutes, trois minutes s'écoulèrent.

Rabastens, vraisemblablement, renonçait, quittait la place.

Mme Lozières s'était redressée, et en s'essuyant les yeux, de son

mouchoir tassé en tampon, elle parlait d'une voix sourde, d'une voix

qui ne s'adressait pas à Mareuil:

--Vous me trompiez, vous!... Vous!... C'est incroyable! Oui, je

me doutais, je vous soupçonnais quelquefois ... Je n'étais pas

tranquille!... Cependant je n'aurais jamais cru!... Et ici, dans cet

appartement, dans cette chambre, dans ce lit!... C'est trop affreux!

Elle avait des mouvements de mains désespérés, des revers de mains

comme pour effacer ce qu'elle venait d'apprendre, ce qui était l'acte

ineffaçable désormais.

Elle poursuivit de la même voix meurtrie:

--Encore, m'avoir trompée avec cette femme ce serait peu!... Mais vous

m'avez doublement trompée! Vous m'avez trompée sur vous-même, sur vos

sentiments, sur votre caractère!... C'est cela qui est indigne! C'est

cela qui est impardonnable!

Mareuil se promenait, en silence, à travers le cabinet de toilette.

«Très bien, tout ce qu'elle me dit là!... Voilà ce que j'aurais dû dire

à Jack.»

Et il se reportait à plusieurs mois auparavant, à ce jour d'avril où,

dans cette pièce, s'était déroulé le drame inverse, avec l'autre, avec

Mme Hardouin.

Mme Lozières reprit d'un ton plus direct, à courtes phrases, hachées et

suppliantes:

--Ecoutez ... Pourquoi avez-vous joué ainsi à la passion, à l'amour?...

Pourquoi m'avez-vous menti depuis le premier jour?... Vous pensez bien

que tout est fini entre nous ... que je ne serai plus à vous jamais

... que je n'implore pas un raccommodement!... Pourtant, je tiens à

savoir pourquoi vous avez menti?... Non, je ne peux pas croire que vous

l'ayez fait exprès!... On n'est pas comédien à ce point!... Il y a

autre chose!... Je ne sais pas quoi!... Mais il y a autre chose.

Mareuil se taisait, ahuri, hésitant à se démasquer, à confesser la

réalité.

--Voyons, parlez! Répondez donc! s'écria Mme Lozières.

Elle fondait de nouveau en sanglots. Il s'agenouilla devant elle, et

lui serrant la main:

--Ne pleurez pas, ma petite amie!... Ne pleurez pas, je vous

expliquerai!...

Il lui tapotait la main tendrement, sans rien ajouter, tout saisi de

pitié.

«Non, pas moyen de lui expliquer!... Cela l'humilierait trop!... Il

faut lui laisser l'illusion, m'en tirer avec des mots vagues!...»

Et, tout haut, d'un air affable et consolateur:

--Allons, calmez-vous!... Calmez-vous!... Cela n'est pas si terrible

... Ç'a été une bêtise, un entraînement ... Elle m'est bien égale cette

personne, je vous assure!...

Lucie murmura:

--Je vous en conjure ... Dites-moi la vérité!... Dites-la-moi une fois

au moins, puisque c'est fini ... puisque je ne reviendrai plus!...

Il eut la tentation de tout avouer: comment d'abord il espérait de

bonne foi l'aimer, puis sa faillite sentimentale, et ces poignants

épisodes qui avaient progressivement marqué la ruine de son cœur brûlé,

gaspillé en deux ans. Mais par un suprême effort de compassion, il

résista et, d'une voix presque sincère, il réitéra:

--Non, je ne mens pas ... C'est une simple sottise, je vous le répète,

un caprice stupide. Je ne vous ai menti ni autrefois, ni aujourd'hui ...

Il se rapprochait pour l'embrasser. Elle l'écarta doucement et, se

levant:

--Soit!... Je n'insiste pas ... Je vois que je n'obtiendrai rien de

vous!... Ayez donc la bonté de me passer mon chapeau ...

--Alors, vous partez?

Mme Lozières riposta avec fermeté:

--Oui, je pars!...

Et devant la glace qui surmontait la toilette, elle se mit à refaire

avec un lissoir ses ondulations, à recoiffer sa blonde chevelure de

petit fifre dédaigné, honteusement trahi. Mareuil, derrière elle, le

visage humble, confus, guettait ses ordres, n'osant pas un geste, pas

une remarque, cherchant dans la glace son regard qui se dérobait.

Elle détourna un peu la tête de son côté:

--Donnez!

Il lui tendit docilement le frêle chapeau qu'elle réclamait, et

interrogea:

--Vous partez? Vous partez pour de bon? Est-ce vrai, ce que vous m'avez

dit, que vous ne reviendriez plus?

Elle répliqua d'un ton résolu:

--Oui, c'est vrai!... En admettant même que je vous croie, la vie

serait intolérable entre nous ... Il y a quelque chose de cassé ...

Non, je ne vous croirais plus ... Dites-moi adieu, mon ami, c'est plus

sage!

Il l'enlaçait, la pressait, lui couvrant de baisers les yeux, la

bouche, et de son mieux il murmurait:

--Vous reviendrez, ma petite amie. Il est impossible que vous ne

reveniez pas!

Elle s'entêtait:

--Non, non! C'est fini!

Et avec un sourire navré:

--Hein! Nous ne songions pas qu'ils seraient si tristes, les adieux de

Blois!

--Mais ce ne sont pas des adieux! Je vous garantis que vous reviendrez!

Mme Lozières s'était assise sur une chaise près de la porte, et, d'une

main un peu tremblante, elle étanchait les larmes qui débordaient de

ses paupières. Puis, soudain, comme terrifiée, à la vision lucide de

l'avenir, elle s'exclama:

--Qu'est-ce que je vais faire, maintenant?... Qu'est-ce que je vais

devenir, maintenant que j'ai pris l'habitude d'aimer?... Qu'est-ce que

je vais devenir sans vous?...

Mareuil demeurait silencieux, paralysé, incapable de se justifier, de

s'innocenter, à moins de livrer son secret insultant, de proclamer son

épuisement, à moins de dévoiler à Lucie qu'elle n'avait pas eu de lui

une journée, une minute de réel amour.

Enfin, pour dévier, il proposa:

--Si vous le désirez ... je vous écrirai ... je vous écrirai chaque

semaine ... plusieurs fois par semaine ... Voulez-vous?

Elle se releva:

--Non, je vous remercie ... Pas en ce moment!... Plus tard!... Je vous

écrirai, moi ... Et vous me répondrez, n'est-ce pas?

--Certainement ... Tout ce que vous voudrez!

Il l'étreignait en balbutiant, malgré lui et d'un ton ému, des paroles

de congé, des paroles d'expulsion douce--comme par crainte que Lucie

ne cédât à ses instances, qu'elle ne remît en question cette rupture

inéluctable, cette rupture en retard d'un an.

--Adieu, ma petite amie,--puisque vous l'exigez!... Je vous

regretterai bien ... Mais peut-être que vous avez raison!... Peut-être

que je n'étais pas digne de vous!...

Sur le palier, Mme Lozières se retourna encore, puis d'une voix un peu

rauque:

--Adieu!... Adieu!...

Il courut à elle, lui donna un dernier baiser; et comme il rentrait, il

la vit, par l'entrebâillement de la porte, qui s'arrêtait au milieu de

l'étage, la main cramponnée à la rampe, le mouchoir collé aux yeux, la

tête renversée pour pleurer.

* * * * *

Lorsqu'il descendit et qu'il parut sur le seuil de la loge, Mme Honoré

s'élança vers lui, en dressant des bras effarés:

--Quelle histoire, Monsieur, quelle histoire! Monsieur m'excuse!

Je n'ai pas pu m'opposer ... C'est arrivé tandis que j'étais chez

Monsieur, avenue de Villiers!

Mareuil repartit froidement:

--Cette dame, l'autre dame ne vous a rien dit pour moi?

Mme Honoré s'exclama:

--Rien dit?... Non, Monsieur ... Une dame bien élevée, ça se voit!...

Seulement, elle avait l'air colère, colère!... J'ai eu tout le mal

du monde à l'empêcher de remonter!... Elle voulait remonter, sonner,

sonner, sonner, pendant une heure! Et moi qui jurais que Monsieur

n'était pas là!... Quelle histoire!

Mareuil dissimula un sourire, et toujours froidement:

--Ainsi, elle n'a rien dit de particulier, elle ne vous a chargée

d'aucune commission?

--Mais si, Monsieur! A la fin, elle m'a demandé de quoi écrire, un

crayon, et elle a écrit une lettre à Monsieur, ici, dans la loge ...

Mme Honoré fouilla au fond d'un tiroir et en retira, de dessous une

pile de mouchoirs, la lettre cachottièrement enfouie:

--Tenez, monsieur, la voici!

Mareuil prit le papier:

--Merci!... Je vais probablement aller à la campagne durant une ou deux

semaines ... Vous aurez soin de tout, n'est-ce pas?...

Il franchit la porte cochère, et, sitôt dehors, il ouvrit l'enveloppe.

Rabastens écrivait:

«Mon chéri,

C'est craqué et rompu. Quand c'est mon jour, je n'aime pas qu'on

en reçoive d'autres. Je t'ai entendu te disputer avec ta bonne

amie. Pardonne-moi d'avoir tant sonné. Mais c'était mon jour! Je

télégraphie à la _Grenadinette_ pour dire que mon patron m'emmène

avec lui à Vichy. Tu diras la même chose, si tu veux. Au revoir,

mon petit Gillot. Après tout, tu n'as pas à te chagriner, pas plus

que moi je ne me chagrine. Je peux te le confier aujourd'hui.

Voilà bien quinze jours que ça ne me faisait plus rien au cœur de

venir,--que je ne venais plus que pour la régalade du corps. Au

revoir, mon chéri, et on se saluera gentiment quand on se reverra!!!

Tout mon restant de baisers.

La Cendre: Roman · 第 31 / 41 题