L...»

Il songea: «Un galant homme?... Ah! elle m'embête, cette enfant! Elle

m'embête!»

Et pour donner le change à Mme Mareuil qu'il voyait l'épier, il déclara:

--C'est Brévannes qui me décommande ... Nous devions dîner ensemble ce

soir ... Il remet le dîner à demain ...

Il n'éprouvait aucune douleur, aucune tristesse, pas même une piqûre

d'amour-propre. Sitôt la dépêche lue, il avait candidement résumé son

sentiment.

Elle l'embêtait! Elle allait exiger de sa part des efforts, des

prières, une cour régulière et longue--peut-être même à la fin se

refuser, se dérober. Elle l'embêtait!

Remonté chez lui, il se mit à réfléchir. Cette petite Lozières

valait-elle qu'il commençât une lutte sérieuse, qu'il se prêtât à un

flirt interminable? L'affaire lui avait paru plaisante parce qu'elle

s'était engagée promptement, bien présentée. Mais s'il devenait

nécessaire d'implorer, de ruser, de s'astreindre à des manœuvres

compliquées, non, ce ne serait plus aussi drôle.

Il regrettait cependant de renoncer tout de suite, dès le premier

obstacle, aux avantages obtenus. Du reste, il se pouvait que cette

résistance ne fût qu'une feinte. Et il trouverait toujours un prétexte

pour abandonner la lutte, si elle durait au-delà de son gré.

Il décida donc d'écrire à Mme Lozières une lettre désolée où il la

supplierait de revenir sur sa résolution et de ne pas le désespérer.

Il dut refaire trois fois la lettre, la jugeant chaque fois trop

froide, trop ironique.

Il s'excitait: «Puisque je veux la toucher, il ne faut pas lésiner

sur les grands mots, lui marchander de la passion, de la douleur, de

l'angoisse ...»

La quatrième rédaction lui sembla plus médiocre que les précédentes:

«C'est extraordinaire!... Voyons pourtant, si Jack m'avait échappé

ainsi, qu'est-ce que je lui aurais écrit?»

Cette hypothèse lui rendit promptement des forces, de la flamme, un peu

de son style coutumier, et il écrivit:

«Ma chérie! Votre lettre m'a frappé en plein cœur!... Je ne puis croire

à ce qu'elle renferme, à cette rupture, à ces adieux ... Après hier,

après ces heures divines, vous voudriez me causer l'immense douleur de

ne plus vous revoir, vous voudriez me priver de vous, de votre beauté,

de votre voix si suave, à jamais!!!... Non, vous ne pourrez pas avoir

cette cruauté, pas plus que moi je ne pourrai oublier ce que vous

m'ordonnez d'oublier, car on n'oublie pas l'inoubliable ... J'irai donc

vous attendre, malgré vos prières ... Je vous attendrai une heure, deux

heures,--jusqu'à la nuit. Et si vous n'êtes pas venue, je recommencerai

le lendemain, les jours suivants, sans trève, jusqu'à ce que vous

veniez ... Agréez, ma chérie, toutes mes tendresses, je voudrais dire

tous mes plus tendres baisers ...»

Il se frottait les mains:

--Cela, au moins, c'est plus heureux! Ça a du pleur, ça a de la larme!

Il souligna l'_inoubliable_, cacheta la lettre, et, en bas, la remit à

un cocher:

--Portez vite ... Pas de réponse!

Le fiacre s'éloigna au grand trot.

Il faisait un temps tiède; et le soleil bien franc, bien rassuré,

baignait d'une lumière douce les marronniers vert-pâle de l'avenue.

A une heure et demie, Mareuil sortit de nouveau et s'achemina vers le

pont de l'Alma.

Il se sentait tout léger, tout rapide dans ses vêtements d'été, délivré

de la pesanteur des draps d'hiver, de la gaîne embarrassante du paletot

lourd; et il avait peine à ralentir son pas, pour ne point arriver en

avance au rendez-vous.

Il se récitait en marchant les termes de sa lettre, s'égayait de leur

ton douloureux, mais tout à coup, il eut une inquiétude:

«Et si elle ne venait pas ... Si elle ne venait qu'à trois heures, qu'à

quatre heures, ou même si elle ne venait que demain ... Je n'y serais

certainement plus et j'aurais l'air d'un pitre!... Ah! ce n'est pas

si fort que cela, ce que je lui ait écrit ... Ah! non, ce n'est pas

fort!...»

Pourtant, les premières minutes d'attente ne lui furent pas trop

pénibles. Il avait sous les yeux un défilé incessant de grosses

charrettes surchargées de moellons, de voitures découvertes emportant

des femmes en toilettes claires, de municipaux galopant vers le

Palais-Bourbon, d'ordonnances ramenant à une allure sage les chevaux

de leurs officiers. En bas, sur la Seine luisante, les bateaux-mouches

flottaient en hurlant. Des invalides passaient, la jambe boiteuse,

ou le bras vide de leur longue tunique ballant glorieusement sur la

poitrine; et tout ce tumulte le distrayait.

Mais au bout d'un quart d'heure, il se lassa. Il lui accordait un

suprême délai de vingt minutes, à la jeune Lozières et si, dans vingt

minutes elle n'était pas venue, il s'en allait, il la laissait, pour

toute la vie, au plaisir de causer avec son mari de Dubourdet, de

Ginestas et des infamies de l'opportunisme.

Il tenait sa montre à la main, par paresse de la retirer du gousset, et

restait immobile à l'angle du parapet, l'œil au guet vers l'avenue qui

montait loin, entre ses deux murailles d'arbres verts. Deux heures et

demie sonnèrent à un bâtiment voisin.

Il aurait voulu attirer Lucie par un charme, savoir des gestes, des

passes magiques qui l'eussent fait sortir de chez elle, glisser jusqu'à

lui, surgir soudain de la foule.

«Encore dix minutes de grâce, pensa-t-il ... Je ne peux pas faire moins

... D'ailleurs, au temps de Jack, j'ai attendu bien autrement ...»

Une voiture, capote baissée, s'arrêta juste à cet instant devant lui,

frôlant le rebord du trottoir. Il se pencha discrètement, et, au fond,

il reconnut Mme Lozières, la figure toute mouchetée des pois noirs

d'une courte voilette.

Elle s'avança un peu:

--Je suis venue pour que vous ne m'attendiez pas indéfiniment ...

Qu'avez-vous à me dire?

Elle avait prononcé ces mots d'une voix attristée, et, sur ses joues,

on voyait des traces roses, comme si elle eût pleuré.

Mareuil répliqua:

--Vous n'avez pas lu ma lettre?

--Si, je l'ai lue ... et je vous en remercie ...

--Eh bien?

--Eh bien! elle n'a pas changé mes résolutions ...

Des passants se retournaient, cherchaient à pénétrer le mystère de ce

colloque suspect, de cette capote abaissée.

Mareuil balbutia:

--Je vous répète que je ne vous crois pas ... Seulement, il m'est

impossible de vous parler ici ... Tout le monde nous observe ...

Permettez-moi de monter avec vous ...

Elle eut un geste d'effroi:

--Oh! non ... par exemple!

--Alors, descendez! fit Mareuil d'un ton impatient.

Puis, se reprenant, plus courtoisement:

--Je vous en prie, descendez ... Nous marcherons un peu ... Je

m'expliquerai ... Vous êtes libre de vos actes, libre de me repousser

... Mais ai-je mérité que vous me traitiez si brutalement, après tant

de tendresse?...

Elle exhala un soupir:

--Je vous cède encore ... C'est la dernière fois, la dernière ...

Elle paya le cocher, et ils se mirent en marche vers le Trocadéro,

longeant la pierre grise des quais presque déserts.

Mareuil aborda hardiment le débat:

--Ainsi, du jour au lendemain, vous ne voulez plus me revoir?...

Pourquoi?... En quoi vous ai-je offensée?... En quoi vous ai-je

déplu?...

Elle répondit:

--Pourquoi?... Pourquoi?... Je vous l'ai écrit ... Parce qu'hier

j'étais folle et qu'aujourd'hui je ne le suis plus ...

Il essaya de l'interrompre. Elle continua:

--Non, mon ami. J'ai trop souffert à l'arrivée de mon mari ... J'ai

trop souffert, cette nuit, en me rappelant la scène de l'après-midi ...

C'était ignoble cet abandon!... J'ai eu un moment d'égarement, soit ...

Mais recommencer, oh! jamais ...

--Et moi, mes souffrances, mes regrets ... Cela vous est indifférent

que je souffre? murmura Mareuil d'un ton pénétré.

Elle dit avec calme:

--Au contraire, cela me fait beaucoup de peine ... En vous écrivant, ce

matin, j'ai pleuré; et j'ai pleuré tantôt en lisant votre lettre ...

Vous voyez je ne me cache pas de vous ...

--C'est donc que vous avez pour moi un peu de sympathie ... Qu'est-ce

qui vous retient, alors, de me revoir, comme maintenant?... Quels

dangers courez-vous?...

Elle s'exclama:

--Quels dangers?... Vous le savez bien ... D'abord, on peut nous

rencontrer ...

--S'il n'y avait que cela, rien de plus simple que de venir chez moi ...

Elle riposta:

--Chez vous?... Comment, chez vous?...

--Oui, chez moi ... un appartement que j'ai ... dans un quartier peu

fréquenté, dans une maison très tranquille ...

Elle s'écria, en raillant:

--Et qui étouffe les cris des victimes ... Au moins vous êtes franc!...

Vous non plus, vous ne dissimulez pas ... Voilà votre but: m'amener

chez vous ... comme toutes celles que vous avez connues avant moi, ou

que vous connaîtrez, après ... m'amener dans votre chambre à aimer,

dans votre abattoir ...

Il répliqua d'une voix lente:

--Oh! on ne vous y ferait pas grand mal, dans mon abattoir!... Pas

plus, en tout cas, qu'à celle qui vous y a précédée ...

--Ah! vous avouez? dit Mme Lozières.

Mareuil prit un ton sérieux:

--Oui, j'avoue que j'ai aimé une femme avant vous.

--Une seule? Vous m'étonnez!

Il répéta du même ton:

--Une seule ...

Et il ajouta:

--Naturellement, cela vous étonne ... Vous persistez à me juger

pareil aux autres ... Vous ne voulez pas admettre chez les hommes la

possibilité d'une affection vraie, d'une fidélité durable!...

C'était son fort, son grand air que ce morceau sur la fidélité

masculine; et il le lança de nouveau avec largeur, avec abondance, sûr

de ses effets, vantant ses propres facultés de dévouement exclusif et

unique, célébrant l'amant irréprochable qu'il avait été, faisant encore

l'article de lui-même sans hésitation ni vergogne.

Elle semblait reprise d'intérêt, d'indulgence, réclamait timidement

des détails: quelle femme était-ce, les raisons, de la rupture et si,

ensuite, il avait souffert?

Mareuil répondit vaguement: une femme du monde, un mari très jaloux,

surveillance tyrannique, rendez-vous toujours contrariés, à tel point

que, d'un commun accord, ils s'étaient résignés à rompre.

--Depuis longtemps? questionna Mme Lozières ...

--Cela date? fit Mareuil ... Voyons?...

Il feignit de calculer et froidement:

--Cela date de six mois!

Elle dit d'un air malicieux:

--Je comprends que vous ayez hâte de la remplacer!...

Mareuil se sauva par un accent sincère:

--Vous avez tort de plaisanter!... C'est une personne que j'ai

profondément aimée ... Un jour, si jamais nous cessions de nous voir,

je ne voudrais pas qu'on parlât ainsi de vous ...

Elle comprit sa double maladresse de l'avoir blessé dans ses souvenirs

et d'avoir paru jalouse:

--Excusez-moi ... J'ai dit une bêtise ... Je n'avais pas l'intention de

vous froisser ...

Il lui serra longuement la main en déclarant:

--Il n'y a pas de mal ... De grand cœur, je vous pardonne!...

Ils avaient franchi le pont du Trocadéro, et ils gravissaient les

jardins en pente. Dans un recoin d'allée, sous des arbres formant

charmille, Mareuil aperçut un banc écarté.

--Si nous nous asseyions!

Elle accepta et ils s'assirent.

La conversation languissait, tous deux n'osant reprendre la discussion

où ils l'avaient laissée, perdre par une imprudence le terrain gagné.

C'était entre eux comme un secret armistice.

Ils parlaient de Monneville, de leur enfance, de leurs relations

communes, tandis que Mareuil, la tête basse, esquissait sur le sable,

du bout de sa canne, des raies, des cercles inachevés.

Mme Lozières enfin se leva et annonça:

--Je m'en vais!... Au revoir!

Mareuil restait assis:

--Oh! pas encore!... Mais dites-moi, vous reviendrez demain?

--Pensez-vous que je doive revenir?

Elle le regardait comme au départ, la première fois, avenue Kléber. Il

se détourna avec un dégoût subit, ne pouvant supporter cet admirable

regard de soumission, de tendresse absolues, ne pouvant surtout la

regarder de même. Il lui semblait niais, grossier, indigne de lui,

ce regard, et il se sentait incapable de l'imiter, de simuler une

expression pareille.

Il domina pourtant son malaise, et assura:

--Je crois bien que je le pense!... Demain à deux heures, même endroit,

je vous attendrai!

--Simple promenade, n'est-ce pas? Promenade d'amis? fit Mme Lozières.

--Bien entendu! dit Mareuil d'un ton un peu narquois.

* * * * *

Elle fut exacte au rendez-vous. Elle y revint le lendemain, le

surlendemain, toute la semaine.

Ils se promenaient dans les jardins lointains, les tristes faubourgs

de la banlieue, les quartiers populeux et misérables, le matin ou bien

l'après-midi, aux heures où ils supposaient leurs amis, leurs parents

occupés dans le centre, au Bois--ailleurs.

Ils visitèrent, de cette façon, le parc de Saint-Ouen, le parc de

Montsouris, le Jardin des Plantes, les environs d'Asnières, les berges

de la Seine, toujours à pied, car elle ne consentait point à prendre de

voitures.

Mareuil ne la pressait pas, affectait de ne plus l'obséder de prières.

Il lui avait dit:

--Je ne veux pas vous forcer ... Vous viendrez chez moi lorsque cela

vous fera plaisir!

Et, au moment de la quitter, il se bornait à réitérer son invitation

avec un salut cérémonieux:

--Quand il vous plaira, chère Madame!

Elle s'inclinait gravement:

--Pas aujourd'hui, cher Monsieur!

Mais, au fond, elle était surprise de cette patience exceptionnelle, de

cette réserve presque insolente; et un jour, à la question quotidienne,

elle ne put s'empêcher de répondre:

--Pourquoi voulez-vous que je vienne chez vous? Nous sommes déjà

camarades ... A quoi bon aller plus loin?... C'est si bien ainsi!

La remarque le secoua d'abord comme un coup de fouet. Puis, se

remettant:

--En voilà une idée!... Mais pas du tout! Pas du tout!

Elle repartit en riant:

--Une excellente idée au contraire!

Il rentra, ce soir-là, avec un sourd mécontentement. Il repassait en

revue les huit jours de cette semaine, les ballades à travers les

boulevards crapuleux, les fauves du Jardin-des-Plantes, les causeries

joviales et un peu grivoises, ces huit jours perdus, où il lui avait

été si commode, sans qu'il s'en doutât, de s'abstenir de déclarations,

et il réfléchit:

«Elle a raison ... Nous devenons une paire de camarades ... J'aurais dû

me montrer plus entreprenant ... Ce n'est pas cependant le désir qui me

manque!...»

Bien souvent, durant cette semaine, dans les coins obscurs des parcs,

au détour d'une allée, la tentation lui était venue d'enlacer Lucie,

de l'embrasser de nouveau, de l'avoir encore contre lui, haletante.

Mais une sorte de timidité l'avait chaque fois arrêté, une sorte

de nonchalance, à la pensée qu'il faudrait joindre à ce geste des

protestations d'amour, des paroles tendres ou passionnées,--la regarder

d'un de ces longs regards plongeurs qu'il ne savait plus faire, dont la

vue même lui répugnait.

«Non, ce n'est pas le désir qui me manque! songeait-il ... Ce serait

plutôt le contraire!... Dans la rue, au théâtre, j'ai envie de toutes

les femmes ... Bien naturel, du reste!... Au bout de deux mois presque

... Au bout de deux mois, les souvenirs, cela ne suffit plus!... Alors

il n'y aurait que cette petite qui me glace, qui m'interloque?... Nous

dompterons ça!...»

Il se promit de recommencer la lutte, de la mener rondement à l'avenir,

sans répit ni merci--de la terminer bien ou mal, mais vite; et, dès le

lendemain, il mit à exécution son projet.

Ils étaient arrivés après une heure de promenade, environ, à l'extrême

limite du boulevard Bineau. Ils tournèrent à droite, suivant le chemin

qui côtoie la Seine. Puis, Mme Lozières se plaignant de fatigue, ils

s'assirent au premier banc qu'ils rencontrèrent.

Devant eux, la rivière coulait lente et déserte, contournant une île

dont les verdures touffues laissaient voir, par endroits, des pans

de murs blanchâtres, des bâtiments en briques, ces cabarets où, le

dimanche, le petit monde va danser, manger des fritures amères et se

saouler un peu.

--C'est joli ici! dit Mme Lozières ... Et puis je suis bien aise de me

reposer ... Ah! vous pourrez vous vanter de m'avoir fait marcher!...

Mareuil saisit le mot et à mi-voix:

--Nous marchons! Nous marchons, je ne dis pas!... Mais nous n'avançons

pas!

Elle l'examina d'un œil sévère. Il continua sans se troubler;

--Non, nous n'avançons pas!... Nous avons fait le tour de Paris, mais

nous en sommes toujours au même point ... Vous devriez vous décider,

venir chez moi pourtant ... Ces promenades sont de la dernière légèreté

et je me demande combien de jours encore elles se prolongeront, comment

elles finiront!...

Elle riposta:

--Aujourd'hui même, si vous voulez ... J'ajoute que je les regretterai,

car j'ai passé là avec vous des journées charmantes ...

Et comme s'approuvant d'une pensée intime:

--Oui, elles finiront aujourd'hui!... Elles ne vous contentent plus ...

Il vous faut davantage ... Mieux vaut donc en demeurer là ...

Mareuil s'écria d'un air de commisération:

--Quoi! Cela vous effraie de venir chez moi?... Et vous reconnaissez

cependant que je ne vous déplais pas, que vous avez du plaisir en ma

société!... C'est enfantin!

--Pas si enfantin que vous le dites! fit Mme Lozières.

Et elle donna ses motifs. D'abord, bien qu'ayant cessé de pratiquer,

en province, afin de ne pas nuire à l'avancement de son mari et pour

éviter les criailleries des radicaux, elle était restée religieuse.

Elle gardait l'aversion, la terreur du péché. Ensuite, elle aimait

M. Lozières, non pas, certes, d'une passion aiguë et emportée, mais

d'une affection solide, fortifiée par le temps; et elle ne se fût pas

pardonné d'être pour lui une cause de chagrin ou de honte.

Elle avait proféré cette déclaration traditionnelle d'une voix presque

administrative, comme un maire lisant, avec une solennité voulue, les

articles délabrés du Code, et elle ajouta:

--Vous devinez que vous n'avez rien à espérer de moi,--rien, sinon une

bonne amitié et un bon souvenir ...

Il pensa: «Elle ne disait pas tout cela, chez elle, quand elle râlait

dans mes bras!»--et d'un ton attendri:

--Je vous suis très reconnaissant de votre franchise! fit-il ... Il y

aurait beaucoup à vous répondre ... Mais pourquoi discuter?... Je ne

désire vous prendre ni par la pitié ni par le raisonnement. Tout ce

que je souhaite, c'est de ne pas vous perdre, c'est que vous acceptiez

de revenir à ces rendez-vous, si toutefois ils ne vous sont pas

désagréables ...

--Désagréables? Aucunement ... A condition, pourtant, que vous me

promettiez de ne jamais me parler de ce que vous savez!...

--Je vous le promets!

Pendant les quatre jours qui suivirent, il tint sa promesse.

Il avait son plan, ne guettait qu'une occasion de se trouver seul à

seul avec Mme Lozières, dans une chambre close, chez elle, chez lui,

n'importe où, et là, de lui fermer la bouche sous ses baisers, d'en

faire de nouveau cette pauvre chose inanimée, sans volonté, sans force

qu'il avait vue une fois entre ses mains, vaincue, et que maintenant il

ne lâcherait plus.

* * * * *

Un matin, il crut le moment propice. Depuis l'aube, la pluie ne cessait

de tomber, une pluie épaisse et obstinée, qui chassait des rues la

gaieté printanière, salissait toute la ville, jetait dans l'air mouillé

des fraîcheurs rudes de bord de mer. Et lorsque Lucie arriva au

rendez-vous, avenue Montaigne, Mareuil s'écria:

--Il me semble qu'aujourd'hui notre à-pied sera un peu humide!

Elle répondit:

--Aussi je ne suis venue que par correction, que pour échanger un

petit bonjour, et je rentre vite ...

Mareuil la retint:

--Attendez, j'ai une autre idée ... Votre mari déjeune ce matin chez

le ministre ... n'est-ce pas?... Si, vous, vous veniez déjeûner avec

moi à la campagne?... A Ville d'Avray, par exemple!... Outre que nous

sommes en semaine, par ce temps de canard, il est certain que nous ne

rencontrerons personne ... Nous aurons le restaurant à nous, à nous

tout seuls ... Voyons, qu'en dites-vous?

Elle se taisait. Mareuil reprit:

--Pas chez moi, vous comprenez! A Ville-d'Avray! Vous avez justement

une voilette tout à fait pour campagne ... Et je vous donne mon billet

que ce ne serait pas ennuyeux cette petite excursion de camarades!

Elle se taisait encore.

--Vous ne voulez pas? J'ai une voiture excellente. Elle m'enlève ...

Elle vous enlève ... L'oiseau chante dans les bois!...

Il montrait du regard une Victoria de louage stationnant à quelques pas

de là.

Mme Lozières souriait, paraissait séduite,--sa pudeur comme en

détresse, comme usée par tous ces rendez-vous fréquents.

--Et chez moi? fit-elle enfin ... Chez moi? Que raconterai-je? Comment

expliquer mon absence?

Gilbert répondit d'un air sceptique:

--Chère Madame et amie, vous ne me ferez pas croire que c'est le manque

d'imagination qui arrête une personne aussi spirituelle ...

Elle se récria, mais il poursuivit:

--Non, la vérité, dois-je vous l'avouer?... La vérité est que vous avez

peur de moi!...

--Peur de vous? fit Mme Lozières avec hauteur.

--Oui, peur de moi!... Vous redoutez que dans le tête-à-tête je ne

sois pas de force à observer nos conventions ... Vous avez tort, et

au risque de vous paraître fat, j'oserai vous dire qu'en ce qui me

concerne, vos craintes sont exagérées ...

Elle eut la faiblesse de s'offusquer:

--Ah! vous avez des façons de me parler!...

Mareuil l'interrompit:

--Des façons bien sincères, sincères jusqu'à la maladresse ... Je vous

rappelais que depuis l'autre fois, je vous ai toujours témoigné un

respect de première qualité et que j'étais disposé à continuer ... Cela

vous blesse?... Je retire ce que j'ai dit ... Entendu!... Ce n'est pas

de moi que vous avez peur!...

--Et de qui, alors? fit-elle brusquement, comme giflée par cette

impertinence.

Mareuil s'esquiva:

--Je l'ignore ... Je vous propose une partie inoffensive ... Vous

refusez ... J'en conclus qu'elle vous effraie ... Voilà tout!...

Il se mit à inspecter son soulier droit qu'encerclait une fine bordure

de boue séchée.

Mme Lozières se sentait glisser au piège de ce défi, envahir par une de

ces rages enjôleuses qu'on sait stupides, funestes,--mais toujours plus

puissantes que la raison, la prudence, l'intérêt.

Elle répéta avec un ton d'ironie:

--Cela m'effraie?... Voilà tout?... Eh bien! vous vous trompez, mon

cher ... Vous allez être bien étonné!... J'accepte!...

«Allons donc!» pensa-t-il--et à haute voix:

--Je vous fais mes excuses, chère Madame, et tous mes remerciements!...

Ils montèrent dans la voiture, qui fila, par le Bois de Boulogne, vers

Ville-d'Avray.

Mareuil se tenait ostensiblement dans un des coins de la Victoria,

laissant entre lui et Mme Lozières un large espace, un espace

pudique et rassurant qui empêchait les cahots effarouchants, les

rapprochements incorrects. Cependant, malgré ses efforts de discrétion,

il l'apercevait toute repentante d'avoir cédé à ce bête mouvement de

bravoure, tout apeurée de se voir auprès de lui, sous cette geôle

obscure de la capote baissée, du tablier tendu; et, en l'observant, il

pensait maussadement:

«Elle est sur l'œil!... Mauvaise affaire!... Cela n'ira pas tout

seul!...»

Il était midi et demi, quand ils atteignirent le restaurant des Etangs.

Trois maîtres d'hôtel s'empressèrent à leur rencontre. Le cabaret

était vide, absolument silencieux, à part le ruissellement de l'eau

le long des charmilles abandonnées, des tonnelles solitaires. On les

introduisit dans un étroit cabinet sombre, attenant au jardin. De la

fenêtre on découvrait le lac gris, comme en ébullition sous les piqûres

ricochantes de la pluie et, au loin, des arbustes, penchés, décoiffés

par l'averse.

Mareuil commanda; puis, se tournant vers Lucie, assise en face de lui

sur un divan de velours rouge.

--Préférez-vous que la porte demeure ouverte?

Elle comprit son intention, et avec un sourire:

--Non, Monsieur ... Pas de générosité!... Fermez toutes les portes!

--Vous êtes simplement héroïque! dit-il en s'inclinant.

On servait le déjeuner. Ils commencèrent à manger.

Mme Lozières s'animait peu à peu, causait gaiement, sans aucune gêne

maintenant; mais à mesure que le repas avançait, Mareuil se demandait

comment il allait passer de cette conversation amicale et confiante, de

ces plaisanteries cordiales, au reste, au dramatique reste, à ce qu'il

voulait faire là, ici même, tout à l'heure ...

Dans l'intervalle, il voyait une sorte d'abîme infranchissable et noir,

toute la profondeur de l'impossible; et, à son tour, il avait peur.

Il essayait de se représenter les mouvements à accomplir, ce peu de

chose que cela est, matériellement, de renverser une femme, de la

saisir,--ce qu'il avait tenté une fois, rue Galilée, par instinct:

«Toc! je l'embrasse!... Bon!... Et puis, je la serre ... et puis,

ftt!...»

Mais il restait hésitant, intimidé. Il lui manquait cette fougue

intrépide d'amour, de désir ou de haine qui aide à commettre aisément

les violences; et c'était en lui les reculs du criminel qui raisonne,

le respect de la victime, les lâches angoisses de la préméditation.

Avec Mme Hardouin? Avec Mme Hardouin, oh! c'avait été plus vite enlevé,

chez lui, tout de suite, sans trac ni commentaires! Il l'avait prise,

comme on tue, dans un accès de folie silencieuse.

Il songeait, en rapprochant:

«Nom d'un bonhomme! je ne suis pas brillant!»

Et, pour s'enhardir, il se mit à boire, à vider et à remplir son verre

aussitôt vidé.

Mme Lozières s'en aperçut:

--Vous supportez bien le champagne?

--Comme un Suisse! fit Mareuil.

Puis, afin de détourner les soupçons, il ajouta:

--D'ailleurs, ce n'est rien à côté du Grand Cob!

--Le Grand Cob?

--Oui, Gendrey, un de mes amis ... Tenez, une nuit, je l'ai vu boire, à

un souper, en une heure, trois bouteilles de Mümm!

--Et après?

--Après, dame, il était un peu raide ... Pas davantage ...

--Et pourquoi l'appelle-t-on le Grand Cob?

Mme Lozières voulait des explications détaillées sur Gendrey, ses

mœurs, son entourage. Gilbert les fournit.

Elle disait:

--C'est très amusant ... très amusant, ces histoires!

Et elle riait en se renversant un peu sur le divan rouge.

Mareuil continuait, accumulait les anecdotes, très en verve; et, comme

il la regardait rire, il distingua dans ses yeux bruns tachetés d'or

non plus l'odieux regard d'âme, de tendresse qu'il craignait tellement,

mais un vague éclat sensuel, cette langueur involontaire et rêveuse qui

naît de la griserie.

Il éprouva comme un choc au cœur, une palpitante sensation de courage,

d'énergie, et, emplissant de kummel le petit verre placé devant Mme

Lozières, il lança hâtivement:

--Ce kummel est au-dessous de tout... Chez moi, vous en boiriez de bien

meilleur!... Avouez que chez moi, sous tous les rapports, nous serions

mieux!...

Elle répondit sans s'offenser:

--Et votre promesse?

--Ma promesse! Certes, je m'en souviens ... Certes ... Seulement, à la

longue, je me désole, je m'irrite ...

Elle implora doucement:

--Oh! ne prenez pas votre air méchant ... Ne parlons plus de cela ...

C'est inutile ... Je vous ai déclaré que j'aimais mon mari, et ...

Mareuil l'interrompit:

--Votre mari! Votre mari! Mais pensez-vous qu'il rigolerait, votre

mari, s'il vous voyait ici?

Elle le contempla avec une mine effarée, tout interdite de cette

sortie grossière, presque prête à pleurer, et balbutia:

--Qu'est-ce que vous dites?... Qu'est-ce que vous avez dit?...

Il rejeta sa chaise, et, s'asseyant près de Lucie, sur le divan:

--Ne faites pas attention!... Je suis une brute, un malotru ... Je n'ai

rien dit. Aussi, c'est votre faute ... Pourquoi m'affolez-vous par vos

refus, après ce qui s'est passé un jour entre nous, après ces baisers,

ces caresses?... Je n'ai pas oublié, moi!... J'en deviens fou, je vous

assure!...

Il la fixait de ses yeux allouvis, la face contractée de désirs, de

tous ces désirs si longtemps contenus, et qui, dans l'ombre de ce

cabinet, à côté d'elle, sous l'entraînement du vin, de la facilité

proche, se déchaînaient, réclamaient leur droit, leur pâture.

--Oh! je vous en prie, vous viendrez, n'est-ce pas? supplia-t-il en

posant sa main sur celle de Lucie.

Elle fit le geste de la retirer, mais ce fut comme un de ces imprudents

mouvements d'effroi qui, dans une cage, décident de la fin du dompteur.

Mareuil, la voyant échapper, l'avait, d'un élan furieux, saisie, et il

l'embrassait fiévreusement, sans un mot, sans une excuse.

Elle fléchissait entre ses bras:

--Mais c'est indigne!... Oh! Gilbert!... Vous aviez juré!... C'est

indigne!

Elle s'était cramponnée à la nappe. Elle lâcha prise. Il y eut un grand

fracas de verres brisés, de vaisselles entrechoquées. Elle succombait.

* * * * *

--Vous me pardonnez? chuchota Mareuil, qui surveillait anxieusement son

réveil.

Elle inclina lentement la tête. Puis elle marcha vers la fenêtre, et

resta quelques instants à examiner le paysage, la campagne effacée sous

la pluie tombant toujours.

Gilbert s'était approché et avait glissé son bras sous celui de Mme

Lozières.

Elle le pressa contre son buste tiède et mouvant encore.

Alors, ne sachant que dire, il interrogea:

--Voulez-vous partir?

--Je veux bien!

Il sonna pour l'addition, et, la voiture avancée, ils reprirent la

route de Paris, le long des allées latérales, par crainte de rencontrer

du monde.

La pluie ne cessait pas, fouettant la capote, fouettant leurs visages,

formant dans le tablier de cuir des petites flaques noires que Mareuil

secouait distraitement. Et, sur leur chemin, c'était un vivant

frémissement de boue, une permanente giclée de boue jaune et gluante,

comme les lambeaux de quelque être jaunâtre, qu'ils auraient écrasé en

passant.

Mareuil se sentait affreusement triste. Il se rappelait le jour où Mme

Hardouin s'était donnée à lui, l'atmosphère de triomphe dans laquelle

il avait vécu, les dernières heures de ce jour-là, et plusieurs jours

après. Aujourd'hui, non, il n'éprouvait pas cette joie intense,

ce gonflement d'âme extraordinaire et délicieux. Mais plutôt une

prodigieuse lassitude, au souvenir des deux mois écoulés, de ces deux

mois consacrés à des espionnages, à des correspondances mystérieuses,

à des ruptures, à des supplications serviles, à des stratagèmes

rabaissants.

«Quel métier! Et tout cela, pour arriver à quoi, en somme?»

Mme Lozières se serrait contre lui et dit tout bas:

--Je vous aime infiniment!

Il répondit:

--Eh bien! Et moi, est-ce que vous croyez que je ne vous aime pas?

Jusqu'à Paris ils ne parlèrent plus. Quelquefois seulement, la main de

Lucie étreignait sa main davantage, et il lui rendait machinalement

cette étreinte.

Près de l'Arc de Triomphe, elle descendit, promettant de venir le

lendemain chez lui.

La voiture repartit aux allures vives, mais, en tournant le boulevard

Malesherbes, elle eut un arrêt brusque. Elle avait failli renverser un

vieillard à barbe blanche qui, maintenant, se hâtait vers le refuge du

trottoir.

Mareuil le reconnut:

«C'est Bourgueil ... Le pauvre vieux!... Il marque mal, en civil!»

Il revoyait l'illustre peintre dans son costume vert de membre de

l'Institut, avec la barre oblique du grand cordon rouge de la Légion

d'honneur, l'épinglette de croix scintillantes gagnées années par

années--tel qu'il l'avait vu, à un enterrement officiel, quelques

semaines auparavant; et il pensa:

«Il n'a pas dû perdre beaucoup de temps à Ville-d'Avray, celui-là!»

Il songeait aussi à la vie laborieuse de certains de ses camarades, aux

ateliers où ils s'emprisonnaient tout le jour, à ces ateliers mornes et

austères comme des cellules, où rien ne distrait de l'idéal cherché, où

par les vitres dépolies rien ne vient du dehors que la lumière du ciel.

«Peuh! C'est l'ambition qui les tient, la vanité!... Pas grand'chose,

encore!»

Les paroles de Brévannes lui revinrent à l'esprit: «Moquez-vous donc de

la gloire, faites donc ce qui vous amuse!»

Il se les redisait en souriant; puis, soudain, il murmura avec

découragement:

«Oui, mais voilà! Est-ce que cela m'amuse?»

La Cendre: Roman · 第 25 / 41 题