I
--Tiens, M. Gilbert qui sonne! dit la cuisinière en posant son bol de
café au lait.
Puis, comme le valet de chambre semblait ne pas l'avoir entendue,
continuait de parcourir un journal, à moitié déplié:
--Dites donc, Joseph! Je vous dis que monsieur sonne!
--C'est bon! fit le domestique. J'y vais!... Préparez le déjeuner ...
Et il ajouta, après avoir remis le journal en ordre:
--Huit heures et demie!... C'est tôt pour lui!... Encore sa dame qui le
tourmente!... Ce qu'il s'en fait de la bile, tout de même, pour cette
femme-là!
La cuisinière leva la main en signe de découragement attendri:
--Quelquefois que je serais sa mère, à monsieur, et que j'aurais un
fils de trente ans dans cet état-là, c'est moi qui m'en mêlerais de ses
affaires!... Tenez, voilà le déjeuner ...
Joseph emporta le plateau, s'avançant sur la pointe des pieds, le plus
légèrement qu'il pouvait, bien que son maître fût éveillé.
Mais il marchait ainsi par habitude, comme chaque matin, depuis deux
ans que durait la liaison de Gilbert Mareuil avec Mme Hardouin et que
le jeune homme avait donné des ordres formels pour que, pendant la
matinée, on ne fît aucun bruit, on allât doucement, on ne pénétrât
jamais chez lui avant qu'il n'eût sonné.
Il avait, ce jour-là, les yeux grands ouverts quand Joseph entra dans
sa chambre, et, malgré l'ébouriffement de ses cheveux épais, ramenés
en houppe par l'agitation du sommeil, et le désordre de sa moustache
châtain-clair, qu'il portait de coutume bien frisée et un peu relevée
des bouts,--on voyait qu'il y avait quelque temps déjà qu'il ne dormait
plus.
Il demanda d'une voix lasse qu'il essayait de rendre calme, presque
indifférente:
--Le courrier est arrivé?
--Oui, Monsieur ... Pas de lettres pour Monsieur ...
Le domestique ramassa les vêtements et sortit.
Mareuil s'était retourné, la figure enfoncée dans l'oreiller, gisant,
inerte, pareil à un cadavre tombé face à terre, retenant les saccades
de sa respiration, évitant les moindres mouvements, la main seulement
collée contre la barrière des côtes où son cœur heurtait, gonflé, tout
détraqué.
Puis, comme la somnolence ne revenait pas, il se dressa brusquement,
assis au milieu du lit, et regarda sa montre.
Elle marquait neuf heures.
Ainsi cinq heures le séparaient du moment où il verrait Jack,
c'est-à-dire son amie Mme Jacqueline Hardouin, à moins toutefois qu'au
cours de ces cinq heures, un mot ne survînt, un télégramme, un de ces
abominables billets de contre-ordre, comme il en avait si souvent reçus
depuis un an. Et la pensée qu'elle avait tant de minutes devant elle
pour venir le frapper, qu'elle se préparait peut-être à partir, qu'elle
ne partirait peut-être que dans une heure ou deux, cette lettre-fléau,
cette lâche lettre de décommande, le bouleversa complètement, balaya
aussitôt comme d'un souffle le peu de bien-être et d'apaisement qu'il
gardait de son sommeil.
C'était de même chaque matin: une ascension d'angoisse se glissant
mollement à travers tout son être, s'épandant, se dispersant à travers
tout son corps, lui donnant la sensation d'un empoisonnement graduel
contre lequel il ne pouvait rien; une vraie marée d'angoisse, qui, une
fois montée, ne redescendait plus, restait la journée entière à lui
rouler dans la poitrine, près du cœur, de lourds flots étouffants.
Alors il se levait instinctivement comme se lèvent les malades au plus
fort de la crise, pour échapper au mal, avec l'illusion que debout,
ils souffriront moins; et il se mettait à sa toilette, lentement,
lentement, de manière à user le plus de temps possible, à en détruire
beaucoup, à diminuer les chances de douleur.
Il murmura:
--Pourvu qu'elle vienne!... Si elle partait sans venir, ce serait
affreux!
Et, tout en s'habillant, il essayait de s'expliquer comment, pourquoi,
depuis près de deux semaines, il ne l'avait pas vue. Mais, de ces douze
jours sans elle, il ne lui demeurait que le souvenir noir et confus
d'une lutte obscure contre un adversaire fuyant, insaisissable et
lointain.
Des larmes lui serraient la gorge. Il se rappelait ce qu'il avait
souffert chaque jour de ces derniers jours, et au-delà, pendant des
semaines, des mois ...
«Quelle rosse! songeait-il. Non, aujourd'hui, elle n'osera pas ... Elle
part pour Gizé, chez son beau-père ... Elle restera dans l'Indre une
quinzaine de jours ... Quinze et douze, vingt-sept ... Vingt-sept jours
de séparation!... Elle n'oserait pas, ce serait trop violent!...»
Il alluma une cigarette.
«Et puis, maintenant, je la tiens ... Je lui demande encore une fois ce
que cela veut dire ... si elle en aime un autre ... qu'elle choisisse,
enfin!... Et je ne la laisserai pas se défiler, ruser, faire des
réponses évasives ... Il me faudra un oui ou un non ... un oui ou un
non ...»
Il s'imaginait avec joie sa figure mécontente, ses menues grimaces
d'impatience, les dessins qu'elle tracerait du bout de son en-cas sur
le tapis, la gêne qu'elle aurait à se disculper, à répondre.
«Oui, je pense qu'elle n'en mènera pas large!...»
Et il chantonnait gaiement, oubliant le passé, des explications
semblables, où sans se risquer aux discussions, en un instant, d'un
seul sourire lascif, elle avait eu raison du pauvre être, tout
tremblant de désirs qu'il était toujours auprès d'elle, après ces
privations si longues.
Midi sonna. Deux heures encore, puis ils seraient ensemble, rue
Fortuny, dans l'entresol un peu bas et tendu de grenat où il n'avait
jamais reçu qu'elle. Deux heures seulement ...
Soudain, la sonnette de service tinta de ce tintement aigre et lugubre
qui avait déjà annoncé à Mareuil tant de lettres funestes:
--Diable! fit-il.
Il ne bougeait plus, plein d'effroi, l'oreille tendue, comme un
condamné qui croyait à sa grâce et tout à coup entend qu'on arrive.
Il y eut un bruit de pas dans le couloir et l'on cogna à la porte.
--Entrez! dit Gilbert.
--Une lettre pour Monsieur.
Mareuil prit l'enveloppe sur laquelle il déchiffra son nom écrit au
crayon, de son écriture à elle,--l'écriture fiévreuse et cahotée des
billets de décommande, et il interrogea:
--Qui a apporté cette lettre?
--Une dame, une femme de chambre, il me semble. Elle m'a dit que
c'était pressé.
--Elle est partie?
--Oui, Monsieur.
--C'est bien, je vous remercie.
Puis, d'une main un peu crispée, ayant déchiré l'enveloppe, il lut
hâtivement:
«Mon bon Gil, je fais une grosse, grosse imprudence pour que tu ne
sois pas inquiet et que tu n'ailles pas m'attendre inutilement.
Impossible de venir aujourd'hui, toute la famille vient me dire
adieu. J'en ai au moins pour jusqu'à 4 heures et le train part à
quatre heures et demie. Pas un moment à trouver pour mon pauvre
Gil. En pensant que j'allais ainsi partir sans te voir, j'en ai
pleuré toute la nuit. J'ai tellement pleuré que mes joues sont
toutes tachetées de petites plaques rouges. C'est bête de te dire
tout cela, mais ne sommes-nous pas habitués à tout nous dire?
Donc, je pars, et ce sera encore seize ou dix-sept grands jours
sans rien, mon chéri. Je t'en supplie, ne m'écris pas là-bas. Cela
pourrait faire des histoires terribles. Mon beau-père est encore
plus ours que tu sais qui!!! Quant à t'écrire, moi, de là-bas, tu
sais bien que c'est encore plus impossible à cause de la poste
qui est au château et où on vient prendre le courrier ... Sitôt
revenue, je t'enverrai un petit mot! Ah! nous n'avons pas de
chance!... Dire que cela fera presque un mois, un mois que je ne
t'aurai vu!... C'est fabuleux ... On m'appelle ... Vite, vite, une
foule de baisers, _dearest_. Pense à moi. A dans quinze jours!