Le coeur d'une femme est soumis à une foule d'accidents pathologiques,
en d'autres termes, de phénomènes que certains esprits acerbes, ou
enclins à une véracité brutale, osent appeler des caprices.
L'étude approfondie de cette matière est sans contredit l'une des plus
sublimes qui puissent séduire l'esprit humain, et nous voyons pourtant
que les bavards vulgairement connus sous le nom de philosophes ont mieux
aimé s'occuper de plusieurs billevesées tout à fait secondaires, telles
que l'immortalité de l'âme, le système des monades ou la théorie des
atomes crochus, que, de consacrer leurs veilles ou leurs scalpels à
l'examen de cet organe tour à tour si riche, si pauvre, si tendre, si
dur, si revêche, si humble, si fier, si despote, et dualement si
amusant: le coeur d'une femme!
Nous déclarons solennellement que notre opinion est inébranlable à cet
égard, Oui, nous mettons au-dessus de toutes les voluptés philosophiques
l'honnête distraction de fouiller du bec de notre plume les fibres
palpitantes de cette merveilleuse machine,--a moins cependant qu'on ne
nous propose de venir faire des ronds dans un puits.
La Comtesse Clarisse--on devinera peut-être que les réflexions
précédentes nous ont été inspirées par cette intéressante héroïne--se
retira dans son boudoir, fut empêchée, à débrouiller le chaos où
flottaient ses pensées. Elle n'eût pas été plus embarrassée pour diriger
sa course sans boussole sur un océan sans étoiles, qu'elle ne l'était de
se rendre un compte fidèle de l'état précis où l'avaient jetée les
chicaneries de madame la chanoinesse. Au reste, il faut bien le dire, la
digne tante avait le détestable privilège d'apporter habituellement le
trouble, dans les idées de Clarisse, chaque fois qu'il lui prenait
fantaisie d'avoir de l'esprit à ses dépens. Au fond, c'était une assez
bonne créature que madame Aurélie; mais le sentimentalisme de notre
époque lui agaçait les nerfs, et choquait fort le sensualisme de ses
traditions galantes. «Ayez, le courage de vos goûts,» disait-elle
souvent par manière d'apophtegme; et ce qui l'irritait
particulièrement, c'était de voir sa belle Clarisse cacher, sous
l'hypocrite réseau de mille délicatesses romantiques, la plus franche,
nature de coquette qu'elle eût jamais admirée.
Cependant nous supplions le lecteur de considérer que la chanoinesse, en
sa qualité, de vieille femme, n'avait pas toute la charité désirable, en
de pareilles matières. Le dépit secret que lui faisait éprouver
l'éloignement de Clarisse pour lord Rutland exagérait à ses yeux les
torts de la comtesse. Nous en appelons ici à toutes les jolies femmes
qui daigneront nous entendre; elles jugeront si lord Rutland ne méritait
pas un peu son échec.
Et d'abord, notre belle lectrice sait déjà que lord Rutland doit être
classé parmi les amants vertueux et magnanimes. Lors du mariage de
Clarisse avec le comte de R..., on a vu que cet amoureux héroïque fit
taire les plus vils désirs de son âme, pour favoriser une union que,
pour des unit ils dont le détail est inutile, la famille de Clarisse
ambitionnait.
Il y eut dans ce fait une faute impardonnable. En affaire d'amour, ne
parlez pas aux femmes de magnanimité; elles vous diront toutes que ce
mot là est aussi sot qu'il est long. C'est une vertu négative pour
lesquelles toutes professent une invincible horreur. Lord Rutland, qui
se vantait d'adorer Clarisse et dont l'influence était grande sur la
famille de la jeune personne, avait littéralement cédé Clarisse au comte
de R***. C'était là une belle action, digne, sans contredit, d'être
mentionnée dans le Plutarque de la jeunesse, mais où Clarisse trouva je
ne sais quoi d'assez impertinent. Premier grief.
Plus tard, le comte de R..., sentant sa fin, et sachant que Rutland
n'avait jamais cessé d'aimer Clarisse, obtint de celle-ci, à force de
sermons et de prières, la promesse de ne se remarier qu'avec Rutland. Il
est vrai qu'on ne refuse rien aux mourants; mais pas moins ce diable de
défunt avait ainsi recédé sa femme à son sublime ami, lequel ne se fit
pas faute d'accepter. Second grief.
Les choses ainsi réglées, peut-être croirez-vous, madame, que Rutland
s'empressa de réclamer de la jolie veuve l'exécution du codicille? Pas
le moins du monde. Toujours tendre, empressé, dévoué, il attendit que
Clarisse se rappelât sa promesse, mais il ne demanda rien. «Quoi!
s'écriait Clarisse, il faut qu'un homme soit bien fier et bien assuré de
sa puissance, pour aimer avec tant de patience et ne rien demander!»
Troisième grief.
Mais ce n'est pas tout. Mettez une jeune veuve dans la situation où se
trouvait la comtesse, et vous jugerez, si Clarisse, coquette autant
qu'une jolie femme se croît le privilège de l'être, dut rêver
l'indépendance et la révolte.
Car enfin, les rôles étaient intervertis; Rutland était un peu le maître
et Clarisse l'esclave.
Le premier acte d'insubordination qu'elle imagina fut de se persuader à
elle-même qu'elle abhorrait Rutland, et le second de convaincre Rutland
qu'elle en aimait un autre. Elle prit pour cela le premier venu qui lui
tomba sous la main. C'était un lion de la plus belle espère. Robert de
Castillon comptait quelques années de moins que lord Rutland. Il avait
pour excentricité particulière d'afficher les femmes qu'il daignait
adorer; aussi la comtesse, effrayée d'abord de son aventure, s'était
sauvée aux eaux de Bailen, M. de Castillon la suivit-il avec un fracas
qui lui fit le plus grand honneur. Il en fut même parlé à l'Opéra dans
la loge des _viveurs_, où l'un s'accordait à dire que si la comtesse
voulait Robert pour mari, son plus sûr était de se dépêcher,--de peur de
l'avoir pour amant.
Robert était plus qu'à moitié ruiné; mais il trouva des juifs
compatissants qui lui escomptèrent ses espérances sur les 30,000 livres
de rente de la comtesse. Tout l'hiver ne fut de sa part qu'une
succession d'adorables et d'audacieuses folies. Aux courses du
printemps. Hubert perdit 1,060 louis; mais il gagna l'_handicap_ avec un
cheval que montait son jockey, vêtu, pour cette partie seulement, des
couleurs choisies ce jour-la par la comtesse: elle était en robe de
velours grenat avec une écharpe blanche. On trouva le tour d'une
galanterie parfaite.
Mais n'allez pas croire que tout ce bruit empêchait Rutland de dormir.
Il plaignait beaucoup Clarisse d'être ainsi la proie d'un lion; mais
d'être jaloux, d'un aussi sot animal, l'idée ne lui en vint pas même à
l'esprit. Clarisse faillit en mourir d'indignation. «Qui!
s'écriait-elle, dans le délire, de sa colère, il pousse l'insultante
sécurité de son coeur jusqu'à dédaigner d'être jaloux!»--Elle prenait
ainsi pour un excès de mépris ce qui n'était de la part de Rutland qu'un
excès d'estime; mais pas moins jugea-t-elle que ce trait d'originalité
devait être considéré comme un quatrième grief qui comblait la mesure.
Clarisse s'en prit à la chanoinesse. Elle ne cessa de lui répéter chaque
jour, avec cet air de haute hypocrisie que lui conseillait la situation,
combien elle était navrée de faire d'inutiles efforts pour aimer
Rutland. Elle ajoutait néanmoins, avec un soupir rempli de contrition,
qu'elle _respecterait_ la promesse _solennelle_ faite par elle à son
mari défunt, et qu'en cela, s'il le fallait, elle consulterait son
devoir et imposerait silence à son coeur! Elle savait bien, la perfide,
que chacune de ces paroles cruelles était répétée à Rutland.
Mais la chère comtesse entamait cette partie avec un partner qui en
avait gagné plus d'une. Madame Aurélie fut aux anges de jouer encore son
rôle dans cette petite comédie galante, et l'on a pu voir qu'elle
n'avait pas tout à fait perdu le talent de la réplique. En même temps
elle prévint Rutland de se tenir tranquille, et qu'elle prenait le
commandement de toute la campagne. La pauvre Clarisse tomba donc en des
mains qui, pour être encore douces et blanchettes, n'en étaient pas
moins armées d'assez bonnes griffes.
Clarisse, comme nous avons dit, venait de passer dans son appartement,
lequel donnait, ainsi que le salon, sur le paysage pittoresque dont nous
avons parlé. Elle étouffait. Elle fit ouvrir toutes les fenêtres, et se
mit dans un déshabillé de batiste qui flottait autour de sa taille
ravissante en plis nombreux et discrets.
Félicie, sa femme de chambre, tournait autour de la comtesse, et jetait
fréquemment les yeux, par la fenêtre ouverte, sur les solitudes sombres
et tranquilles du ravin.
«Mais venez donc me coiffer de nuit, Félicie, dit tout à coup la
comtesse d'un ton d'impatience que nous engageons le lecteur à lui
pardonner en considération des secrets tourments qui l'agitaient, et
remettez à une autre fois le soin de compter les arbres que l'on
aperçoit d'ici. Qu'avez-vous donc à tant regarder par la fenêtre?
Craignez-vous que les voleurs ne montent par la ravine?
--Oh! bien sur, non, madame, répondit Félicie en hochant la tête, les
voleurs sont trop prudents pour prendre un chemin où il y a vingt
chances contre une de se briser les os. Les galants, je ne dis pas,
ajouta-t-elle en riant de l'air du monde le plus dégagé.
--Les galants! fit la comtesse, sans plus répondre à une impertinence
qu'elle eût sévèrement relevée dans toute autre occasion; les galants!»
répéta-t-elle avec un vague sourire.
Il y a de ces idées insaisissables et rapides qui traversent l'esprit
comme une étoile filante, sans y laisser de trace. Les femmes ont toutes
leur petit monde romanesque, réduit mystérieux où elles s'amuse
quelquefois à pénétrer, cachées à tous les regards, comme la Diane au
bain. C'est là qu'elles donnent audience à leurs songes, et que les
songes prennent pour leur plaire mille figures fantasques et délirantes.
En même temps, défile devant leurs yeux charmés le beau cortège des don
Juan, des Lovelace, des Almaviva et des Fronsac, tous cavaliers
adorables, amants audacieux et vainqueurs, portant guitares et lanternes
sourdes, échelles de soie, masques de velours et rapières, troupe
galante qui mène à sa suite les belles amours, celles qui écrivent pour
devise sur leurs drapeaux triomphants: _Beaucoup oser, c'est beaucoup
aimer_.
La comtesse était-elle, ce soir-là plus qu'un autre, disposée à goûter
cette poésie caressante des passions? Qui le sait? Elle laissa dire sa
soubrette, et parut entrer en méditation. On ne saurait faire un crime à
la comtesse de ce penchant si doux à la rêverie, auquel on a pu voir
qu'elle se donnait volontiers. Rien ne sied à une jolie femme comme
d'être plongée dans une bergère douillette, et d'y affecter une pose
languissante et néanmoins étudiée, surtout si la dame est naturellement
de formes souples et moelleuses,--ce qui était ici le cas au suprême
degré.
A ce moment précis, Félicie, qui maniait à pleines mains les tresses
noires comme la nuit des cheveux de sa maîtresse, poussa un grand cri de
frayeur et lâcha prise, pour se réfugier à l'un des coins de la chambre.
Clarisse releva brusquement la tête, et vit un homme à cheval sur
l'appui du balcon.