Comment les lois peuvent contribuer à former les moeurs, les manières
et le caractère d'une nation.
Les coutumes d'un peuple esclave sont une partie de sa servitude;
celles d'un peuple libre sont une partie de sa liberté.
J'ai parlé, au livre XI[380], d'un peuple libre; j'ai donné les
principes de sa constitution: voyons les effets qui ont dû suivre, le
caractère qui a pu s'en former et les manières qui en résultent.
[380] Chap. VI.
Je ne dis point que le climat n'ait produit, en grande partie, les
lois, les manières dans cette nation; mais je dis que les moeurs et
les manières de cette nation devraient avoir un grand rapport à ses
lois.
Comme il y aurait dans cet État deux pouvoirs visibles, la puissance
législative et l'exécutrice, et que tout citoyen y aurait sa volonté
propre, et ferait valoir à son gré son indépendance, la plupart des
gens auraient plus d'affection pour une de ces puissances que pour
l'autre: le grand nombre n'ayant pas ordinairement assez d'équité ni
de sens pour les affectionner également toutes les deux.
Et, comme la puissance exécutrice, disposant de tous les emplois,
pourrait donner de grandes espérances et jamais de craintes, tous ceux
qui obtiendraient d'elle seraient portés à se tourner de son côté, et
elle pourrait être attaquée par tous ceux qui n'en espéreraient rien.
Toutes les passions y étant libres, la haine, l'envie, la jalousie,
l'ardeur de s'enrichir et de se distinguer, paraîtraient dans toute
leur étendue: et si cela était autrement, l'État serait comme un homme
abattu par la maladie, qui n'a point de passions, parce qu'il n'a
point de force.
La haine qui serait entre les deux partis durerait, parce qu'elle
serait toujours impuissante.
Ces partis étant composés d'hommes libres, si l'un prenait trop le
dessus, l'effet de la liberté ferait que celui-ci serait abaissé,
tandis que les citoyens, comme les mains qui secourent le corps,
viendraient relever l'autre.
Comme chaque particulier, toujours indépendant, suivrait beaucoup ses
caprices et ses fantaisies, on changerait souvent de parti; on en
abandonnerait un, où l'on laisserait tous ses amis, pour se lier à un
autre, dans lequel on trouverait tous ses ennemis; et souvent, dans
cette nation, on pourrait oublier les lois de l'amitié et celles de la
haine.
Le monarque serait dans le cas des particuliers; et, contre les
maximes ordinaires de la prudence, il serait souvent obligé de donner
sa confiance à ceux qui l'auraient le plus choqué, et de disgracier
ceux qui l'auraient le mieux servi, faisant par nécessité ce que les
autres princes font par choix.
On craint de voir échapper un bien que l'on sent, que l'on ne connaît
guère, et qu'on peut nous déguiser; et la crainte grossit toujours les
objets. Le peuple serait inquiet sur sa situation, et croirait être en
danger dans les moments même les plus sûrs.
D'autant mieux que ceux qui s'opposeraient le plus vivement à la
puissance exécutrice, ne pouvant avouer les motifs intéressés de leur
opposition, ils augmenteraient les terreurs du peuple, qui ne saurait
jamais au juste s'il serait en danger ou non. Mais cela même
contribuerait à lui faire éviter les vrais périls où il pourrait dans
la suite être exposé.
Mais le corps législatif ayant la confiance du peuple, et étant plus
éclairé que lui, il pourrait le faire revenir des mauvaises
impressions qu'on lui aurait données et calmer ses mouvements.
C'est le grand avantage qu'aurait ce gouvernement sur les démocraties
anciennes, dans lesquelles le peuple avait une puissance immédiate;
car lorsque les orateurs l'agitaient, ces agitations avaient toujours
leur effet.
Ainsi quand les terreurs imprimées n'auraient point d'objet certain,
elles ne produiraient que de vaines clameurs et des injures, et elles
auraient même ce bon effet qu'elles tendraient tous les ressorts du
gouvernement, et rendraient tous les citoyens attentifs. Mais, si
elles naissaient à l'occasion du renversement des lois fondamentales,
elles seraient sourdes, funestes, atroces, et produiraient des
catastrophes.
Bientôt on verrait un calme affreux, pendant lequel tout se réunirait
contre la puissance violatrice des lois.
Si, dans le cas où les inquiétudes n'ont pas d'objet certain, quelque
puissance étrangère menaçait l'État, et le mettait en danger de sa
fortune et de sa gloire, pour lors, les petits intérêts cédant aux
plus grands, tout se réunirait en faveur de la puissance exécutrice.
Que si les disputes étaient formées à l'occasion de la violation des
lois fondamentales, et qu'une puissance étrangère parût, il y aurait
une révolution qui ne changerait pas la forme du gouvernement ni sa
constitution: car les révolutions que forme la liberté ne sont qu'une
confirmation de la liberté.
Une nation libre peut avoir un libérateur; une nation subjuguée ne
peut avoir qu'un autre oppresseur.
Car tout homme qui a assez de force pour chasser celui qui est déjà le
maître absolu dans un État, en a assez pour le devenir lui-même.
Comme, pour jouir de la liberté, il faut que chacun puisse dire qu'il
pense, et que, pour la conserver, il faut encore que chacun puisse
dire ce qu'il pense, un citoyen, dans cet État, dirait et écrirait
tout ce que les lois ne lui ont pas défendu expressément de dire ou
d'écrire.
Cette nation, toujours échauffée, pourrait plus aisément être conduite
par ses passions que par la raison, qui ne produit jamais de grands
effets sur l'esprit des hommes; et il serait assez facile à ceux qui
la gouverneraient de lui faire faire des entreprises contre ses
véritables intérêts.
Cette nation aimerait prodigieusement sa liberté, parce que cette
liberté serait vraie; et il pourrait arriver que, pour la défendre,
elle sacrifierait son bien, son aisance, ses intérêts; qu'elle se
chargerait des impôts les plus durs, et tels que le prince le plus
absolu n'oserait les faire supporter à ses sujets.
Mais, comme elle aurait une connaissance certaine de la nécessité de
s'y soumettre, qu'elle payerait dans l'espérance bien fondée de ne
payer plus, les charges y seraient plus pesantes que le sentiment de
ces charges: au lieu qu'il y a des États où le sentiment est
infiniment au-dessus du mal.
Elle aurait un crédit sûr, parce qu'elle emprunterait à elle-même, et
se payerait elle-même. Il pourrait arriver qu'elle entreprendrait
au-dessus de ses forces naturelles, et ferait valoir contre ses
ennemis d'immenses richesses de fiction, que la confiance et la nature
de son gouvernement rendraient réelles.
Pour conserver sa liberté, elle emprunterait de ses sujets, et ses
sujets, qui verraient que son crédit serait perdu si elle était
conquise, auraient un nouveau motif de faire des efforts pour défendre
sa liberté.
Si cette nation habitait une île, elle ne serait pas conquérante,
parce que des conquêtes séparées l'affaibliraient. Si le terrain de
cette île était bon, elle le serait encore moins, parce qu'elle
n'aurait pas besoin de la guerre pour s'enrichir. Et, comme aucun
citoyen ne dépendrait d'un autre citoyen, chacun ferait plus de cas de
sa liberté que de la gloire de quelques citoyens ou d'un seul.
Là on regarderait les hommes de guerre comme des gens d'un métier qui
peut être utile et souvent dangereux, comme des gens dont les services
sont laborieux pour la nation même; et les qualités civiles y seraient
plus considérées.
Cette nation, que la paix et la liberté rendraient aisée, affranchie
des préjugés destructeurs, serait portée à devenir commerçante. Si
elle avait quelqu'une de ces marchandises primitives qui servent à
faire de ces choses auxquelles la main de l'ouvrier donne un grand
prix, elle pourrait faire des établissements propres à se procurer la
jouissance de ce don du ciel dans toute son étendue.
Si cette nation était située vers le nord, et qu'elle eût un grand
nombre de denrées superflues, comme elle manquerait aussi d'un grand
nombre de marchandises que son climat lui refuserait, elle ferait un
commerce nécessaire, mais grand, avec les peuples du midi; et,
choisissant les États qu'elle favoriserait d'un commerce avantageux,
elle ferait des traités réciproquement utiles avec la nation qu'elle
aurait choisie.
Dans un État où d'un côté l'opulence serait extrême, et de l'autre les
impôts excessifs, on ne pourrait guère vivre sans industrie avec une
fortune bornée. Bien des gens, sous prétexte de voyage ou de santé,
s'exileraient de chez eux, et iraient chercher l'abondance dans les
pays de la servitude même.
Une nation commerçante a un nombre prodigieux de petits intérêts
particuliers; elle peut donc choquer et être choquée d'une infinité de
manières. Celle-ci deviendrait souverainement jalouse; et elle
s'affligerait plus de la prospérité des autres qu'elle ne jouirait de
la sienne.
Et ses lois, d'ailleurs douces et faciles, pourraient être si rigides
à l'égard du commerce et de la navigation qu'on ferait chez elle,
qu'elle semblerait ne négocier qu'avec des ennemis.
Si cette nation envoyait au loin des colonies, elle le ferait plus
pour étendre son domaine que sa domination.
Comme on aime à établir ailleurs ce qu'on trouve établi chez soi, elle
donnerait aux peuples de ses colonies la forme de son gouvernement
propre; et ce gouvernement portant avec lui la prospérité, on verrait
se former de grands peuples dans les forêts mêmes qu'elle enverrait
habiter.
Il pourrait être qu'elle aurait autrefois subjugué une nation voisine,
qui, par sa situation, la bonté de ses ports, la nature de ses
richesses, lui donnerait de la jalousie; ainsi, quoiqu'elle lui eût
donné ses propres lois, elle la tiendrait dans une grande dépendance;
de façon que les citoyens y seraient libres, et que l'État lui-même
serait esclave.
L'État conquis aurait un très bon gouvernement civil, mais il serait
accablé par le droit des gens; et on lui imposerait des lois de nation
à nation, qui seraient telles que sa prospérité ne serait que précaire
et seulement en dépôt pour un maître.
La nation dominante habitant une grande île, et étant en possession
d'un grand commerce, aurait toutes sortes de facilités pour avoir des
forces de mer; et comme la conservation de sa liberté demanderait
qu'elle n'eût ni places, ni forteresses, ni armées de terre, elle
aurait besoin d'une armée de mer qui la garantît des invasions; et sa
marine serait supérieure à celle de toutes les autres puissances, qui,
ayant besoin d'employer leurs finances pour la guerre de terre, n'en
auraient plus assez pour la guerre de mer.
L'empire de la mer a toujours donné aux peuples qui l'ont possédé une
fierté naturelle, parce que, se sentant capables d'insulter partout,
ils croient que leur pouvoir n'a pas plus de bornes que l'Océan.
Cette nation pourrait avoir une grande influence dans les affaires de
ses voisins. Car, comme elle n'emploierait pas sa puissance à
conquérir, on rechercherait plus son amitié, et l'on craindrait plus
sa haine que l'inconstance de son gouvernement et son agitation
intérieure ne sembleraient le permettre.
Ainsi, ce serait le destin de la puissance exécutrice d'être presque
toujours inquiétée au dedans, et respectée au dehors.
S'il arrivait que cette nation devînt en quelques occasions le centre
des négociations de l'Europe, elle y porterait un peu plus de probité
et de bonne foi que les autres, parce que ses ministres étant souvent
obligés de justifier leur conduite devant un conseil populaire, leurs
négociations ne pourraient être secrètes, et ils seraient forcés
d'être, à cet égard, un peu plus honnêtes gens.
De plus, comme ils seraient en quelque façon garants des événements
qu'une conduite détournée pourrait faire naître, le plus sûr pour eux
serait de prendre le plus droit chemin.
Si les nobles avaient eu dans de certains temps un pouvoir immodéré
dans la nation, et que le monarque eût trouvé le moyen de les abaisser
en élevant le peuple, le point de l'extrême servitude aurait été entre
le moment de l'abaissement des grands et celui où le peuple aurait
commencé à sentir son pouvoir.
Il pourrait être que cette nation ayant été autrefois soumise à un
pouvoir arbitraire, en aurait en plusieurs occasions conservé le
style: de manière que, sur le fond d'un gouvernement libre, on verrait
souvent la forme d'un gouvernement absolu.
A l'égard de la religion, comme dans cet État chaque citoyen aurait sa
volonté propre, et serait par conséquent conduit par ses propres
lumières, ou ses fantaisies, il arriverait, ou que chacun aurait
beaucoup d'indifférence pour toutes sortes de religions, de quelque
espèce qu'elles fussent, moyennant quoi tout le monde serait porté à
embrasser la religion dominante; ou que l'on serait zélé pour la
religion en général, moyennant quoi les sectes se multiplieraient.
Il ne serait pas impossible qu'il y eût dans cette nation des gens qui
n'auraient point de religion, et qui ne voudraient pas cependant
souffrir qu'on les obligeât à changer celle qu'ils auraient, s'ils en
avaient une: car ils sentiraient d'abord que la vie et les biens ne
sont pas plus à eux que leur manière de penser; et que qui peut ravir
l'un peut encore mieux ôter l'autre.
Si, parmi les différentes religions, il y en avait une à
l'établissement de laquelle on eût tenté de parvenir par la voie de
l'esclavage, elle y serait odieuse, parce que, comme nous jugeons des
choses par les liaisons et les accessoires que nous y mettons,
celle-ci ne se présenterait jamais à l'esprit avec l'idée de liberté.
Les lois contre ceux qui professeraient cette religion ne seraient
point sanguinaires: car la liberté n'imagine point ces sortes de
peines; mais elles seraient si réprimantes, qu'elles feraient tout le
mal qui peut se faire de sang-froid.
Il pourrait arriver de mille manières que le clergé aurait si peu de
crédit que les autres citoyens en auraient davantage. Ainsi, au lieu
de se séparer, il aimerait mieux supporter les mêmes charges que les
laïques, et ne faire à cet égard qu'un même corps; mais, comme il
chercherait toujours à s'attirer le respect du peuple, il se
distinguerait par une vie plus retirée, une conduite plus réservée et
des moeurs plus pures.
Ce clergé ne pouvant pas protéger la religion, ni être protégé par
elle, sans force pour contraindre, chercherait à persuader: on verrait
sortir de sa plume de très bons ouvrages, pour prouver la révélation
et la providence du grand Être.
Il pourrait arriver qu'on éluderait ses assemblées, et qu'on ne
voudrait pas lui permettre de corriger ses abus mêmes; et que, par un
délire de la liberté, on aimerait mieux laisser sa réforme imparfaite
que de souffrir qu'il fût réformateur.
Les dignités, faisant partie de la constitution fondamentale, seraient
plus fixes qu'ailleurs; mais, d'un autre côté, les grands, dans ce
pays de liberté, s'approcheraient plus du peuple: les rangs seraient
donc plus séparés, et les personnes plus confondues.
Ceux qui gouvernent ayant une puissance qui se remonte, pour ainsi
dire, et se refait tous les jours, auraient plus d'égard pour ceux qui
leur sont utiles que pour ceux qui les divertissent; ainsi, on y
verrait peu de courtisans, de flatteurs, de complaisants, enfin de
toutes ces sortes de gens qui font payer aux grands le vide même de
leur esprit.
On n'y estimerait guère les hommes par des talents ou des attributs
frivoles, mais par des qualités réelles; et de ce genre il n'y en a
que deux: les richesses et le mérite personnel.
Il y aurait un luxe solide, fondé, non pas sur le raffinement de la
vanité, mais sur celui des besoins réels; et l'on ne chercherait guère
dans les choses que les plaisirs que la nature y a mis.
On y jouirait d'un grand superflu, et cependant les choses frivoles y
seraient proscrites: ainsi, plusieurs ayant plus de bien que
d'occasions de dépense, l'emploieraient d'une manière bizarre; et dans
cette nation il y aurait plus d'esprit que de goût.
Comme on serait toujours occupé de ses intérêts, on n'aurait point
cette politesse qui est fondée sur l'oisiveté; et réellement on n'en
aurait pas le temps.
L'époque de la politesse des Romains est la même que celle de
l'établissement du pouvoir arbitraire. Le gouvernement absolu produit
l'oisiveté, et l'oisiveté fait naître la politesse.
Plus y a de gens dans une nation qui ont besoin d'avoir des
ménagements entre eux et de ne pas déplaire, plus il y a de
politesse. Mais c'est plus la politesse des moeurs que celle des
manières qui doit nous distinguer des peuples barbares.
Dans une nation où tout homme, à sa manière, prendrait part à
l'administration de l'État, les femmes ne devraient guère vivre avec
les hommes. Elles seraient donc modestes, c'est-à-dire timides; cette
timidité ferait leur vertu: tandis que les hommes, sans galanterie, se
jetteraient dans une débauche qui leur laisserait toute leur liberté
et leur loisir.
Les lois n'y étant pas faites pour un particulier plus que pour un
autre, chacun se regarderait comme monarque; et les hommes, dans cette
nation, seraient plutôt des confédérés que des concitoyens.
Si le climat avait donné à bien des gens un esprit inquiet et des vues
étendues, dans un pays où la constitution donnerait à tout le monde
une part au gouvernement et des intérêts politiques, on parlerait
beaucoup de politique; on verrait des gens qui passeraient leur vie à
calculer des événements qui, vu la nature des choses et le caprice de
la fortune, c'est-à-dire des hommes, ne sont guère soumis au calcul.
Dans une nation libre, il est très souvent indifférent que les
particuliers raisonnent bien ou mal; il suffit qu'ils raisonnent: de
là sort la liberté, qui garantit des effets de ces mêmes
raisonnements.
De même, dans un gouvernement despotique, il est également pernicieux
qu'on raisonne bien ou mal; il suffit qu'on raisonne pour que le
principe du gouvernement soit choqué.
Bien des gens qui ne se soucieraient de plaire à personne
s'abandonneraient à leur humeur. La plupart, avec de l'esprit,
seraient tourmentés par leur esprit même: dans le dédain ou le dégoût
de toutes choses, ils seraient malheureux avec tant de sujets de ne
l'être pas.
Aucun citoyen ne craignant aucun citoyen, cette nation serait fière;
car la fierté des rois n'est fondée que sur leur indépendance.
Les nations libres sont superbes, les autres peuvent plus aisément
être vaines.
Mais ces hommes si fiers, vivant beaucoup avec eux-mêmes, se
trouveraient souvent au milieu de gens inconnus; ils seraient timides,
et l'on verrait en eux, la plupart du temps, un mélange bizarre de
mauvaise honte et de fierté.
Le caractère de la nation paraîtrait surtout dans leurs ouvrages
d'esprit, dans lesquels on verrait des gens recueillis, et qui
auraient pensé tout seuls.
La société nous apprend à sentir les ridicules; la retraite nous rend
plus propres à sentir les vices. Les écrits satiriques seraient
sanglants; et l'on verrait bien des Juvénal chez eux, avant d'avoir
trouvé un Horace.
Dans les monarchies extrêmement absolues, les historiens trahissent la
vérité, parce qu'ils n'ont pas la liberté de la dire; dans les États
extrêmement libres, ils trahissent la vérité à cause de leur liberté
même, qui produisant toujours des divisions, chacun devient aussi
esclave des préjugés de sa faction qu'il le serait d'un despote.
Leurs poètes auraient plus souvent cette rudesse originale de
l'invention qu'une certaine délicatesse que donne le goût; on y
trouverait quelque chose qui approcherait plus de la force de
Michel-Ange que de la grâce de Raphaël.