Explication d'un paradoxe sur les Chinois.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que les Chinois, dont la vie est
entièrement dirigée par les rites, sont néanmoins le peuple le plus
fourbe de la terre. Cela paraît surtout dans le commerce, qui n'a
jamais pu leur inspirer la bonne foi qui lui est naturelle. Celui qui
achète doit porter[366] sa propre balance: chaque marchand en ayant
trois, une forte pour acheter, une légère pour vendre, et une juste
pour ceux qui sont sur leurs gardes. Je crois pouvoir expliquer cette
contradiction.
[366] _Journal de Lange_ en 1721 et 1722; t. VIII, des _Voyages du
Nord_, p. 363.
Les législateurs de la Chine ont eu deux objets: ils ont voulu que le
peuple fût soumis et tranquille, et qu'il fût laborieux et
industrieux. Par la nature du climat et du terrain, il a une vie
précaire; on n'y est assuré de sa vie qu'à force d'industrie et de
travail.
Quand tout le monde obéit, et que tout le monde travaille, l'État est
dans une heureuse situation. C'est la nécessité, et peut-être la
nature du climat, qui ont donné à tous les Chinois une avidité
inconcevable pour le gain; et les lois n'ont pas songé à l'arrêter.
Tout a été défendu, quand il a été question d'acquérir par violence;
tout a été permis quand il s'est agi d'obtenir par artifice ou par
industrie. Ne comparons donc pas la morale des Chinois avec celle de
l'Europe. Chacun, à la Chine, a dû être attentif à ce qui lui était
utile; si le fripon a veillé à ses intérêts, celui qui est dupe devait
penser aux siens. A Lacédémone, il était permis de voler; à la Chine,
il est permis de tromper.