Combien il faut être attentif à ne point changer l'esprit général
d'une nation.
S'il y avait dans le monde une nation qui eût une humeur sociable, une
ouverture de coeur, une joie dans la vie, un goût, une facilité à
communiquer ses pensées; qui fût vive, agréable, enjouée, quelquefois
imprudente, souvent indiscrète, et qui eût avec cela du courage, de la
générosité, de la franchise, un certain point d'honneur, il ne
faudrait point chercher à gêner par des lois ses manières, pour ne
point gêner ses vertus. Si en général le caractère est bon, qu'importe
de quelques défauts qui s'y trouvent?
On y pourrait contenir les femmes, faire des lois pour corriger leurs
moeurs et borner leur luxe: mais qui sait si on n'y perdrait pas un
certain goût qui serait la source des richesses de la nation et une
politesse qui attire chez elle les étrangers?
C'est au législateur à suivre l'esprit de la nation lorsqu'il n'est
pas contraire aux principes du gouvernement; car nous ne faisons rien
de mieux que ce que nous faisons librement, et en suivant notre génie
naturel.
Qu'on donne un esprit de pédanterie à une nation naturellement gaie,
l'État n'y gagnera rien ni pour le dedans ni pour le dehors.
Laissez-lui faire les choses frivoles sérieusement, et gaiement les
choses sérieuses.