CHAPITRE II

Origine du droit de l'esclavage, chez les jurisconsultes romains[332].

On ne croirait jamais que c'eût été la pitié qui eût établi

l'esclavage, et que, pour cela, elle s'y fût prise de trois

manières[333].

[332] Sur la question de l'esclavage, voir l'admirable chapitre de

J.-J. Rousseau dans le _Contrat social_ (l. I, ch. IV). «Renoncer à

sa liberté, dit-il, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits

de l'humanité, même à ses devoirs. Il n'y a nul dédommagement

possible à qui renonce à tout.» (_Note de l'éditeur._)

[333] _Instit. de Justinien_, liv. Ier.

Le droit des gens a voulu que les prisonniers fussent esclaves, pour

qu'on ne les tuât pas. Le droit civil des Romains permit à des

débiteurs, que leurs créanciers pouvaient maltraiter, de se vendre

eux-mêmes; et le droit naturel a voulu que des enfants qu'un père

esclave ne pouvait plus nourrir fussent dans l'esclavage comme leur

père[334].

[334] Grotius a dit: «Dans l'état de la nature, nul n'est esclave;

et c'est en ce sens que les jurisconsultes soutiennent que la

servitude est contraire à la nature. Mais que la servitude ait pu

tirer son origine d'une convention ou d'un délit, c'est ce qui ne

répugne point à la justice naturelle.»

(_De Jure Pacis et Belli_, t. II, p. 104 et seq.)

Ces raisons des jurisconsultes ne sont point sensées. 1º Il est faux

qu'il soit permis de tuer dans la guerre, autrement que dans le cas de

nécessité; mais dès qu'un homme en a fait un autre esclave, on ne

peut pas dire qu'il ait été dans la nécessité de le tuer, puisqu'il ne

l'a pas fait. Tout le droit que la guerre peut donner sur les captifs

est de s'assurer tellement de leur personne, qu'ils ne puissent plus

nuire[335]. Les homicides faits de sang-froid par les soldats, et

après la chaleur de l'action, sont rejetés de toutes les nations[336]

du monde.

[335] «Ce prétendu droit de tuer les vaincus ne résulte en aucune

manière de l'état de guerre... ce droit qu'il n'a pas, ne peut

fonder celui de les asservir.» (_Cont. social_, l. I, ch. IV.)

(_Note de l'éditeur._)

[336] Si l'on ne veut citer celles qui mangent leurs prisonniers.

2º Il n'est pas vrai qu'un homme libre puisse se vendre. La vente

suppose un prix; l'esclave se vendant, tous ses biens entreraient dans

la propriété du maître: le maître ne donnerait donc rien, et l'esclave

ne recevrait rien. Il aurait un pécule, dira-t-on; mais le pécule est

accessoire à la personne. S'il n'est pas permis de se tuer, parce

qu'on se dérobe à sa patrie, il n'est pas plus permis de se vendre. La

liberté de chaque citoyen est une partie de la liberté publique. Cette

qualité, dans l'État populaire, est même une partie de la

souveraineté. Vendre sa qualité de citoyen est un[337] acte d'une

telle extravagance, qu'on ne peut pas la supposer dans un homme. Si la

liberté a un prix pour celui qui l'achète, elle est sans prix pour

celui qui la vend. La loi civile, qui a permis aux hommes le partage

des biens, n'a pu mettre au nombre des biens une partie des hommes qui

devaient faire ce partage. La loi civile, qui restitue sur les

contrats qui contiennent quelque lésion, ne peut s'empêcher de

restituer contre un accord qui contient la lésion la plus énorme de

toutes.

[337] Je parle de l'esclavage pris à la rigueur, tel qu'il était

chez les Romains, et qu'il est établi dans nos colonies.

La troisième manière, c'est la naissance. Celle-ci tombe avec les deux

autres. Car, si un homme n'a pu se vendre, encore moins a-t-il pu

vendre son fils qui n'était pas né; si un prisonnier de guerre ne peut

être réduit en servitude, encore moins ses enfants.

Ce qui fait que la mort d'un criminel est une chose licite, c'est que

la loi qui le punit a été faite en sa faveur. Un meurtrier, par

exemple, a joui de la loi qui le condamne; elle lui a conservé la vie

à tous les instants: il ne peut donc pas réclamer contre elle. Il n'en

est pas de même de l'esclave; la loi de l'esclavage n'a jamais pu lui

être utile; elle est, dans tous les cas, contre lui, sans jamais être

pour lui: ce qui est contraire au principe fondamental de toutes les

sociétés.

On dira qu'elle a pu lui être utile, parce que le maître lui a donné

la nourriture. Il faudrait donc réduire l'esclavage aux personnes

incapables de gagner leur vie. Mais on ne veut pas de ces esclaves-là.

Quant aux enfants, la nature, qui a donné du lait aux mères, a pourvu

à leur nourriture; et le reste de leur enfance est si près de l'âge où

est en eux la plus grande capacité de se rendre utiles, qu'on ne

pourrait pas dire que celui qui les nourrirait, pour être leur maître,

donnât rien.

L'esclavage est d'ailleurs aussi opposé au droit civil qu'au droit

naturel. Quelle loi civile pourrait empêcher un esclave de fuir, lui

qui n'est point dans la société, et que par conséquent aucunes lois

civiles ne concernent? Il ne peut être retenu que par une loi de

famille, c'est-à-dire par la loi du maître.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 163 / 211 题