CHAPITRE PREMIER

De l'esclavage civil.

L'esclavage proprement dit est l'établissement d'un droit qui rend un

homme tellement propre à un autre homme, qu'il est le maître absolu de

sa vie et de ses biens. Il n'est pas bon par sa nature; il n'est utile

ni au maître ni à l'esclave: à celui-ci, parce qu'il ne peut rien

faire par vertu; à celui-là, parce qu'il contracte avec ses esclaves

toutes sortes de mauvaises habitudes, qu'il s'accoutume insensiblement

à manquer à toutes les vertus morales, qu'il devient fier, prompt,

dur, colère, voluptueux, cruel.

Dans les pays despotiques, où l'on est déjà sous l'esclavage

politique, l'esclavage civil est plus tolérable qu'ailleurs. Chacun y

doit être assez content d'y avoir sa subsistance et la vie. Ainsi la

condition de l'esclave n'y est guère plus à charge que la condition du

sujet.

Mais, dans le gouvernement monarchique, où il est souverainement

important de ne point abattre ou avilir la nature humaine, il ne faut

point d'esclaves. Dans la démocratie, où tout le monde est égal, et

dans l'aristocratie, où les lois doivent faire leurs efforts pour que

tout le monde soit aussi égal que la nature du gouvernement peut le

permettre, des esclaves sont contre l'esprit de la constitution: ils

ne servent qu'à donner aux citoyens une puissance et un luxe qu'ils ne

doivent point avoir.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 162 / 211 题