De l'esclavage civil.
L'esclavage proprement dit est l'établissement d'un droit qui rend un
homme tellement propre à un autre homme, qu'il est le maître absolu de
sa vie et de ses biens. Il n'est pas bon par sa nature; il n'est utile
ni au maître ni à l'esclave: à celui-ci, parce qu'il ne peut rien
faire par vertu; à celui-là, parce qu'il contracte avec ses esclaves
toutes sortes de mauvaises habitudes, qu'il s'accoutume insensiblement
à manquer à toutes les vertus morales, qu'il devient fier, prompt,
dur, colère, voluptueux, cruel.
Dans les pays despotiques, où l'on est déjà sous l'esclavage
politique, l'esclavage civil est plus tolérable qu'ailleurs. Chacun y
doit être assez content d'y avoir sa subsistance et la vie. Ainsi la
condition de l'esclave n'y est guère plus à charge que la condition du
sujet.
Mais, dans le gouvernement monarchique, où il est souverainement
important de ne point abattre ou avilir la nature humaine, il ne faut
point d'esclaves. Dans la démocratie, où tout le monde est égal, et
dans l'aristocratie, où les lois doivent faire leurs efforts pour que
tout le monde soit aussi égal que la nature du gouvernement peut le
permettre, des esclaves sont contre l'esprit de la constitution: ils
ne servent qu'à donner aux citoyens une puissance et un luxe qu'ils ne
doivent point avoir.