CHAPITRE XIX

Du gouvernement des provinces romaines.

C'est ainsi que les trois pouvoirs furent distribués dans la ville;

mais il s'en faut bien qu'ils le fussent de même dans les provinces.

La liberté était dans le centre, et la tyrannie aux extrémités.

Pendant que Rome ne domina que dans l'Italie, les peuples furent

gouvernés comme des confédérés: on suivait les lois de chaque

république. Mais lorsqu'elle conquit plus loin, que le sénat n'eut pas

immédiatement l'oeil sur les provinces, que les magistrats qui étaient

à Rome ne purent plus gouverner l'empire, il fallut envoyer des

préteurs et des proconsuls. Pour lors, cette harmonie des trois

pouvoirs ne fut plus. Ceux qu'on envoyait avaient une puissance qui

réunissait celle de toutes les magistrature romaines; que dis-je?

celle même du sénat, celle même du peuple[326]. C'étaient des

magistrats despotiques, qui convenaient beaucoup à l'éloignement des

lieux où ils étaient envoyés. Ils exerçaient les trois pouvoirs; ils

étaient, si j'ose me servir de ce terme, les pachas de la république.

[326] Ils faisaient leurs édits en entrant dans les provinces.

Nous avons dit ailleurs[327] que les mêmes citoyens, dans la

république, avaient, par la nature des choses, les emplois civils et

militaires. Cela fait qu'une république qui conquiert ne peut guère

communiquer son gouvernement, et régir l'État conquis selon la forme

de sa constitution. En effet, le magistrat qu'elle envoie pour

gouverner, ayant la puissance exécutrice civile et militaire, il faut

bien qu'il ait aussi la puissance législative; car qui est-ce qui

ferait des lois sans lui? Il faut aussi qu'il ait la puissance de

juger; car qui est-ce qui jugerait indépendamment de lui? Il faut donc

que le gouverneur qu'elle envoie ait les trois pouvoirs, comme cela

fut dans les provinces romaines.

[327] Liv. V, ch. XIX. Voyez aussi les liv. II, III, IV et V.

Une monarchie peut plus aisément communiquer son gouvernement, parce

que les officiers qu'elle envoie ont, les uns la puissance exécutrice

civile, et les autres la puissance exécutrice militaire: ce qui

n'entraîne pas après soi le despotisme.

C'était un privilège d'une grande conséquence pour un citoyen romain,

de ne pouvoir être jugé que par le peuple. Sans cela, il aurait été

soumis dans les provinces au pouvoir arbitraire d'un proconsul ou d'un

propréteur. La ville ne sentait point la tyrannie, qui ne s'exerçait

que sur les nations assujetties.

Ainsi, dans le monde romain, comme à Lacédémone, ceux qui étaient

libres étaient extrêmement libres, et ceux qui étaient esclaves

étaient extrêmement esclaves.

Pendant que les citoyens payaient des tributs, ils étaient levés avec

une équité très grande. On suivait l'établissement de Servius Tullius,

qui avait distribué tous les citoyens en six classes, selon l'ordre de

leurs richesses, et fixé la part de l'impôt à proportion de celle que

chacun avait dans le gouvernement. Il arrivait de là qu'on souffrait

la grandeur du tribut à cause de la grandeur du crédit; et que l'on se

consolait de la petitesse du crédit par la petitesse du tribut.

Il y avait encore une chose admirable: c'est que la division de

Servius Tullius par classes étant pour ainsi dire le principe

fondamental de la constitution, il arrivait que l'équité, dans la

levée des tributs, tenait au principe fondamental du gouvernement, et

ne pouvait être ôtée qu'avec lui.

Mais, pendant que la ville payait les tributs sans peine, ou n'en

payait point du tout[328], les provinces étaient désolées par les

chevaliers, qui étaient les traitants de la république. Nous avons

parlé de leurs vexations, et toute l'histoire en est pleine.

[328] Après la conquête de la Macédoine, les tributs cessèrent à

Rome.

«Toute l'Asie m'attend comme son libérateur, disait Mithridate[329],

tant ont excité de haine contre les Romains les rapines des

proconsuls[330], les exactions des gens d'affaires, et les calomnies

des jugements[331].»

[329] Harangue tirée de Trogue-Pompée, rapportée par Justin, liv.

XXXVIII.

[330] Voyez les Oraisons contre Verrès.

[331] On sait que ce fut le tribunal de Varus qui fit révolter les

Germains.

Voilà ce qui fit que la force des provinces n'ajouta rien à la force

de la république, et ne fit au contraire que l'affaiblir. Voilà ce qui

fit que les provinces regardèrent la perte de la liberté de Rome comme

l'époque de l'établissement de la leur.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 159 / 211 题