Pourquoi les anciens n'avaient pas une idée bien claire de la
monarchie.
Les anciens ne connaissaient point le gouvernement fondé sur un corps
de noblesse, et encore moins le gouvernement fondé sur un corps
législatif formé par les représentants d'une nation. Les républiques
de Grèce et d'Italie étaient des villes qui avaient chacune leur
gouvernement, et qui assemblaient leurs citoyens dans leurs murailles.
Avant que les Romains eussent englouti toutes les républiques, il n'y
avait presque point de roi nulle part, en Italie, Gaule, Espagne,
Allemagne[259]: tout cela était de petits peuples ou de petites
républiques; l'Afrique même était soumise à une grande; l'Asie Mineure
était occupée par les colonies grecques. Il n'y avait donc point
d'exemple de députés de villes, ni d'assemblées d'État: il fallait
aller jusqu'en Perse pour trouver le gouvernement d'un seul.
[259] Mais à la même époque il y avait des rois en Macédoine, en
Syrie, en Égypte, etc. (Note de CRÉVIER.)
Il est vrai qu'il y avait des républiques fédératives; plusieurs
villes envoyaient des députés à une assemblée. Mais je dis qu'il n'y
avait point de monarchie sur ce modèle-là.
Voici comment se forma le premier plan des monarchies que nous
connaissons. Les nations germaniques qui conquirent l'empire romain
étaient, comme l'on sait, très libres. On n'a qu'à voir là-dessus
Tacite, _Sur les Moeurs des Germains_. Les conquérants se répandirent
dans le pays; ils habitaient les campagnes, et peu les villes. Quand
ils étaient en Germanie, toute la nation pouvait s'assembler.
Lorsqu'ils furent dispersés dans la conquête, ils ne le purent plus.
Il fallait pourtant que la nation délibérât sur ses affaires, comme
elle avait fait avant la conquête: elle le fit par des représentants.
Voilà l'origine du gouvernement gothique parmi nous. Il fut d'abord
mêlé de l'aristocratie et de la monarchie. Il avait cet inconvénient
que le bas peuple y était esclave: c'était un bon gouvernement qui
avait en soi la capacité de devenir meilleur. La coutume vint
d'accorder des lettres d'affranchissement; et bientôt la liberté
civile du peuple, les prérogatives de la noblesse et du clergé, la
puissance des rois, se trouvèrent dans un tel concert que je ne crois
pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement si bien tempéré que le
fut celui de chaque partie de l'Europe dans le temps qu'il y subsista.
Et il est admirable que la corruption du gouvernement d'un peuple
conquérant ait formé la meilleure espèce de gouvernement que les
hommes aient pu imaginer.