CHAPITRE VIII

Pourquoi les anciens n'avaient pas une idée bien claire de la

monarchie.

Les anciens ne connaissaient point le gouvernement fondé sur un corps

de noblesse, et encore moins le gouvernement fondé sur un corps

législatif formé par les représentants d'une nation. Les républiques

de Grèce et d'Italie étaient des villes qui avaient chacune leur

gouvernement, et qui assemblaient leurs citoyens dans leurs murailles.

Avant que les Romains eussent englouti toutes les républiques, il n'y

avait presque point de roi nulle part, en Italie, Gaule, Espagne,

Allemagne[259]: tout cela était de petits peuples ou de petites

républiques; l'Afrique même était soumise à une grande; l'Asie Mineure

était occupée par les colonies grecques. Il n'y avait donc point

d'exemple de députés de villes, ni d'assemblées d'État: il fallait

aller jusqu'en Perse pour trouver le gouvernement d'un seul.

[259] Mais à la même époque il y avait des rois en Macédoine, en

Syrie, en Égypte, etc. (Note de CRÉVIER.)

Il est vrai qu'il y avait des républiques fédératives; plusieurs

villes envoyaient des députés à une assemblée. Mais je dis qu'il n'y

avait point de monarchie sur ce modèle-là.

Voici comment se forma le premier plan des monarchies que nous

connaissons. Les nations germaniques qui conquirent l'empire romain

étaient, comme l'on sait, très libres. On n'a qu'à voir là-dessus

Tacite, _Sur les Moeurs des Germains_. Les conquérants se répandirent

dans le pays; ils habitaient les campagnes, et peu les villes. Quand

ils étaient en Germanie, toute la nation pouvait s'assembler.

Lorsqu'ils furent dispersés dans la conquête, ils ne le purent plus.

Il fallait pourtant que la nation délibérât sur ses affaires, comme

elle avait fait avant la conquête: elle le fit par des représentants.

Voilà l'origine du gouvernement gothique parmi nous. Il fut d'abord

mêlé de l'aristocratie et de la monarchie. Il avait cet inconvénient

que le bas peuple y était esclave: c'était un bon gouvernement qui

avait en soi la capacité de devenir meilleur. La coutume vint

d'accorder des lettres d'affranchissement; et bientôt la liberté

civile du peuple, les prérogatives de la noblesse et du clergé, la

puissance des rois, se trouvèrent dans un tel concert que je ne crois

pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement si bien tempéré que le

fut celui de chaque partie de l'Europe dans le temps qu'il y subsista.

Et il est admirable que la corruption du gouvernement d'un peuple

conquérant ait formé la meilleure espèce de gouvernement que les

hommes aient pu imaginer.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 148 / 211 题