Effet du serment chez un peuple vertueux.
Il n'y a point eu de peuple, dit Tite-Live[226], où la dissolution se
soit plus tard introduite que chez les Romains, et où la modération et
la pauvreté aient été plus longtemps honorées.
[226] Liv. Ier.
Le serment eut tant de force chez ce peuple que rien ne l'attacha
plus aux lois. Il fit bien des fois pour l'observer ce qu'il n'aurait
jamais fait pour la gloire ni pour la patrie.
Quintius Cincinnatus, consul, ayant voulu lever une armée dans la
ville contre les Èques et les Volsques, les tribuns s'y opposèrent,
«Eh bien, dit-il, que tous ceux qui ont fait serment au consul de
l'année précédente marchent sous mes enseignes[227].» En vain les
tribuns s'écrièrent-ils qu'on n'était plus lié par ce serment; que,
quand on l'avait fait, Quintius était un homme privé, le peuple fut
plus religieux que ceux qui se mêlaient de le conduire; il n'écouta ni
les distinctions ni les interprétations des tribuns.
[227] TITE-LIVE, liv. III.
Lorsque le même peuple voulut se retirer sur le Mont-Sacré, il se
sentit retenir par le serment qu'il avait fait aux consuls de les
suivre à la guerre[228]. Il forma le dessein de les tuer: on lui fit
entendre que le serment n'en subsisterait pas moins. On peut juger de
l'idée qu'il avait de la violation du serment, par le crime qu'il
voulait commettre.
[228] _Idem_, l. II.
Après la bataille de Cannes, le peuple, effrayé[229], voulut se
retirer en Sicile; Scipion lui fit jurer qu'il resterait à Rome: la
crainte de violer leur serment surmonta toute autre crainte. Rome
était un vaisseau tenu par deux ancres dans la tempête: la religion et
les moeurs.
[229] TITE-LIVE, liv. XXII, ch. LIII.