Continuation du même sujet.
Le principe de la monarchie se corrompt lorsque les premières dignités
sont les marques de la première servitude; lorsqu'on ôte aux grands le
respect des peuples, et qu'on les rend de vils instruments du pouvoir
arbitraire.
Il se corrompt encore plus lorsque l'honneur a été mis en
contradiction avec les honneurs, et que l'on peut être à la fois
couvert d'infamie[214] et de dignités.
[214] Sous le règne de Tibère, on éleva des statues et l'on donna
les ornements triomphaux aux délateurs: ce qui avilit tellement ces
honneurs, que ceux qui les avaient mérités les dédaignèrent.
(Fragm. de Dion, liv. LVIII, tiré de l'_Extrait des vertus et des
vices_ de Const. Porphyrog.) Voyez, dans Tacite, comment Néron, sur
la découverte et la punition d'une prétendue conjuration, donna à
Pétronius Turpilianus, à Nerva, à Tigellinus, les ornements
triomphaux. (_Ann._, liv. XV.) Voyez aussi comment les généraux
dédaignèrent de faire la guerre, parce qu'ils en méprisaient les
honneurs. _Pervulgatis triumphi insignibus._ «Les insignes du
triomphe étaient devenus vulgaires.» (TACITE, _Ann._, liv. XIII.)
Il se corrompt lorsque le prince change sa justice en sévérité;
lorsqu'il met, comme les empereurs romains, une tête de Méduse sur sa
poitrine[215]; lorsqu'il prend cet air menaçant et terrible que
Commode faisait donner à ses statues[216].
[215] Dans cet État, le prince savait bien quel était le principe
de son gouvernement.
[216] HÉRODIEN.
Le principe de la monarchie se corrompt lorsque des âmes
singulièrement lâches tirent vanité de la grandeur que pourrait avoir
leur servitude, et qu'elles croient que ce qui fait que l'on doit tout
au prince fait que l'on ne doit rien à sa patrie.
Mais, s'il est vrai (ce que l'on a vu dans tous les temps) qu'à mesure
que le pouvoir du monarque devient immense sa sûreté diminue,
corrompre ce pouvoir jusqu'à le faire changer de nature, n'est-ce pas
un crime de lèse-majesté contre lui?