De la corruption du principe de l'aristocratie.
L'aristocratie se corrompt lorsque le pouvoir des nobles devient
arbitraire: il ne peut y avoir de vertu dans ceux qui gouvernent ni
dans ceux qui sont gouvernés.
Quand les familles régnantes observent les lois, c'est une monarchie
qui a plusieurs monarques, et qui est très bonne par sa nature;
presque tous ces monarques sont liés par les lois. Mais quand elles ne
les observent pas, c'est un État despotique qui a plusieurs despotes.
Dans ce cas, la république ne subsiste qu'à l'égard des nobles, et
entre eux seulement. Elle est dans le corps qui gouverne, et l'État
despotique est dans le corps qui est gouverné: ce qui fait les deux
corps du monde les plus désunis.
L'extrême corruption est lorsque les nobles deviennent
héréditaires[210]; ils ne peuvent plus guère avoir de modération.
S'ils sont en petit nombre, leur pouvoir est plus grand, mais leur
sûreté diminue; s'ils sont en plus grand nombre, leur pouvoir est
moindre, et leur sûreté plus grande: en sorte que le pouvoir va
croissant, et la sûreté diminuant, jusqu'au despote, sur la tête
duquel est l'excès du pouvoir et du danger.
[210] L'aristocratie se change en oligarchie.
Le grand nombre des nobles dans l'aristocratie héréditaire rendra donc
le gouvernement moins violent; mais comme il y aura peu de vertu, on
tombera dans un esprit de nonchalance, de paresse, d'abandon, qui fera
que l'État n'aura plus de force ni de ressort[211].
[211] Venise est une des républiques qui a le mieux corrigé, par
ses lois, les inconvénients de l'aristocratie héréditaire.
Une aristocratie peut maintenir la force de son principe, si les lois
sont telles qu'elles fassent plus sentir aux nobles les périls et les
fatigues du commandement que ses délices, et si l'État est dans une
telle situation qu'il ait quelque chose à redouter, et que la sûreté
vienne du dedans, et l'incertitude du dehors.
Comme une certaine confiance fait la gloire et la sûreté d'une
monarchie, il faut au contraire qu'une république redoute quelque
chose[212]. La crainte des Perses maintint les lois chez les Grecs.
Carthage et Rome s'intimidèrent l'une l'autre, et s'affermirent. Chose
singulière! plus ces États ont de sûreté, plus, comme des eaux trop
tranquilles, ils sont sujets à se corrompre.
[212] Justin attribue à la mort d'Épaminondas l'extinction de la
vertu à Athènes. N'ayant plus d'émulation, ils dépensèrent leurs
revenus en fêtes: _Frequentius coenam quam castra visentes_,
«fréquentant les festins plus que les camps». Pour lors les
Macédoniens sortirent de l'obscurité. (Liv. VI.)