CHAPITRE XXI

De la clémence du prince.

La clémence est la qualité distinctive des monarques. Dans la

république, où l'on a pour principe la vertu, elle est moins

nécessaire. Dans l'État despotique, où règne la crainte, elle est

moins en usage, parce qu'il faut contenir les grands de l'État par des

exemples de sévérité. Dans les monarchies où l'on est gouverné par

l'honneur, qui souvent exige ce que la loi défend, elle est plus

nécessaire. La disgrâce y est un équivalent à la peine; les formalités

mêmes des jugements y sont des punitions. C'est là que la honte vient

de tous côtés pour former des genres particuliers de peines.

Les grands y sont si fort punis par la disgrâce, par la perte souvent

imaginaire de leur fortune, de leur crédit, de leurs habitudes, de

leurs plaisirs, que la rigueur à leur égard est inutile: elle ne peut

servir qu'à ôter aux sujets l'amour qu'ils ont pour la personne du

prince, et le respect qu'ils doivent avoir pour les places.

Comme l'instabilité des grands est de la nature du gouvernement

despotique, leur sûreté entre dans la nature de la monarchie.

Les monarques ont tant à gagner par la clémence, elle est suivie de

tant d'amour, ils en tirent tant de gloire, que c'est presque toujours

un bonheur pour eux d'avoir l'occasion de l'exercer; et on le peut

presque toujours dans nos contrées.

On leur disputera peut-être quelque branche de l'autorité, presque

jamais l'autorité entière; et si quelquefois ils combattent pour la

couronne, ils ne combattent point pour la vie.

Mais, dirait-on, quand faut-il punir? quand faut-il pardonner? C'est

une chose qui se fait mieux sentir qu'elle ne peut se prescrire. Quand

la clémence a des dangers, ces dangers sont très visibles. On la

distingue aisément de cette faiblesse qui mène le prince au mépris et

à l'impuissance même de punir.

L'empereur Maurice[159] prit la résolution de ne verser jamais le sang

de ses sujets. Anastase[160] ne punissait point les crimes. Isaac

l'Ange jura que, de son règne, il ne ferait mourir personne. Les

empereurs grecs avaient oublié que ce n'était pas en vain qu'ils

portaient l'épée.

[159] ÉVAGRE, _Histoire_.

[160] SUIDAS, et fragments de CONSTANT. PORPHYROG.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 98 / 211 题