De la clémence du prince.
La clémence est la qualité distinctive des monarques. Dans la
république, où l'on a pour principe la vertu, elle est moins
nécessaire. Dans l'État despotique, où règne la crainte, elle est
moins en usage, parce qu'il faut contenir les grands de l'État par des
exemples de sévérité. Dans les monarchies où l'on est gouverné par
l'honneur, qui souvent exige ce que la loi défend, elle est plus
nécessaire. La disgrâce y est un équivalent à la peine; les formalités
mêmes des jugements y sont des punitions. C'est là que la honte vient
de tous côtés pour former des genres particuliers de peines.
Les grands y sont si fort punis par la disgrâce, par la perte souvent
imaginaire de leur fortune, de leur crédit, de leurs habitudes, de
leurs plaisirs, que la rigueur à leur égard est inutile: elle ne peut
servir qu'à ôter aux sujets l'amour qu'ils ont pour la personne du
prince, et le respect qu'ils doivent avoir pour les places.
Comme l'instabilité des grands est de la nature du gouvernement
despotique, leur sûreté entre dans la nature de la monarchie.
Les monarques ont tant à gagner par la clémence, elle est suivie de
tant d'amour, ils en tirent tant de gloire, que c'est presque toujours
un bonheur pour eux d'avoir l'occasion de l'exercer; et on le peut
presque toujours dans nos contrées.
On leur disputera peut-être quelque branche de l'autorité, presque
jamais l'autorité entière; et si quelquefois ils combattent pour la
couronne, ils ne combattent point pour la vie.
Mais, dirait-on, quand faut-il punir? quand faut-il pardonner? C'est
une chose qui se fait mieux sentir qu'elle ne peut se prescrire. Quand
la clémence a des dangers, ces dangers sont très visibles. On la
distingue aisément de cette faiblesse qui mène le prince au mépris et
à l'impuissance même de punir.
L'empereur Maurice[159] prit la résolution de ne verser jamais le sang
de ses sujets. Anastase[160] ne punissait point les crimes. Isaac
l'Ange jura que, de son règne, il ne ferait mourir personne. Les
empereurs grecs avaient oublié que ce n'était pas en vain qu'ils
portaient l'épée.
[159] ÉVAGRE, _Histoire_.
[160] SUIDAS, et fragments de CONSTANT. PORPHYROG.