CHAPITRE IX

De la sévérité des peines dans les divers gouvernements.

La sévérité des peines convient mieux au gouvernement despotique, dont

le principe est la terreur, qu'à la monarchie et à la république, qui

ont pour ressort l'honneur et la vertu.

Dans les États modérés, l'amour de la patrie, la honte et la crainte

du blâme, sont des motifs réprimants, qui peuvent arrêter bien des

crimes. La plus grande peine d'une mauvaise action sera d'en être

convaincu. Les lois civiles y corrigeront donc plus aisément et

n'auront pas besoin de tant de force.

Dans ces États, un bon législateur s'attachera moins à punir les

crimes qu'à les prévenir; il s'appliquera plus à donner des moeurs

qu'à infliger des supplices.

C'est une remarque perpétuelle des auteurs chinois[117], que plus dans

leur empire on voyait augmenter les supplices, plus la révolution

était prochaine. C'est qu'on augmentait les supplices à mesure qu'on

manquait de moeurs.

[117] Je ferai voir dans la suite que la Chine, à cet égard, est

dans le cas d'une république ou d'une monarchie.

Il serait aisé de prouver que, dans tous ou presque tous les États

d'Europe, les peines ont diminué ou augmenté à mesure qu'on s'est plus

approché ou plus éloigné de la liberté.

Dans les pays despotiques, on est si malheureux que l'on y craint plus

la mort qu'on ne regrette la vie: les supplices y doivent donc être

plus rigoureux. Dans les États modérés, on craint plus de perdre la

vie qu'on ne redoute la mort en elle-même; les supplices qui ôtent

simplement la vie y sont donc suffisants.

Les hommes extrêmement heureux et les hommes extrêmement malheureux

sont également portés à la dureté: témoin les moines et les

conquérants. Il n'y a que la médiocrité et le mélange de la bonne et

de la mauvaise fortune qui donnent de la douceur et de la pitié.

Ce que l'on voit dans les hommes en particulier se trouve dans les

diverses nations. Chez les peuples sauvages, qui mènent une vie très

dure, et chez les peuples des gouvernements despotiques, où il n'y a

qu'un homme exorbitamment favorisé de la fortune, tandis que tout le

reste en est outragé, on est également cruel. La douceur règne dans

les gouvernements modérés.

Lorsque nous lisons dans les histoires les exemples de la justice

atroce des sultans, nous sentons avec une espèce de douleur les maux

de la nature humaine.

Dans les gouvernements modérés, tout, pour un bon législateur, peut

servir à former des peines. N'est-il pas bien extraordinaire qu'à

Sparte une des principales fût de ne pouvoir prêter sa femme à un

autre, ni recevoir celle d'un autre; de n'être jamais dans sa maison

qu'avec des vierges? En un mot, tout ce que la loi appelle une peine

est effectivement une peine.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 86 / 211 题