De la sévérité des peines dans les divers gouvernements.
La sévérité des peines convient mieux au gouvernement despotique, dont
le principe est la terreur, qu'à la monarchie et à la république, qui
ont pour ressort l'honneur et la vertu.
Dans les États modérés, l'amour de la patrie, la honte et la crainte
du blâme, sont des motifs réprimants, qui peuvent arrêter bien des
crimes. La plus grande peine d'une mauvaise action sera d'en être
convaincu. Les lois civiles y corrigeront donc plus aisément et
n'auront pas besoin de tant de force.
Dans ces États, un bon législateur s'attachera moins à punir les
crimes qu'à les prévenir; il s'appliquera plus à donner des moeurs
qu'à infliger des supplices.
C'est une remarque perpétuelle des auteurs chinois[117], que plus dans
leur empire on voyait augmenter les supplices, plus la révolution
était prochaine. C'est qu'on augmentait les supplices à mesure qu'on
manquait de moeurs.
[117] Je ferai voir dans la suite que la Chine, à cet égard, est
dans le cas d'une république ou d'une monarchie.
Il serait aisé de prouver que, dans tous ou presque tous les États
d'Europe, les peines ont diminué ou augmenté à mesure qu'on s'est plus
approché ou plus éloigné de la liberté.
Dans les pays despotiques, on est si malheureux que l'on y craint plus
la mort qu'on ne regrette la vie: les supplices y doivent donc être
plus rigoureux. Dans les États modérés, on craint plus de perdre la
vie qu'on ne redoute la mort en elle-même; les supplices qui ôtent
simplement la vie y sont donc suffisants.
Les hommes extrêmement heureux et les hommes extrêmement malheureux
sont également portés à la dureté: témoin les moines et les
conquérants. Il n'y a que la médiocrité et le mélange de la bonne et
de la mauvaise fortune qui donnent de la douceur et de la pitié.
Ce que l'on voit dans les hommes en particulier se trouve dans les
diverses nations. Chez les peuples sauvages, qui mènent une vie très
dure, et chez les peuples des gouvernements despotiques, où il n'y a
qu'un homme exorbitamment favorisé de la fortune, tandis que tout le
reste en est outragé, on est également cruel. La douceur règne dans
les gouvernements modérés.
Lorsque nous lisons dans les histoires les exemples de la justice
atroce des sultans, nous sentons avec une espèce de douleur les maux
de la nature humaine.
Dans les gouvernements modérés, tout, pour un bon législateur, peut
servir à former des peines. N'est-il pas bien extraordinaire qu'à
Sparte une des principales fût de ne pouvoir prêter sa femme à un
autre, ni recevoir celle d'un autre; de n'être jamais dans sa maison
qu'avec des vierges? En un mot, tout ce que la loi appelle une peine
est effectivement une peine.