Nouvelles conséquences des principes des trois gouvernements.
Je ne puis me résoudre à finir ce livre sans faire encore quelques
applications de mes trois principes.
PREMIÈRE QUESTION.--Les lois doivent-elles forcer un citoyen à
accepter les emplois publics? Je dis qu'elles le doivent dans le
gouvernement républicain[C124], et non pas dans le monarchique. Dans
le premier, les magistratures sont des témoignages de vertu, des
dépôts que la patrie confie à un citoyen, qui ne doit vivre, agir et
penser que pour elle: il ne peut donc pas les refuser[M137]. Dans le
second, les magistratures sont des témoignages d'honneur: or, telle
est la bizarrerie de l'honneur, qu'il se plaît à n'en accepter aucun
que quand il veut, et de la manière qu'il veut.
[M137] Platon, dans sa _République_, liv. VIII, met ces refus au
nombre des marques de la corruption de la république. Dans ses
_Lois_, liv. VI, il veut qu'on les punisse par une amende. A
Venise, on les punit par l'exil.
Le feu roi de Sardaigne[M138] punissait ceux qui refusaient les
dignités et les emplois de son État. Il suivait, sans le savoir, des
idées républicaines. Sa manière de gouverner, d'ailleurs, prouve assez
que ce n'était pas là son intention.
[M138] Victor-Amédée.
SECONDE QUESTION.--Est-ce une bonne maxime, qu'un citoyen puisse être
obligé d'accepter, dans l'armée, une place inférieure[C125] à celle
qu'il a occupée? On voyait souvent, chez les Romains, le capitaine
servir, l'année d'après, sous son lieutenant[M139]. C'est que, dans
les républiques, la vertu demande qu'on fasse à l'État un sacrifice
continuel de soi-même et de ses répugnances. Mais, dans les
monarchies, l'honneur, vrai ou faux, ne peut souffrir ce qu'il appelle
se dégrader.
[M139] Quelques centurions ayant appelé au peuple, pour demander
l'emploi qu'ils avaient eu: «Il est juste, mes compagnons, dit un
centurion, que vous regardiez comme honorables tous les postes où
vous défendrez la république.» (TITE-LIVE, liv. XLII.)--Ce qui se
fit à Rome lors de la guerre de Persée, ce qui s'est fait à Gênes
dans la dernière révolution, se serait fait en pareil cas dans les
monarchies. Nous pourrions en rapporter une multitude d'exemples
pris chez nous-mêmes, non parmi de simples officiers, mais parmi
les plus grands généraux. (D).
Dans les gouvernements despotiques, où l'on abuse également de
l'honneur, des postes et des rangs, on fait indifféremment d'un prince
un goujat, et d'un goujat un prince.
TROISIÈME QUESTION.--Mettra-t-on sur une même tête les emplois civils
et militaires[C126]? Il faut les unir dans la république, et les
séparer dans la monarchie. Dans les républiques, il serait bien
dangereux de faire de la profession des armes un état particulier,
distingué de celui qui a les fonctions civiles; et dans les
monarchies, il n'y aurait pas moins de péril à donner les deux
fonctions à la même personne.
On ne prend les armes, dans la république, qu'en qualité de défenseur
des lois et de la patrie: c'est parce que l'on est citoyen qu'on se
fait, pour un temps, soldat. S'il y avait deux états distingués, on
ferait sentir à celui qui, sous les armes, se croit citoyen, qu'il
n'est que soldat.
Dans les monarchies, les gens de guerre n'ont pour objet que la
gloire, ou du moins l'honneur ou la fortune. On doit bien se garder de
donner les emplois civils à des hommes pareils: il faut, au contraire,
qu'ils soient contenus par les magistrats civils, et que les mêmes
gens n'aient pas en même temps la confiance du peuple et la force pour
en abuser[M140].
[M140] _Ne imperium ad optimos nobilium transferretur, senatum
militia vetuit Gallienus; etiam adire exercitum._ (AURELIUS VICTOR,
_de Viris illustribus_.) «De peur que l'empire ne tombât entre les
mains des principaux des nobles, l'empereur Gallien interdit au
Sénat le service militaire, et même l'accès des armées.»
Voyez, dans une nation où la république se cache sous la forme de la
monarchie, combien l'on craint un État particulier de gens de
guerre[C127], et comment le guerrier reste toujours citoyen, ou même
magistrat, afin que ces qualités soient un gage pour la patrie, et
qu'on ne l'oublie jamais.
Cette division de magistratures en civiles et militaires, faite par
les Romains après la perte de la République, ne fut pas une chose
arbitraire; elle fut une suite du changement de la constitution de
Rome: elle était de la nature du gouvernement monarchique; et ce qui
ne fut que commencé sous Auguste[M141], les empereurs suivants[M142]
furent obligés de l'achever, pour tempérer le gouvernement militaire.
[M141] Auguste ôta aux sénateurs, proconsuls et gouverneurs le
droit de porter les armes. (DION., liv. LIII.)--Auguste n'ôta ce
droit qu'aux sénateurs devenus proconsuls; car les propréteurs,
lieutenants de l'empereur, étaient gouverneurs des provinces dans
lesquelles ils étaient envoyés, et y avaient le commandement des
armées. (CRÉV.)
[M142] Constantin. Voyez Zosime, liv. II.
Ainsi Procope, concurrent de Valens à l'empire, n'y entendait rien,
lorsque, donnant à Hormisdas, prince du sang royal de Perse, la
dignité de proconsul[M143], il rendit à cette magistrature le
commandement des armées qu'elle avait autrefois; à moins qu'il n'eût
des raisons particulières. Un homme qui aspire à la souveraineté
cherche moins ce qui est utile à l'État que ce qui l'est à sa cause.
[M143] AMMIEN MARCELLIN, liv. XXVI. _Et civilia more veterum et
bella recturo._
QUATRIÈME QUESTION.--Convient-il que les charges soient vénales? Elles
ne doivent pas l'être dans les États despotiques, où il faut que les
sujets soient placés ou déplacés dans un instant par le prince.
Cette vénalité est bonne dans les États monarchiques, parce qu'elle
fait faire, comme un métier de famille[C128], ce qu'on ne voudrait pas
entreprendre pour la vertu; qu'elle destine chacun à son devoir, et
rend les ordres de l'État plus permanents. Suidas[M144] dit très bien
qu'Anastase avait fait de l'empire une espèce d'aristocratie, en
vendant toutes les magistratures.
[M144] Fragments tirés des _Ambassades de Constantin
Porphyrogénète_.
Platon[M145] ne peut souffrir cette vénalité. «C'est, dit-il, comme
si, dans un navire, on faisait quelqu'un pilote ou matelot pour son
argent. Serait-il possible que la règle fût mauvaise dans quelque
autre emploi que ce fût de la vie, et bonne seulement pour conduire
une république?» Mais Platon parle d'une république fondée sur la
vertu, et nous parlons d'une monarchie. Or, dans une monarchie où,
quand les charges ne se vendraient pas par un règlement public,
l'indigence et l'avidité des courtisans les vendraient tout de même,
le hasard donnera de meilleurs sujets que le choix du prince. Enfin,
la manière de s'avancer par les richesses inspire et entretient
l'industrie[M146]: chose dont cette espèce de gouvernement a grand
besoin.
[M145] _République_, liv. VIII.
[M146] Paresse de l'Espagne: on y donne tous les emplois.
CINQUIÈME QUESTION.--Dans quel gouvernement faut-il des censeurs? Il
en faut dans une république[C129], où le principe du gouvernement est
la vertu. Ce ne sont pas seulement les crimes qui détruisent la vertu,
mais encore les négligences, les fautes, une certaine tiédeur dans
l'amour de la patrie, des exemples dangereux, des semences de
corruption; ce qui ne choque point les lois, mais les élude; ce qui ne
les détruit pas, mais les affaiblit: tout cela doit être corrigé par
les censeurs.
On est étonné de la punition de cet aréopagite qui avait tué un
moineau qui, poursuivi par un épervier, s'était réfugié dans son sein.
On est surpris[C130] que l'aréopage ait fait mourir un enfant qui
avait crevé les yeux à son oiseau. Qu'on fasse attention qu'il ne
s'agit point là d'une condamnation pour crime, mais d'un jugement de
moeurs dans une république fondée sur les moeurs.
Dans les monarchies, il ne faut point de censeurs: elles sont fondées
sur l'honneur; et la nature de l'honneur est d'avoir pour censeur tout
l'univers. Tout homme qui y manque est soumis aux reproches de ceux
mêmes qui n'en ont pas.
Là, les censeurs seraient gâtés par ceux mêmes qu'ils devraient
corriger. Ils ne seraient pas bons contre la corruption d'une
monarchie; mais la corruption d'une monarchie serait trop forte contre
eux.
On sent bien qu'il ne faut point de censeurs contre les gouvernements
despotiques. L'exemple de la Chine semble déroger à cette règle; mais
nous verrons dans la suite de cet ouvrage les raisons singulières de
cet établissement.