CHAPITRE VIII

Explication d'un paradoxe des anciens, par rapport aux moeurs.

Polybe, le judicieux Polybe, nous dit[M63] que la musique était

nécessaire pour adoucir les moeurs des Arcades, qui habitaient un pays

où l'air est triste et froid; que ceux de Cynète, qui négligèrent la

musique, surpassèrent en cruauté tous les Grecs et qu'il n'y a point

de ville où l'on ait vu tant de crimes. Platon[M64] ne craint pas de

dire que l'on ne peut faire de changement dans la musique, qui n'en

soit un dans la constitution de l'État. Aristote, qui semble n'avoir

fait sa _Politique_ que pour opposer ses sentiments à ceux de Platon,

est pourtant d'accord avec lui touchant la puissance de la musique sur

les moeurs[M65]. Théophraste, Plutarque[M66], Strabon[M67], tous les

anciens ont pensé de même. Ce n'est point une opinion jetée sans

réflexion; c'est un des principes de leur politique[M68]. C'est ainsi

qu'ils donnaient des lois, c'est ainsi qu'ils voulaient qu'on

gouvernât les cités.

[M63] _Hist.,_ lib. IV, cap. XX et XXI.

[M64] _De Repub._, lib. IV.

[M65] Liv. VIII, ch. V.

[M66] _Vie de Pélopidas._

[M67] Liv. Ier.

[M68] Platon, liv. IV des _Lois_, dit que les préfectures de la

musique et de la gymnastique sont les plus importants emplois de la

cité; et, dans sa _République_, liv. III: «Damon vous dira, dit-il,

quels sont les sons capables de faire naître la bassesse de l'âme,

l'insolence et les vertus contraires.»

Je crois que je pourrais expliquer ceci. Il faut se mettre dans

l'esprit que dans les villes grecques, surtout celles qui avaient pour

principal objet la guerre, tous les travaux et toutes les professions

qui pouvaient conduire à gagner de l'argent étaient regardés comme

indignes d'un homme libre. «La plupart des arts, dit Xénophon[M69],

corrompent le corps de ceux qui les exercent; ils obligent de

s'asseoir à l'ombre ou près du feu: on n'a de temps ni pour ses amis

ni pour la république.» Ce ne fut que dans la corruption de quelques

démocraties que les artisans parvinrent à être citoyens. C'est ce

qu'Aristote[M70] nous apprend; et il soutient qu'une bonne république

ne leur donnera jamais le droit de cité[M71].

[M69] Liv. V, _Dits mémorables_.--Voyez les _Économiques_ de

Xénophon, ch. IV, § 2 et 3. (P.)

[M70] _Politiq._, liv. III, ch. IV.

[M71] «Diophante, dit Aristote, _Politiq._, ch. VII, établit

autrefois à Athènes que les artisans seraient esclaves du public.»

L'agriculture était encore une profession servile, et ordinairement

c'était quelque peuple vaincu qui l'exerçait: les Ilotes, chez les

Lacédémoniens; les Périéciens[M72], chez les Crétois; les

Pénestes[M73], chez les Thessaliens; d'autres[M74] peuples esclaves,

dans d'autres républiques.

[M72] [Grec: Perioikoi], c'est-à-dire hommes affectés à la maison.

C'étaient nos gens de mainmorte: attachés à la glèbe, exclus de la

milice et des assemblées, et, du reste, jouissant de tous leurs

autres droits civils.

[M73] Ce mot vient de [Grec: penomai], être dans l'indigence, dans

la peine. Leur condition était la même que celle des Périéciens.

[M74] Aussi Platon et Aristote veulent-ils que les esclaves

cultivent les terres. _Lois_, liv. VII; _Politiq._, liv. VII, chap.

X. Il est vrai que l'agriculture n'était pas partout exercée par

des esclaves: au contraire, comme dit Aristote, les meilleures

républiques étaient celles où les citoyens s'y attachaient. Mais

cela n'arriva que par la corruption des anciens gouvernements,

devenus démocratiques; car, dans les premiers temps, les villes de

Grèce vivaient dans l'aristocratie.

Enfin tout bas commerce[M75] était infâme chez les Grecs. Il aurait

fallu qu'un citoyen eût rendu des services à un esclave, à un

locataire, à un étranger: cette idée choquait l'esprit de la liberté

grecque; aussi Platon[M76] veut-il, dans ses _Lois_, qu'on punisse un

citoyen qui ferait le commerce[C71].

[M75] _Cauponatio._

[M76] Liv. II.

On était donc fort embarrassé dans les républiques grecques. On ne

voulait pas que les citoyens travaillassent au commerce, à

l'agriculture ni aux arts; on ne voulait pas non plus qu'ils fussent

oisifs[M77]. Ils trouvaient une occupation dans les exercices qui

dépendaient de la gymnastique, et dans ceux qui avaient du rapport à

la guerre[M78]. L'institution ne leur en donnait point d'autres. Il

faut donc regarder les Grecs comme une société d'athlètes et de

combattants. Or, ces exercices, si propres à faire des gens durs et

sauvages[M79], avaient besoin d'être tempérés par d'autres qui pussent

adoucir les moeurs. La musique, qui tient à l'esprit par les organes

du corps, était très propre à cela. C'est un milieu entre les

exercices du corps qui rendent les hommes durs, et les sciences de

spéculation qui les rendent sauvages. On ne peut pas dire que la

musique inspirât la vertu; cela serait inconcevable; mais elle

empêchait l'effet de la férocité de l'institution, et faisait que

l'âme avait dans l'éducation une part qu'elle n'y aurait pas eue.

[M77] ARISTOTE, _Politiq._, liv. X.

[M78] ARISTOTE, _Politiq._, liv. VIII, ch. III.

[M79] Aristote dit que les enfants des Lacédémoniens, qui

commençaient ces exercices dès l'âge le plus tendre, en

contractaient trop de férocité. (_Politiq._, liv. VIII, chap. IV.)

Je suppose qu'il y ait parmi nous une société de gens si passionnés

pour la chasse qu'ils s'en occupassent uniquement; il est sûr qu'ils

en contracteraient une certaine rudesse. Si ces mêmes gens venaient à

prendre encore du goût pour la musique, on trouverait bientôt de la

différence dans leurs manières et dans leurs moeurs. Enfin les

exercices des Grecs n'excitaient en eux qu'un genre de passion: la

rudesse, la colère, la cruauté. La musique les excite toutes, et peut

faire sentir à l'âme la douceur, la pitié, la tendresse, le doux

plaisir. Nos auteurs de morale, qui, parmi nous, proscrivent si fort

les théâtres, nous font assez sentir le pouvoir que la musique a sur

nos âmes.

Si à la société dont j'ai parlé on ne donnait que des tambours et des

airs de trompette, n'est-il pas vrai que l'on parviendrait moins à son

but que si l'on donnait une musique tendre? Les anciens avaient donc

raison lorsque, dans certaines circonstances, ils préféraient pour les

moeurs un mode à un autre[C72].

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 55 / 211 题