La puissance de l'opinion dans les monarchies est encore une des

formes de l'amour de la liberté. C'est la part que la monarchie fait à

l'esprit public, à l'esprit d'examen et de critique, qui est ce qu'il

y a de plus cher à la liberté. Je distingue l'honneur et l'opinion. Le

premier est surtout un sentiment aristocratique; le second est un

principe démocratique. L'un et l'autre sont le signe de la part que la

noblesse et le peuple ont dans le gouvernement. Je ne dis pas qu'ils y

aient une part légale: car alors ce serait une aristocratie, ou une

démocratie, ou une monarchie mixte; mais enfin ils sont pour quelque

chose dans l'État, et leur importance se mesure par l'importance de

l'honneur et de l'opinion.

La monarchie bien expliquée, et ramenée, comme le veut Montesquieu, au

principe de l'honneur auquel nous ajoutons celui de l'opinion, il sera

facile d'expliquer le despotisme et son principe.

Le despotisme est une forme abusive de la monarchie; c'est cette forme

basse de gouvernement, la dernière de toutes, suivant Platon[54], où,

par faiblesse et par amour excessif du repos, les citoyens abandonnent

tous les pouvoirs au souverain, lui mettent entre les mains une force

irrésistible, et ne se réservent que l'obéissance sans limites. Un tel

gouvernement ne repose que sur la crainte. C'est celui que Hobbes

rêvait comme le modèle des gouvernements, mais qui en est en réalité

le plus imparfait; car il est contradictoire. En effet, l'homme ne

peut sacrifier la liberté que pour le repos. Mais le repos est

impossible sans sécurité; et la sécurité est incompatible avec la

crainte. Ainsi, un gouvernement qui, par hypothèse, reposerait sur

l'extrême crainte, détruirait par là même ce pourquoi on l'aurait

subi, la sécurité et la paix. Le despotisme, tel que Montesquieu le

décrit, est donc un gouvernement absurde, c'est-à-dire contradictoire

dans les termes mêmes.

[54] Platon, _Rép._, l. IX, [Grec: hê men aristokratia aristê, hê

de tyrannis kakistê]. Voir t. I, p. 143.

Pour qu'un gouvernement fondé sur la crainte soit possible et durable,

il faut évidemment que la crainte ne soit pas universelle et

perpétuelle: il ne faut pas que tous craignent, et craignent pour tout

ce qu'ils possèdent: car alors, que leur servirait-il de ne pas

s'appartenir à eux-mêmes? Il faut qu'en général, ils trouvent assez de

tranquillité et de paix dans la vie privée pour n'être pas tentés de

se mêler des affaires publiques. En un mot, la crainte ne doit être

que pour ceux qui veulent résister à l'État, et non pas pour ceux qui,

contents des limites qui leur sont imposées, ne demandent qu'à ne pas

être tourmentés dans ces limites. Mais si la crainte s'introduit

jusque-là, ce n'est plus un gouvernement, c'est un brigandage. «_Quid

sunt regna_, dit saint Augustin, _remotâ justitiâ, nisi magna

latrocinia_[55]?»

[55] Aug., _de Civit. Dei_, liv. IV, c. V.

Dans le despotisme même, la crainte n'est pas le principe unique du

gouvernement. D'abord, elle n'est pas toujours sentie. On a commencé

d'obéir par crainte; puis on obéit par habitude. Après tout, ce serait

une erreur de croire qu'un pouvoir tient absolument à être craint: il

tient surtout à faire ce qu'il veut; s'il y réussit sans employer la

crainte, il la réserve pour les cas nécessaires. C'est ce qui arrive

en pratique dans les gouvernements despotiques. Les sujets obéissent

par habitude, et ils oublient qu'ils sont sous un gouvernement

terrible. L'état de crainte est trop violent pour être continuel.

L'habitude est donc un principe qui tempère l'action de la crainte.

Ce n'est pas tout; les sujets qui naissent dans un gouvernement

despotique, reçoivent tout d'abord des impressions très vives de ce

pouvoir supérieur, invisible, qui peut tout et qui est entouré de

toutes les grandeurs et de tout l'éclat que l'imagination peut

concevoir: il conçoit donc pour ce pouvoir une admiration sans bornes.

Plus il le regarde de bas, plus il est étonné et confondu de sa

hauteur: ce n'est pas seulement de la crainte qu'il a pour lui, c'est

du respect. Ceux qui étudient le despotisme du dehors, et au point de

vue d'un gouvernement meilleur, peuvent se persuader qu'un tel pouvoir

ne mérite que le mépris: ceux qui ne connaissent que celui-là, et n'en

ont jamais soupçonné d'autre, ont pour lui ce respect naturel que les

hommes ont en général pour l'autorité des supérieurs. Ainsi, le

respect est mêlé à la crainte, dans l'obéissance des sujets d'un

prince despotique.

Un autre sentiment se mêle encore à celui-là pour le relever, c'est le

sentiment religieux. Dans les monarchies d'Orient, où l'on va chercher

d'ordinaire les types les plus purs du despotisme, le monarque est un

être sacré. Selon Manou, le roi est une grande divinité[56]. C'est

d'Orient que nous est venue la doctrine du droit divin, qui n'est

encore qu'une atténuation de la doctrine indienne. En général, dans un

gouvernement despotique, le monarque est le chef de la religion.

Quelle source de grandeur cela lui donne! Enfin, la religion, qui est

un principe d'obéissance pour les sujets, est une limite pour le

prince. Montesquieu nous le dit lui-même: «C'est la religion qui

corrige un peu la constitution turque. Les sujets qui ne sont pas

attachés à la grandeur de l'État par honneur, le sont par la force et

par le principe de la religion[57].» Voilà donc un nouveau principe,

qui tempère et qui relève celui de la crainte.

[56] _Lois de Manou_, l. VII, 8.

[57] L. V, c. XIV.

Terminons enfin cette analyse par l'étude de l'aristocratie et de ses

principes. Dans l'aristocratie, le peuple est à l'égard de la noblesse

comme à l'égard d'un monarque; et la noblesse est, par rapport à

elle-même, comme le peuple dans la démocratie. Ainsi, l'aristocratie

est une république pour les nobles, et une monarchie pour le peuple.

Elle participe donc aux principes de ces deux gouvernements. Comme

république, elle repose sur l'amour de la liberté et de l'égalité. En

effet, les nobles dans l'aristocratie ont aussi horreur de la

domination d'un seul que le peuple dans la démocratie. Mais ils

doivent craindre par là même l'inégalité. Car ce qui établit

l'inégalité dans l'aristocratie la rapproche du gouvernement

monarchique. Si quelques familles l'emportent trop sur les autres, ce

n'est plus une aristocratie, c'est une oligarchie: si une seule

réussit à se mettre au premier rang, la monarchie n'est pas loin. Mais

l'aristocratie, reposant comme la démocratie sur la liberté et

l'égalité (au moins des nobles), a besoin, comme elle, de la vertu. Il

faut que les nobles aiment plus l'État que leur propre grandeur; sans

quoi ils chercheront à dominer, et l'équilibre sera détruit. Il faut

qu'ils obéissent aux lois, sans quoi la république périra par

l'anarchie. Il faut qu'ils ne se rendent pas indignes de leur

prééminence par la bassesse et la corruption; sans quoi le peuple

perdra la crainte, le respect et l'obéissance. Mais la vertu dans

l'aristocratie aura un autre caractère que dans la démocratie: elle y

aura plus de pompe et d'éclat. La vertu démocratique, qui n'appartient

qu'à des citoyens tous égaux, peut être modeste et simple: elle peut

consister seulement dans la sobriété, l'économie, l'amour du travail;

telle fut par exemple la vertu de la république hollandaise; telle fut

dans les premiers temps la vertu de la république américaine. La vertu

aristocratique n'est pas seulement une vertu de citoyens, mais de

souverains et en quelque sorte de monarques: de là un certain

caractère de fierté et de hauteur. Or il me semble que c'est

précisément cette sorte de vertu qui mérite le nom d'honneur, et qui

est plutôt encore le principe de l'aristocratie que de la monarchie.

Elle est aussi dans la monarchie, mais au même titre que la noblesse.

Plus la noblesse est indépendante du roi, plus l'honneur y joue un

rôle considérable: elle est la résistance morale de l'aristocratie

soumise dans une monarchie incontestée.

Mais si l'aristocratie est république par le côté des nobles, elle est

monarchie par le côté des sujets. A ce point de vue, elle reposera

sur les mêmes principes que la monarchie, et pourra en prendre toutes

les formes. L'aristocratie, comme la monarchie, repose sur l'amour du

repos: en effet, il y a moins d'agitation dans un État aristocratique

que dans une démocratie; le peuple, ne se mêlant pas des affaires

d'État, vit paisiblement dans la limite des droits qui lui sont

laissés. Ainsi un peuple ami du repos et une noblesse amie de la

liberté, voilà l'aristocratie. Elle repose donc aussi, comme la

monarchie, sur une certaine crainte du peuple pour les grands; mais

cette crainte peut être également tempérée par tous les principes qui,

nous l'avons vu, signalent le passage du despotisme illimité à la

monarchie restreinte. Il y aura de même une oligarchie oppressive, et

une aristocratie libérale, et un nombre infini d'intermédiaires: c'est

dans ce sens que la _modération_ peut être un des principes de ce

gouvernement.

LES LOIS DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES GOUVERNEMENTS.--Après avoir

étudié les trois formes primordiales de gouvernement dans leur nature

et dans leurs principes, résumons, pour donner plus de précision à ces

généralités, les différentes espèces de lois qui dérivent dans chaque

gouvernement de sa nature ou de son principe[58].

[58] _Esp. des lois_, l. II et l. V.

Dans la démocratie, par exemple, les lois qui sont relatives à sa

nature sont: 1º les lois de suffrages: il est essentiel de fixer le

nombre des citoyens qui doivent former les assemblées; 2º les lois

relatives aux magistratures: c'est une maxime fondamentale que le

peuple nomme les magistrats; 3º le suffrage _par le sort_[59], 4º la

publicité des votes; 5º le pouvoir législatif direct attribué au

peuple.

[59] Montesquieu ne pense qu'aux républiques anciennes; on ne voit

pas pourquoi le mérite ne serait pas considéré dans les démocraties

(voir les _Notes_).

Dans la démocratie, les lois relatives au principe sont[59]: 1º les

lois agraires, et les mesures limitatives de la transmission des

biens; 2º la modicité des partages; 3º des lois somptuaires et une

censure très sévère pour maintenir les anciennes moeurs. Ces lois sont

indispensables pour conserver la frugalité et la vertu, principes de

ce gouvernement.

Dans l'aristocratie, les lois relatives à la nature sont: 1º

l'élection par le choix; 2º un sénat qui gouverne, le corps des

nobles formant le peuple; 3º l'institution de la dictature pour

ramener quand il le faut l'État à ses principes; 4º une certaine part

d'influence donnée au peuple; 5º la grandeur des magistratures

compensée par leur brièveté. Les lois relatives au principe sont: 1º

pas de prérogatives personnelles ni de privilèges (exemptions de

taxes, etc.); 2º interdiction du commerce aux nobles; 3º justice

rigoureuse pour le peuple: «Si les lois n'ont pas établi un tribun, il

faut qu'elles en soient un elles-mêmes.» Les lois relatives au

principe sont surtout négatives: 1º pas de confiscations, de lois

agraires, d'abolition de dettes; 2º pas de droit d'aînesse, de

substitutions, de retrait lignager.

Les lois relatives à la monarchie quant à sa nature sont: 1º

l'existence d'une noblesse: «Point de monarque, point de noblesse;

point de noblesse, point de monarque;» autrement c'est un despote; 2º

l'existence d'un clergé: «Autant le pouvoir du clergé est dangereux

dans une république, autant il est convenable dans une monarchie...

barrière toujours bonne, quand il n'y en a pas d'autres.» 3º

L'existence d'un dépôt de lois entre les mains d'un corps judiciaire

indépendant. Les lois relatives au principe sont: 1º les

_substitutions_ qui conservent les biens dans une famille; 2º le

_retrait lignager_, qui rend aux nobles les terres que la prodigalité

d'un parent aura aliénées; 3º les privilèges des terres nobles, la

dignité du noble ne se séparant pas de celle de son fief; 4º le

_droit d'aînesse_.

Quant au despotisme, c'est à peine s'il a des lois; et l'on n'y

distingue pas facilement les lois relatives à la nature de celles qui

sont relatives au principe. Dans ce gouvernement, l'institution d'un

vizir est une loi fondamentale. Les guerres s'y font dans toutes leurs

fureurs naturelles. Si le prince est prisonnier, il est censé mort.

L'armée est souveraine maîtresse. La religion a une grande influence;

c'est une crainte ajoutée à une crainte. Pas de loi de succession à la

couronne: le prince choisit son successeur. Pas de cession de biens;

usure exagérée; péculat et confiscation.

MONTESQUIEU PARLEMENTAIRE.--Nous n'avons traité jusqu'ici de la

théorie de Montesquieu que comme d'une théorie abstraite et

scientifique, où il n'aurait été guidé que par la curiosité

spéculative. En y regardant de plus près, il est impossible d'y

méconnaître une intention, un dessein et la trace de l'esprit du

temps. S'il fait dans son livre une si grande place au despotisme,

s'il insiste avec tant d'amertume sur les maux qu'il produit, et avec

tant de complaisance sur la différence du despotisme et de la

monarchie, c'est évidemment parce qu'il croit voir dans la

transformation des institutions monarchiques de France une pente

manifeste vers le despotisme. La monarchie telle qu'il la décrit,

c'est l'ancienne monarchie française, la monarchie parlementaire et

encore féodale, entourée de corps d'État, fondée sur une hiérarchie de

privilèges, de prérogatives, de franchises, de droits particuliers,

qui tiennent lieu des droits généraux, enfin une monarchie tempérée

reposant sur des lois fondamentales, et soutenue par des pouvoirs

intermédiaires, subordonnés et dépendants.

Tel était dans le passé l'idéal de Montesquieu: c'est un

parlementaire, et il y a en lui un vieux reste des théories de la

Fronde. Il oublie les états généraux, et il ne dit pas un mot de cette

grande institution de l'ancienne monarchie. Mais il recommande les

privilèges des seigneurs, du clergé, de la noblesse et des villes[60].

Il n'est pas ennemi des tribunaux ecclésiastiques[61]. Et enfin, ce

qui est le trait le plus remarquable de sa politique, il demande qu'il

y ait dans la monarchie _un dépôt de lois_[62]. Il ne dit pas où doit

être ce dépôt; mais il le laisse à deviner: «Le conseil du prince

n'est pas un dépôt convenable.» Cependant l'ignorance de la noblesse

et son mépris pour le gouvernement civil exigent qu'il y ait «_un

corps_ qui fasse sans cesse sortir les lois de la poussière.» Ce

corps, c'est évidemment le parlement. Or, Montesquieu dit que ce dépôt

de lois ne peut être que dans des _corps politiques_. Les parlements

étaient donc des corps politiques: c'est la doctrine de la Fronde.

[60] L. II, c. X.

[61] _Ib._

[62] _Ib._

Il n'est pas non plus difficile de comprendre les nombreuses allusions

que Montesquieu fait à ce nivellement gradué et incessant, qui a été

le travail de l'ancienne monarchie jusqu'à ce qu'elle-même y périsse.

Il en a vu avec une profonde sagacité les infaillibles conséquences.

«Détruisez les prérogatives dans une monarchie, vous aurez bientôt un

État populaire ou un État despotique.» C'est ce qui est arrivé en

France; mais l'État despotique a amené l'État populaire. Lorsqu'il

parle des Anglais, qui, s'ils détruisaient les corps intermédiaires,

seraient par là même, dans leur liberté, le peuple le plus esclave de

la terre, il est impossible de ne pas voir là un retour sur le

gouvernement français. Au reste, ce rapprochement devient sensible

lorsque Montesquieu ajoute immédiatement après: «M. Law fut un des

plus grands promoteurs du despotisme en Europe.» Le despotisme

s'introduisait donc en Europe: «Il voulait ôter les rangs

intermédiaires et anéantir les corps politiques.» N'était-ce pas la

cause de la haine de Saint-Simon contre Louis XIV? N'était-ce pas le

principe des réformes politiques que l'on rêvait dans le petit cercle

du duc de Beauvilliers, de Fénelon et du duc de Bourgogne? Que

voulaient ces réformateurs, sinon une restauration de la monarchie

aristocratique, qui de jour en jour disparaissait visiblement devant

la monarchie pure? Montesquieu, en attribuant un tel dessein à Law,

pouvait-il ne pas voir que la royauté l'avait déjà en grande partie

accompli? La manière dont il parle du cardinal de Richelieu indique

bien qu'il considère la monarchie française comme altérée. «Le

cardinal de Richelieu veut que l'on évite dans les monarchies les

épines des compagnies qui font des difficultés sur tout. _Quand cet

homme n'aurait pas eu le despotisme dans le coeur, il l'aurait eu dans

la tête._» Mais ce qu'avait voulu Richelieu, n'est-ce pas ce qu'a

aussi voulu Louis XIV? et n'en était-il pas encore de même sous Louis

XV? Dans un autre passage, Montesquieu dit que «Richelieu a avili les

ordres de l'État»[63]. Mais il ne dit pas qu'on les ait rétablis

depuis lui. Or une monarchie où les ordres sont avilis incline au

despotisme. La monarchie française inclinait donc au despotisme.

Remarquez que Montesquieu ne dit pas un mot de Louis XIV. Ce silence

sur un règne si grand, qu'il avait déjà jugé dans ses _Lettres

persanes_ avec une si perçante sévérité, n'est-il pas aussi le signe

d'une pensée qui ne se montre pas tout entière, mais qui se laisse

deviner? N'est-ce pas une description amère de la monarchie française

que cette peinture[64]? «Les monarchies se corrompent lorsqu'on ôte

peu à peu les prérogatives des corps ou les privilèges des villes...

Ce qui perdit les dynasties de Tsin et des Soüi, dit un auteur

chinois,... c'est que les princes voulurent gouverner tout

immédiatement par eux-mêmes.» Que nous font Tsin et Soüi? Ces noms

chinois ne sont-ils pas là à la place d'autres noms qu'on ne veut pas

prononcer? «La monarchie se perd lorsque le prince, rapportant tout

uniquement à lui, appelle l'État à sa capitale, la capitale à sa cour,

et la cour à sa seule personne.» N'est-ce pas là une allusion directe

et frappante? Versailles n'était-il pas devenu toute la France et le

roi tout l'État? «La monarchie se corrompt lorsque l'honneur a été mis

en contradiction avec les honneurs, et que l'on peut être à la fois

couvert d'infamie et de dignités.» Pouvait-on lire ces lignes sans

songer au cardinal Dubois?

[63] L. V. c. XI.

[64] L. VIII, c. VI.

Enfin Montesquieu nous donne son secret dans les lignes qui suivent:

«L'inconvénient, dit-il, n'est pas lorsque l'État passe d'un

gouvernement modéré à un gouvernement modéré... mais quand il tombe et

se précipite du gouvernement modéré au despotisme[65].» Et si l'on

pouvait croire que c'est encore là une proposition générale et sans

application, le passage suivant nous détromperait d'une manière

décisive. «La plupart des peuples d'Europe sont encore gouvernés par

les moeurs; mais si par _un long abus du pouvoir_, si par une

conquête, le despotisme s'établissait à certain point, il n'y aurait

pas de moeurs ni de climats qui tinssent; et, dans cette belle partie

du monde, la nature humaine souffrirait, au moins pour un temps, les

insultes qu'on lui fait dans les trois autres[66].»

[65] L. VIII, c. VIII.

[66] L. VIII, c. VIII.

Tel est donc le vrai sens de cette théorie du despotisme, que l'on a

considérée comme occupant une trop grande place dans son livre. C'est

une sorte d'épouvantail qu'il présente aux gouvernements modérés, à

ces gouvernements qui, soutenus auparavant par des institutions, des

lois et des corps indépendants, avaient laissé peu à peu, ou même

avaient fait tomber ces obstacles, et se rapprochaient chaque jour

davantage du despotisme. Si maintenant, en face de cet épouvantail,

que Montesquieu fait peser comme une menace sur ces gouvernements

dégénérés, vous contemplez cet admirable tableau d'un gouvernement

libre, où Montesquieu a concentré toutes les forces de son analyse et

de son génie, l'intention politique de l'_Esprit des lois_ peut-elle

demeurer obscure? Il montre, on peut dire avec excès, que le

despotisme est le plus barbare des gouvernements; il insinue que la

monarchie incline de toutes parts au despotisme; il démonte et

décompose avec amour un système de gouvernement libre, dont tous les

éléments existent, il le croit du moins, dans le pays même où il

écrit. Enfin, après avoir étudié la distribution des pouvoirs, soit

dans la constitution d'Angleterre, soit dans la constitution romaine,

il ajoute: «Je voudrais rechercher, dans tous les gouvernements

modérés que nous connaissons, quelle est la distribution des trois

pouvoirs, et calculer par là des degrés de liberté dont chacun d'eux

peut jouir. Mais il ne faut pas toujours tellement épuiser un sujet

qu'on ne laisse rien à faire au lecteur; il ne s'agit pas de faire

lire, _mais de faire penser_[67].»

[67] L. XI, c. XX.

LA CONSTITUTION ANGLAISE.--Examinons donc cette théorie de la

constitution d'Angleterre, qui a émerveillé le siècle dernier, et a eu

depuis une si grande influence sur les destinées politiques de notre

pays[68].

[68] Voir la lettre à M. l'auditeur Bertolini, qui avait fait

honneur à Montesquieu d'avoir révélé aux Anglais eux-mêmes la

beauté de leur gouvernement. Montesquieu récuse cet éloge, qui n'en

est pas moins vrai.

Les idées philosophiques dont parle Montesquieu sont assez peu

déterminées. Voici sa définition de la liberté: «La liberté, dit-il,

consiste à pouvoir faire ce qu'on doit vouloir, et à n'être pas

contraint de faire ce qu'on ne doit pas vouloir[69].» Cette définition

est très juste; mais il en conclut que «la liberté est le droit de

faire tout ce que permettent les lois.» C'est là restreindre beaucoup

le sens du mot «liberté». Il est vrai que je ne suis pas libre si je

ne puis pas faire ce que les lois permettent, ou forcé de faire ce

qu'elles n'ordonnent pas; il est vrai aussi que c'est une fausse

liberté de pouvoir faire ce que la loi défend: car si les autres

peuvent en faire autant, c'est l'anarchie; si je le puis seul, c'est

l'arbitraire. Mais il ne s'ensuit pas qu'obéir à la loi et rien qu'à

loi soit toute la liberté: car la loi peut être tyrannique. Il est

très vrai encore que la liberté consiste «à pouvoir faire ce que l'on

doit vouloir;» mais la loi peut précisément m'interdire ce que je dois

vouloir. Par exemple je dois vouloir honorer Dieu selon ma conscience.

Si la loi m'ordonne de l'honorer selon la conscience du prince,

suis-je libre? J'avoue que c'est un gouvernement arbitraire que celui

qui ne juge pas selon la loi; mais un gouvernement où l'on n'obéirait

qu'à la loi ne serait pas pour cela un gouvernement libre: car il

s'agit de savoir par qui la loi est faite, et comment elle est faite.

L'erreur de Montesquieu vient de ce que, comme presque tous les

publicistes de son temps, il fait dériver le droit de la loi, au lieu

de faire dériver la loi du droit.

[69] L. VI, c. III.

La liberté civile, dans son vrai sens, c'est le droit que nous avons

d'user de nos facultés comme nous l'entendons, en tant qu'elles ne

portent pas atteinte au même droit chez les autres hommes, réserve

faite d'ailleurs des sacrifices nécessaires à la sûreté commune. La

liberté politique, c'est la garantie ou l'ensemble de garanties par

lesquelles chaque individu et le peuple en masse est assuré, autant

qu'il est possible, que la liberté naturelle sera sauvegardée par les

lois de l'État.

Ces définitions une fois posées, voyons ce que c'est, selon

Montesquieu, qu'une constitution libre. Une constitution est libre,

lorsque nul ne peut y abuser du pouvoir. Mais pour cela, il est

nécessaire que le pouvoir ne soit pas sans limites: car tout homme qui

a du pouvoir est porté à en abuser. Ainsi, dans une constitution

libre, _le pouvoir arrête le pouvoir_. Tel est le principe de

l'équilibre et de la pondération des pouvoirs, dont il a été si

souvent question en politique, depuis Montesquieu.

Mais pour que le pouvoir puisse arrêter le pouvoir, il faut évidemment

qu'il y ait plusieurs pouvoirs dans l'État. De là la théorie des trois

pouvoirs[70].

[70] L. XI, c. VI.

Aristote, le premier, a distingué trois fonctions dans le gouvernement

de la société, et c'est à lui que revient la célèbre division des

trois pouvoirs ou puissances, que Locke a reproduite et Montesquieu

après lui: la puissance exécutive, la puissance législative et la

puissance de juger. Montesquieu n'a donc pas créé cette théorie; mais

ce qui lui appartient, c'est d'avoir montré dans la séparation des

pouvoirs la première garantie, et dans leur distribution la vraie

mesure de la liberté. C'est là le principe qu'il a découvert dans

l'examen de la constitution d'Angleterre, principe ignoré avant lui de

tous les publicistes, et qui est resté depuis acquis à la science

politique.

Si celui qui exécute les lois dans un État fait en même temps les

lois, il n'y a point de liberté, car il peut faire des lois

tyranniques pour les exécuter tyranniquement. Que si la puissance

exécutive veut s'emparer des biens ou d'une partie des biens des

sujets, elle déclarera par la loi que ces biens convoités sont à elle,

et par la force dont elle dispose pour l'exécution, elle s'en

emparera. Elle peut enlever ainsi aux citoyens leur liberté et même

leur vie, et cela en vertu de la constitution, à moins que le respect

des lois fondamentales, les moeurs, la prudence du chef ne s'y

opposent, et alors le citoyen peut être libre en fait, mais la

constitution n'assure pas sa liberté. Cela n'est pas moins évident, si

l'on accorde à la puissance législative la force de l'exécution, cette

puissance fût-elle élue par le peuple, fût-elle le peuple lui-même.

Le peuple, en corps, peut menacer par ses lois et par sa force la

sûreté de chacun, et, dans un tel État, la multitude est puissante,

mais personne n'est tranquille: car on ne peut jamais s'assurer que

l'on ne sera pas bientôt dans le nombre de ceux que menace la

puissance du peuple. La sûreté des citoyens n'est assurée que par la

séparation des deux puissances. La puissance législative s'oppose à

l'exécutive et lui trace le cercle de son action; à son tour, la

puissance exécutive empêche par son véto les entreprises despotiques

de la législative; en un mot, le pouvoir arrête le pouvoir: c'est le

secret des constitutions libres.

Mais le plus grand danger de la liberté serait que la puissance de

juger fût unie à l'une des deux autres puissances, et surtout à toutes

les deux. Dans ce cas, le magistrat a, comme exécuteur des lois, la

puissance qu'il s'est donnée comme législateur. «Il peut ravager

l'État par ses volontés générales; et, comme il a encore la puissance

de juger, il peut détruire chaque citoyen par ses volontés

particulières.» Il résulte de là que la justice, cette puissance si

sacrée parmi les hommes, doit être confiée à une magistrature

indépendante tirée du corps même des citoyens, se confondant avec eux,

et qui, n'ayant aucun intérêt au pouvoir, n'en a pas à l'iniquité.

Le pouvoir législatif doit être ou le peuple ou une émanation du

peuple: car dans un État libre, «tout homme qui est censé avoir une

âme libre, doit être gouverné par lui-même[71]». S'il ne se gouverne

pas immédiatement lui-même, il doit se gouverner par ses

représentants, et par conséquent les choisir. «Tous les citoyens, dit

Montesquieu, doivent donner leur voix pour choisir les représentants,

excepté ceux qui sont dans un tel état de bassesse qu'ils sont réputés

n'avoir point de volonté propre.»

[71] L. XI, c. VI.

En face du pouvoir législatif est l'exécutif, qui doit avoir, pour

arrêter les entreprises injustes du pouvoir législatif, une certaine

part à ce pouvoir, non pas une part directe et positive, mais une

part indirecte et négative, non pas la faculté de statuer, ce qui

confondrait les attributions des puissances, mais la faculté

d'empêcher: distinction qui a produit tant d'orages au commencement de

notre Révolution. Le pouvoir exécutif doit être libre dans son action,

ce qui est l'essence de l'exécution, mais ses actes sont soumis à

l'appréciation du pouvoir législatif; car, faire des actes contraires

aux lois, c'est pour ainsi dire porter des lois: c'est donc un

empiètement sur l'autorité législative, et celle-ci en est juge. La

personne en qui est le pouvoir exécutif doit être une pour la

promptitude des entreprises, et de plus elle doit être hors

d'atteinte; car, si le législateur pouvait la juger et la détruire, il

serait tout-puissant, et il n'y aurait plus de limites, ni par

conséquent de liberté. Mais comme il faut une sanction, les agents du

pouvoir irresponsable sont responsables à sa place. Un pouvoir un et

irresponsable est une monarchie. Le pouvoir exécutif doit donc être

entre les mains d'un monarque.

Entre le pouvoir exécutif ou le roi, et le pouvoir législatif ou le

peuple, pouvoirs contraires qui s'observent et se menacent

continuellement, il y a une puissance moyenne qui les unit et les

modère.

Quelle est cette puissance? _A priori_, il semble que ce devrait être

la puissance _judiciaire_, puisque nous avons reconnu trois pouvoirs,

l'exécutif, le législatif et le judiciaire. Cependant Montesquieu nous

dit: «Des trois puissances dont nous avons parlé, celle de juger est

en quelque sorte _nulle_, il n'en reste que deux». Que veut dire ici

cette expression étrange, que la puissance judiciaire est _nulle_?

Faut-il croire que Montesquieu a entendu par là que le pouvoir

judiciaire n'est qu'une partie du pouvoir exécutif, et qu'il se

confond avec lui? Non, car rien ne serait plus opposé au principe de

la séparation des pouvoirs, qui est la doctrine fondamentale de

Montesquieu. La pensée précédente s'explique par un autre passage de

l'_Esprit des lois_. Il veut dire que le pouvoir de juger ne doit pas

être confié à un sénat permanent, à un corps spécial, mais «à des

personnes tirées du corps du peuple,» c'est-à-dire à ce qu'on appelle

le _jury_. «De cette façon la puissance de juger, si terrible pour

les hommes, n'étant attribuée ni à un certain état ni à une certaine

profession, devient pour ainsi dire _invisible_ et _nulle_. On n'a

point continuellement des juges devant les yeux, et l'on craint la

magistrature, sinon les magistrats[72].»

[72] Cette ingénieuse et exacte explication d'un passage obscur,

très important dans le système de Montesquieu, a été donnée par

l'auteur d'un Mémoire couronné par l'Institut sur la _Séparation

des pouvoirs_ (voir le rapport de M. Aucoc sur le concours relatif

à la _Séparation des pouvoirs_, extrait des _Comptes rendus de

l'Académie des sciences morales et politiques_, 1879).

La puissance judiciaire étant ainsi écartée de la balance des

pouvoirs, il faut une autre puissance intermédiaire entre la

législative et l'exécutive.

Cette puissance se compose de ceux qui, ayant des privilèges dans

l'État, privilèges dont Montesquieu, à la vérité, ne nous donne pas la

raison, doivent avoir le moyen de les conserver et d'empêcher qu'on

n'y porte atteinte. «La part qu'ils auront à la législation doit être

proportionnée aux avantages qu'ils ont dans l'État, et ils auront le

droit d'arrêter les entreprises du peuple, comme le peuple a le droit

d'arrêter les leurs.» Ils devront ainsi partager la puissance

législative et former un corps intermédiaire intéressé d'une part

contre le monarque, à la défense des libertés, de l'autre contre le

peuple, à la défense des prérogatives du monarque, et assurer ainsi la

stabilité des deux principes élémentaires de la constitution.

Montesquieu résume de cette manière ce savant mécanisme: «Le corps

législatif étant composé de deux parties, l'une enchaînera l'autre par

sa faculté mutuelle d'empêcher. Toutes les deux seront liées par la

puissance exécutive, qui le sera elle-même par la législative.»

Montesquieu prévoit la principale objection à ce beau système: «Ces

trois puissances, dit-il, devraient former un repos ou une inaction;

mais, comme par le mouvement nécessaire des choses elles seront

contraintes d'aller, elles seront forcées d'aller de concert.» Réponse

spécieuse à une spécieuse objection.

Telle est la célèbre théorie de la constitution d'Angleterre, théorie

sur laquelle nous voulons présenter quelques réflexions. Il faut se

garder ici d'une facile confusion. Il y a trois sortes de

gouvernements, et il y a trois sortes de pouvoirs dans le

gouvernement: ce sont deux choses très différentes. Le gouvernement

est républicain, ou aristocratique, ou monarchique, selon que le

peuple, ou les nobles, ou le roi gouvernent. Chacun de ces

gouvernements est bon ou mauvais; on peut préférer l'un à l'autre et

préférer à chacun d'eux la combinaison des trois. Cette dernière idée

est celle que l'on trouve en germe dans Aristote, que Cicéron a

développée après Polybe, et Machiavel après Cicéron. Nous la

retrouvons ici dans l'analyse du gouvernement anglais; mais elle n'est

pas l'idée fondamentale de la théorie, elle ne vient qu'en seconde

ligne. La base de la théorie de Montesquieu n'est pas la distinction

des gouvernements, mais la distinction des pouvoirs; non pas la

combinaison des trois formes de gouvernement, mais la séparation des

trois pouvoirs. Les trois pouvoirs sont-ils réunis, c'est le

despotisme; séparés, c'est la liberté. Or, la constitution

d'Angleterre est fondée sur la séparation des pouvoirs; elle est donc

une constitution libre.

On voit qu'il ne faut pas confondre la théorie de la séparation des

pouvoirs avec la théorie des gouvernements mixtes: car il peut y avoir

séparation des pouvoirs dans un gouvernement simple, comme aux

États-Unis; et il peut se faire que les pouvoirs soient confondus dans

un gouvernement mixte, comme à Rome, où le sénat participait à la fois

à l'exécution et au pouvoir législatif, où le peuple avait en même

temps la puissance de faire des lois et la puissance de juger.

Ce qui me paraît incontestable dans la théorie de Montesquieu, c'est

le principe de la séparation des pouvoirs. Que le pouvoir judiciaire

doive être nécessairement indépendant, c'est ce qui saute d'abord aux

yeux de tout le monde. On ne peut rien dire de plus fort que ces

paroles: «Si la puissance de juger était jointe à la législative, le

pouvoir sur la vie et la liberté des citoyens serait arbitraire, car

le juge serait législateur; si elle était jointe à la puissance

exécutrice, le juge pourrait avoir la force d'un oppresseur.» Ainsi,

c'est déjà un premier principe du gouvernement modéré de laisser le

pouvoir judiciaire absolument indépendant du pouvoir souverain. Mais

est-il nécessaire que le pouvoir exécutif soit séparé du législatif?

Il le faut sans doute; car, si celui qui a la force fait les lois, qui

peut l'empêcher de les faire comme il l'entend, c'est-à-dire

tyranniques et oppressives? Est-ce le pouvoir législatif qui est en

possession de la force, le résultat est le même.

Mais, disent les partisans de la démocratie extrême, le peuple, à

titre de souverain, doit avoir à la fois le pouvoir exécutif et le

pouvoir législatif, et il est impossible qu'il en abuse, puisqu'il est

composé de tous les citoyens; or nul ne se fait d'injustice à

soi-même. Je réponds que le peuple peut certainement être injuste et

oppresseur, qu'il peut faire des lois tyranniques contre la minorité,

contre les riches, contre les citoyens distingués, contre tel ou tel

culte qui lui déplaît. Ce n'est donc pas une garantie satisfaisante de

liberté que le pouvoir absolu du peuple. «Il ne faut pas confondre le

pouvoir du peuple avec la liberté du peuple», dit Montesquieu, et rien

n'est plus sensé. Or si l'on admet que le peuple peut, à titre de

législateur, faire des lois injustes, les mêmes raisons qui valent

contre la réunion des deux pouvoirs entre les mains d'un monarque,

valent aussi contre la réunion de ces deux pouvoirs dans les mains du

peuple. Je ne veux point dire que le pouvoir exécutif ne doive pas

émaner du peuple: mais le peuple ne doit pas exercer lui-même et

directement ce pouvoir. Il faut remarquer, d'ailleurs, que le peuple,

surtout dans les États modernes, ne fait plus la loi directement, mais

par des assemblées. Si vous mettez le pouvoir exécutif entre les mains

d'une assemblée, qui empêche cette assemblée de se changer en

oligarchie et de se prolonger indéfiniment, comme le Long Parlement

d'Angleterre? Ajoutez encore que l'assemblée elle-même ne peut pas

exercer directement le pouvoir exécutif; elle le fait par des comités.

Mais ces comités deviennent les véritables souverains; ils dictent les

lois à l'assemblée, qui n'est plus que leur instrument; et c'est

encore l'oligarchie. Je n'ai pas à rechercher comment, dans les

démocraties, le pouvoir exécutif doit être constitué pour pouvoir être

séparé du pouvoir législatif, et en être indépendant sans lui être

supérieur; mais il est certain que, même dans ce cas, il faut encore

séparer les pouvoirs.

Une objection très fréquente contre la séparation des pouvoirs est

celle-ci: Ou les trois pouvoirs de l'État marchent d'accord, ou ils

sont en dissentiment. S'ils marchent d'accord, ils forment une unité,

leur action est souveraine et absolue et ils peuvent abuser du pouvoir

tout aussi bien qu'un monarque, tout aussi bien que le peuple

lui-même. Supposez, en effet, un pays protestant et libre, tel que

l'Angleterre ou la Suède; ne peut-il pas arriver que le roi, les

chambres, les tribunaux, tous les corps publics soient tous d'accord

pour opprimer les catholiques? Où est la garantie pour la liberté? Si,

au contraire, on suppose les pouvoirs en dissentiment, il n'y aura pas

d'action; les tiraillements gêneront l'exécution: la jalousie

réciproque des pouvoirs les empêchera de s'entendre pour faire le

bien. Ce sera l'immobilité, ou l'anarchie.

Je réponds à cette objection qu'il n'y a pas de principe politique qui

soit en état de rendre impossibles tous les abus qui peuvent naître

des constitutions humaines. Le principe de la séparation des pouvoirs

n'a pas cette portée ni cette efficacité. Il empêche certains abus,

mais non pas tous les abus; il empêche certaines oppressions, mais non

pas toutes les oppressions. Par exemple, il rend impossible le

despotisme du pouvoir exécutif par l'intérêt contraire du pouvoir

législatif, et le despotisme de celui-ci par l'intérêt contraire de

celui-là, et enfin le despotisme du pouvoir judiciaire par sa

séparation d'avec les deux autres. Mais, s'ils s'entendent tous les

trois pour exercer en commun un même despotisme, il est certain que le

principe même de la séparation des pouvoirs n'offre pas de garantie

contre cet abus. Mais remarquez que, dans ce cas, ce ne peut être

qu'un petit nombre d'intérêts qui soient blessés. Car (à moins que la

constitution ne soit corrompue) il est impossible que la grande

majorité des intérêts les plus généraux ne soit pas représentée dans

la réunion des trois pouvoirs. Ainsi l'oppression ne peut être que

limitée, et sur des points très circonscrits. D'ailleurs, dans un pays

constitué de cette manière, il y a toujours en dehors des pouvoirs

publics un pouvoir moral, invisible, qui tend incessamment à se

transformer, sous l'influence de la liberté d'examen: c'est l'opinion.

Or l'opinion exprimée par la presse, voilà la dernière garantie de la

liberté, lorsque la constitution elle-même n'en offre plus.

Mais je prends l'hypothèse contraire, celle où les pouvoirs, se

défiant l'un de l'autre et se surveillant mutuellement, ne réussissent

pas à s'entendre: de là les conflits, les tiraillements, les

ralentissements des affaires, et enfin les crises politiques, qui

ôtent toute sécurité aux esprits, aux intérêts, aux personnes. Je

réponds encore à cette objection qu'aucune machine politique ne peut

remédier à tout, suppléer à tout, tout prévenir et tout empêcher. Un

gouvernement ne peut vivre que par la bonne volonté et par l'amour de

ceux qui le soutiennent. Supposé que cet amour fasse défaut, et que

les corps politiques mettent leur intérêt au-dessus de l'amour du

pays, il est évident que la moindre discussion dégénérera en

déchirement, et que l'État sera à chaque instant menacé de périr par

la guerre civile. Mais je ne connais aucun principe de gouvernement

qui puisse tenir lieu de l'amour du pays. Supposez, au contraire (et

c'est ce qu'il faut supposer), que les divers pouvoirs publics aiment

assez leur pays pour ne pas le sacrifier à leur orgueil ou à leur

ambition, les résistances seront bien un ralentissement, mais non une

dissolution de la machine. Or dire que ces résistances forment un

ralentissement dans le mouvement des affaires, ce n'est pas une

objection au système: car c'est précisément ce résultat que l'on veut

obtenir. Le ralentissement dans les affaires humaines, ce n'est pas un

mal, c'est un bien: car c'est la réflexion, le sang-froid, l'examen,

par conséquent beaucoup de chances pour la vérité, et beaucoup contre

l'erreur. De plus, la résistance, qui irrite, il est vrai, quand elle

est poussée à l'extrême imite, inquiète et arrête lorsqu'elle-même

sait s'arrêter à temps. Il y a dans cette lutte réciproque un moyen de

lumière pour l'un et pour l'autre pouvoir, et une limite à leurs

empiètements réciproques.

Ainsi la séparation des pouvoirs demeure, à notre avis, la condition

indispensable des gouvernements libres. Mais il faut, en théorie, s'en

tenir à ce principe général, sans vouloir préciser en particulier de

quelle manière les pouvoirs peuvent être divisés et distribués. Car il

y a là mille combinaisons diverses, qui dépendent des circonstances et

de l'état des esprits. De plus, il ne suffit pas de séparer les

pouvoirs, il faut les unir et les accorder. Il ne suffit pas de donner

des garanties à la liberté, il faut des moyens pour l'action; car un

gouvernement n'est pas seulement fait pour l'examen des questions, il

l'est encore pour la solution. De plus, la nécessité même de

l'indépendance des pouvoirs exige que chacun ait une certaine part

dans l'action de l'autre. Si le pouvoir législatif ne peut rien sur

l'exécutif, celui-ci rendra le premier tout à fait vain; si l'exécutif

ne peut rien sur le législatif, celui-ci s'emparera de l'exécutif. On

voit quelles sont les complications pratiques du problème: je n'ai

voulu insister que sur le principe.

Mais considérons maintenant la théorie de Montesquieu par un autre

côté, que l'on a souvent confondu avec celui-là. Remarquons d'abord

que lorsque Montesquieu distingue trois pouvoirs, il parle du pouvoir

exécutif, du législatif et du judiciaire. Puis il dit que «de ces

trois puissances, celle de juger est en quelque façon nulle». Il n'en

reste donc que deux, l'exécutive et la législative. Or, selon

Montesquieu, le pouvoir exécutif, pour être fort et indépendant, doit

être entre les mains d'un monarque. D'un autre côté, pour que le

pouvoir législatif défende la sûreté et la liberté de tous, il faut

qu'il soit composé de tous ou élu par tous, c'est-à-dire par le

peuple. Voilà donc le peuple et le monarque en présence. Cette

opposition appelle un médiateur, garantie commune et commune limite

des droits et des pouvoirs du peuple et du roi. Ce médiateur, c'est la

noblesse. Voilà donc trois nouveaux pouvoirs: le roi, les nobles et le

peuple; et il faut distinguer ces trois pouvoirs de ceux que nous

avons déjà nommés: l'exécutif, le législatif et le judiciaire. Il y a

là une confusion de termes qu'il est important de démêler, lorsque

l'on parle de la théorie des trois pouvoirs. Qu'entend-on par pouvoir?

Est-ce dans le premier sens, est-ce dans le second que l'on prend

cette expression? Dans le premier sens, il y a trois pouvoirs, même

dans une république, quand ils sont convenablement séparés; ainsi, la

séparation des pouvoirs est le principe de la constitution américaine,

comme de la constitution anglaise. Dans le second, il n'y a trois

pouvoirs que dans la monarchie mixte, c'est-à-dire dans une forme

particulière de gouvernement. Il me semble qu'on n'a pas suffisamment

remarqué la différence de ces deux théories, que Montesquieu a fondues

ensemble avec beaucoup d'habileté, mais qui n'en sont pas moins

essentiellement distinctes. Nous avons examiné la première de ces

théories, examinons la seconde.

On a dit que tous les plus grands esprits avaient été partisans de

cette forme de gouvernement, composée des trois formes élémentaires:

monarchie, aristocratie et démocratie. Cela est vrai, mais cependant

avec quelques restrictions. Platon, par exemple, dit bien qu'il faut

réunir l'autorité et la liberté, et former une constitution moyenne

avec les deux constitutions mères; mais il ne parle que de la

monarchie et de la démocratie et ne dit rien de l'aristocratie.

Aristote admire, il est vrai, cet équilibre dans le gouvernement de

Sparte et de Carthage. Mais lui-même, lorsqu'il propose une forme de

gouvernement, ne choisit pas ce modèle, et sa république est une

véritable démocratie, avec l'esclavage. Polybe a repris cette pensée

et l'a heureusement appliquée à l'intelligence de la constitution

romaine. Mais nous avons déjà remarqué qu'à Rome le pouvoir

monarchique manquait complètement; car c'est changer le sens des

termes que d'appeler du nom de monarchie le pouvoir annuel et divisé

du consulat. De Polybe, cette théorie a passé à Cicéron, qui n'y a

rien changé. Tacite l'a jetée en passant dans ses Annales; saint

Thomas, sans la bien comprendre, l'a reproduite à son tour; Machiavel

l'a empruntée de nouveau à Polybe et à Cicéron; mais ce n'est chez

lui qu'une réminiscence sans portée: tout son esprit et toute son âme

sont pour les gouvernements simples, monarchie ou démocratie. Au XVIe

siècle, cette théorie est un lieu commun de la politique. Érasme est

trop cicéronien pour ne pas l'adopter. Bellarmin l'emprunte à saint

Thomas, et en trouve une admirable application dans le gouvernement de

l'Église catholique. Les démocrates protestants, quand ils sont au

bout de leurs attaques révolutionnaires et qu'il faut proposer quelque

chose, en reviennent à cette doctrine. Bodin, au contraire, la combat

énergiquement, et dit qu'il faut mélanger les principes et non les

formes de gouvernement. Enfin, ce lieu commun avait perdu tout son

sens à force d'être reproduit, lorsque Montesquieu l'a rajeuni, l'a

renouvelé et lui a donné une vie inattendue en l'associant au principe

nouveau de la séparation des pouvoirs.

Que conclure de ce rapide historique de la question? Que tous les

esprits sages avaient toujours compris la nécessité d'un gouvernement

tempéré, mais qu'avant Montesquieu aucun n'avait indiqué avec autant

de précision l'union de l'hérédité monarchique, du privilège

aristocratique et du droit populaire, comme la combinaison la plus

nécessaire à la liberté. Or c'est là qu'est la question. Qu'un

gouvernement doive être tempéré, pondéré, je l'admets: car ce

principe, c'est le principe même de la séparation des pouvoirs. Mais

doit-il être précisément pondéré de telle ou telle manière; et si tel

élément, soit monarchique, soit aristocratique, fait défaut,

s'ensuit-il qu'il ne puisse pas être libre?

Je crois que la théorie de Montesquieu trop prise à la lettre conduit

à cette alternative, ou de changer le sens des mots, et d'appeler

monarchie, aristocratie, ce qui n'est ni l'un ni l'autre, ou bien de

prétendre que la liberté ne peut exister que dans une certaine

situation sociale, qui peut très bien ne pas se rencontrer et qui ne

se rencontrera peut-être qu'une seule fois dans l'histoire.

En effet, jugez, à la lumière de cette théorie, soit le gouvernement

romain, soit le gouvernement des États-Unis, vous devez appeler

monarchie le consulat ou la présidence. Or le consulat ne ressemble

guère à la monarchie, et la présidence, qui s'en rapproche un peu

plus, n'est elle-même qu'une image très éloignée et très affaiblie de

la royauté; car il est évident que l'hérédité, ou tout au moins le

pouvoir à vie est le caractère essentiel de la royauté. Ce sont

pourtant là de grands exemples de gouvernements libres et de

gouvernements tempérés. De même, vous trouverez quelque image de

l'aristocratie dans le sénat des États-Unis; mais cette aristocratie

ressemblera à la noblesse comme la présidence à la royauté,

c'est-à-dire n'y ressemblera pas du tout. Le privilège est le

véritable caractère politique de l'aristocratie. Une aristocratie qui

n'a pas de privilèges, qui n'est que la supériorité du mérite, de

l'âge et de l'expérience, n'est pas une aristocratie: c'est simplement

la vraie démocratie.

Il est vrai que le gouvernement anglais donne raison à la théorie de

Montesquieu. Mais ce gouvernement peut-il se reproduire à volonté? Y

a-t-il toujours dans un pays, à un moment donné, une famille avec une

situation historique assez grande et assez populaire pour former une

monarchie? Y aura-t-il toujours les éléments suffisants d'une

aristocratie véritable? Si ces éléments ne sont pas donnés par la

réalité, faut-il les créer artificiellement? Une création artificielle

de forces politiques peut-elle réussir? Si l'on ne peut pas créer

artificiellement ces forces, est-il donc impossible d'y suppléer? Un

pays est-il condamné à n'être jamais libre, parce que telles

conditions particulières ne s'y rencontrent pas?

Allons plus loin. Quel est le fond de la constitution anglaise? C'est

l'aristocratie, c'est une aristocratie qui consent à être gouvernée

par un roi, et à faire la part aux besoins du peuple. Grande

aristocratie, sans aucun doute; mais enfin, voici la question: faut-il

absolument une noblesse dans un pays libre? La liberté politique ne

peut-elle s'acheter que par l'inégalité sociale? Il est difficile de

le croire. Si la raison fait désirer à l'homme la liberté politique,

la même raison lui fait désirer aussi l'égalité civile. Il serait trop

étrange que le privilège fût un principe de liberté, et l'égalité de

droits un principe de servitude.

Si l'on reconnaît, ce qui nous paraît incontestable, que la société

civilisée marche partout vers l'abolition des privilèges et que le

travail d'égalité dans les lois et dans les moeurs ne cesse pas de se

faire, il y aura lieu de se poser la question autrement que n'a fait

Montesquieu. Car il regarde comme indispensable aux gouvernements

libres un élément qui va sans cesse en s'amoindrissant. Il en

résulterait que la liberté elle-même devrait devenir de plus en plus

difficile, et à la fin impossible, à mesure que l'égalité

augmenterait. C'est là une conséquence qu'il est difficile d'admettre.

LES DOCTRINES SOCIALES.--Quoique les théories politiques soient la

partie la plus célèbre et la plus importante de l'_Esprit des lois_,

ce serait rendre à Montesquieu une infidèle justice que de ne pas

signaler les grands services qu'il a rendus à la cause de l'humanité,

les réformes qu'il a provoquées, les abus qu'il a combattus. Sur ce

terrain, où est l'honneur de son siècle, Montesquieu ne le cède à

aucun de ses contemporains, pas même à Voltaire. On peut même dire

qu'il l'a devancé: car déjà dans les _Lettres persanes_ il demandait

l'adoucissement des peines et la tolérance religieuse. Il développe

les mêmes idées dans l'_Esprit des lois_.

En premier lieu, au nom de ses principes et de l'expérience, il

proteste contre la barbarie dans les peines[73]. «La sévérité, dit-il,

et il entend par là la sévérité extrême, convient plus au gouvernement

despotique, qui agit par la terreur, qu'aux gouvernements monarchique

ou républicain, qui agissent par l'honneur et par la vertu.» Dans ces

gouvernements, il est clair que la honte doit être plus puissante que

la peine: car la honte étant impuissante, la peine l'est également.

Dans les bons gouvernements, il vaut mieux prévenir que punir, et en

punissant employer une certaine douceur, plus analogue au principe du

gouvernement. La sévérité des peines est contraire à la liberté, et

avec la liberté les peines s'adoucissent. Les peines cruelles sont

inutiles, car l'imagination s'y habitue. D'ailleurs, dans les États

modérés, la perte de la vie est plus cruelle que dans les États

malheureux les plus affreux supplices. A force d'augmenter la sévérité

des peines, on ôte le ressort du gouvernement, et l'abus des supplices

ne fait qu'y rendre les hommes indifférents, et dans bien des cas

assurer l'impunité du criminel. On ne voit point que la dureté dans

les lois est un plus grand mal que les maux qu'on veut punir: car elle

corrompt le principe même de l'État. Le mal partiel peut se guérir; le

mal qui atteint la racine est incurable. Montesquieu, dans ses beaux

chapitres sur la douceur des peines, se garde bien d'attaquer les lois

de sa patrie: car il n'a point, comme il le dit, l'esprit

désapprobateur; mais il est évident qu'en associant la cruauté des

peines au principe des gouvernements despotiques, il invitait les

gouvernements modérés à faire disparaître la barbarie de leurs codes.

Il ne consacre que quelques lignes à la torture, mais elles en disent

assez; par un tour particulier de son génie, il pénètre au fond des

choses en paraissant les effleurer. «Nous voyons, dit-il, aujourd'hui,

une nation très bien policée la rejeter sans inconvénient. Elle n'est

donc pas nécessaire de sa nature.--J'allais dire qu'elle pouvait

convenir dans le gouvernement despotique, où tout ce qui inspire la

crainte entre plus dans les ressorts des gouvernements, j'allais dire

que les esclaves chez les Grecs et les Romains... Mais j'entends la

voix de la nature qui crie contre moi[74].» On a pensé que Montesquieu

avait presque voulu justifier la torture par ces paroles, et qu'il ne

s'était arrêté que par une sorte de honte. Mais dire que la torture

peut convenir au despotisme, est-ce justifier la torture, ou flétrir

le despotisme? Dire qu'elle est une des conséquences de l'esclavage,

est-ce justifier la torture, ou flétrir l'esclavage?

[73] L. VI, c. IX et c. XII. Comparez _Lettres persanes_, lettre

LXXX.

[74] L. VI, c. XVII.

L'esclavage est la question que Montesquieu a traitée avec le plus de

force, de profondeur et d'éclat[75]. Grotius fondait le droit de

l'esclavage sur un prétendu droit de guerre qui autorise le vainqueur

à tuer son prisonnier. Sa vie lui appartient, à plus forte raison sa

liberté; le réduire à l'esclavage, c'est lui faire grâce. Montesquieu

répond: «Il n'est pas permis de tuer dans la guerre, sauf le cas de

nécessité; mais dès qu'un homme en a fait un autre esclave, on ne peut

pas dire qu'il ait été dans la nécessité de le tuer, puisqu'il ne l'a

pas fait.» La conséquence tombe avec le principe; il reste seulement

le droit de retenir le vaincu prisonnier pour se garantir de ses

entreprises (conséquence inévitable du malheureux droit de guerre),

mais non pas d'asservir et d'approprier à notre usage celui qui est

notre égal par le droit de la nature. On fonde encore l'esclavage sur

un prétendu contrat, une sorte de trafic. L'homme libre, dit-on, peut

se vendre. Montesquieu répond admirablement: «La vente suppose un

prix; l'esclave se vendant, tous ses biens entreraient dans la

propriété du maître, le maître ne donnerait rien, et l'esclave ne

recevrait rien...» En outre, «la liberté de chaque citoyen est une

partie de la liberté publique». On rapporte aussi l'origine de

l'esclavage à la naissance: le fils d'esclave naît esclave; car le

père ne peut lui communiquer que sa propre qualité. «Mais si un homme

n'a pu se vendre, encore moins a-t-il pu vendre son fils qui n'était

pas né. Si un prisonnier de guerre ne peut être réduit en servitude,

encore moins ses enfants.» Enfin Montesquieu observe que toutes les

lois sociales sont faites en faveur de ceux mêmes qu'elles frappent.

Elles punissent la violation du droit, cela est vrai; mais elles

protégeaient le droit dans la personne même de celui qui les viole. Au

contraire, la loi de l'esclavage est toujours contre l'esclave, jamais

pour lui. Si l'on dit que l'esclavage assure la subsistance de

l'esclave, il ne faudrait l'entendre que des hommes incapables de

gagner leur vie par leur travail. Mais on ne veut pas de ces

esclaves-là. L'esclavage, en un mot, ou ce droit qui rend un homme

tellement propre à un autre homme, qu'il est le maître absolu de sa

vie et de ses biens, n'est pas bon par sa nature[76].

[75] L. XV, c. II.

[76] L. XV, c. I.

Montesquieu avait discuté par le raisonnement l'esclavage en général;

mais il fallait attaquer par des armes plus vives et plus perçantes

une coutume que soutenaient tant d'intérêts et dont l'éloignement

adoucissait l'horreur à l'imagination. A la discussion il substitua

l'ironie, non l'ironie douce de Socrate, non pas l'ironie trop souvent

glacée de Voltaire, mais une ironie sanglante et en même temps

touchante, parce qu'elle part du coeur. «Le sucre serait trop cher,

dit Montesquieu, si l'on ne faisait travailler la plante qui le

produit par des esclaves... Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les

pieds jusqu'à la tête, et ils ont le nez si écrasé, qu'il est presque

impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l'esprit que

Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme

bonne, dans un corps tout noir... Une preuve que les nègres n'ont pas

le sens commun, c'est qu'ils font plus de cas d'un collier de verre

que de l'or, qui, chez des nations policées, est d'une si grande

conséquence... De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on

fait aux Africains; car, si elle était telle qu'ils le disent, ne

serait-il pas venu à la tête des princes d'Europe, qui font entre eux

tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la

miséricorde et de la pitié[77]?» Grandes et généreuses paroles, qui

font honneur à la raison et au coeur dont elles sont sorties, au

siècle où elles ont pu être prononcées, à la liberté qui les a

inspirées, aux peuples enfin qui ont essayé à leurs risques et périls

de réaliser ce noble voeu!

[77] L. X, c. V.

Enfin, Montesquieu, à qui rien d'humain n'était étranger, eut aussi,

comme tous les grands écrivains ses contemporains, de fortes paroles

contre l'intolérance religieuse. Faire de la religion une arme de

mort, forcer ce qu'il y a au monde de plus libre, la conscience;

épouvanter pour convertir, et, par une fraternité sanglante, faire le

salut des hommes en les assassinant, telle était la violente politique

que la superstition et l'abus de la domination avaient substituée à la

politique de douceur et à la morale de pardon qui respire dans

l'Évangile. Elle régnait encore, quoique affaiblie, dans le XVIIIe

siècle. Montesquieu oppose à ces pratiques insensées la prudence du

politique et la compassion de l'homme. «Tolérer une religion, dit-il,

ce n'est pas l'approuver[78].» Dans un État qui repose sur l'unité et

la paix, s'il y a plusieurs religions, il faut qu'elles se tolèrent,

c'est-à-dire qu'elles vivent en paix. «Car il ne suffit pas qu'un

citoyen n'agite pas l'État, il faut encore qu'il ne trouble pas un

autre citoyen.» Les disputes des religions, leurs proscriptions

mutuelles déchirent l'État et, au lieu d'une émulation de bonnes

moeurs et de bons principes, en font une lutte de tyrannie. Ainsi

parle le politique; voici les paroles de l'homme: il les met dans la

bouche d'un juif de Lisbonne: «Vous prouvez que votre religion est

divine, parce qu'elle s'est accrue par la persécution des païens et le

sang de vos martyrs; mais aujourd'hui, vous prenez le rôle de

Dioclétien, et vous nous faites prendre le vôtre. Nous vous conjurons,

non pas par le Dieu puissant que nous servons, vous et nous, mais par

le Christ que vous nous dites avoir pris la condition humaine pour

vous proposer des exemples que vous puissiez suivre: nous vous

conjurons d'agir avec nous comme il agirait lui-même s'il était encore

sur la terre. Vous voulez que nous soyons chrétiens, et vous ne voulez

pas l'être... Il faut que nous vous avertissions d'une chose, c'est

que si quelqu'un dans la postérité ose jamais dire que dans le siècle

où nous vivons les peuples d'Europe étaient policés, on vous citera

pour prouver qu'ils étaient barbares; et l'idée que l'on aura de vous

sera telle, qu'elle flétrira votre siècle et portera la haine sur tous

vos contemporains[79].»

[78] L. XXV, c. IX.

[79] L. XXV, c. XIII.

Introduire l'équité et l'humanité dans les lois criminelles, abolir

l'esclavage et la traite des noirs, mettre fin aux auto-da-fés et aux

persécutions religieuses, tels sont les trois objets poursuivis avec

passion, défendus avec éloquence, et enfin obtenus de la raison des

peuples et de celle des gouvernements par Montesquieu. Pour la cause

de la tolérance, il a eu sans doute Voltaire pour allié; et cet allié

même a agi de son côté avec tant de persévérance et d'ardeur, qu'il

semble avoir usurpé à lui seul la gloire que Montesquieu doit partager

avec lui; mais quant à l'esclavage, nul n'a donné le signal, si ce

n'est Montesquieu. C'est lui qui a trouvé sur cette question les

arguments les plus forts, les plus pressants, les plus décisifs, qui y

a joint les accents les plus amers et les plus touchants. Que l'on

cherche avant lui un réquisitoire aussi profond et aussi sensé. Le

XVIIe siècle n'avait guère de doutes sur l'esclavage. Bossuet

l'admettait sans hésitation, comme un fait autorisé par l'Écriture.

Locke, il est vrai, le combattait, mais sans beaucoup d'originalité et

de force, et encore le conservait-il dans certains cas. La seule

discussion qui mérite d'être rappelée avant Montesquieu, est celle de

Bodin, au XVIe siècle[80]. Seul dans ce siècle de révolutions, il

avait élevé la voix contre l'esclavage. Quant au moyen âge, accord

unanime en faveur de cette institution, que le christianisme semblait

avoir détruite. Il faut remonter jusqu'aux Pères de l'Église et aux

stoïciens pour trouver une protestation aussi vive que celle du

XVIIIe siècle. Mais les Pères de l'Église, ne s'appuyant que sur

l'égalité religieuse des hommes, admettant au nom du droit humain ce

qu'ils rejetaient au nom du droit mystique et chrétien, n'avaient

point coupé à la racine ce mal corrupteur. C'est ce qui fit que,

malgré les adoucissements de l'esclavage, transformé en servage, tout

était prêt pour une recrudescence de ce fléau, atténué mais non

détruit, lorsque la découverte de l'Amérique et des hommes de couleur

fournit un prétexte à la cupidité, à la superstition et à l'ignorance;

et la voix des docteurs et des théologiens, celle de Las Casas

exceptée, ne s'éleva pas contre cet attentat au droit humain. Il faut

donc le dire, c'est le XVIIIe siècle qui, le premier, a porté à

l'esclavage un coup mortel; c'est Montesquieu qui a eu ce courage et

cet honneur; c'est éclairées par lui, par J.-J. Rousseau et d'autres à

leur suite, que les nations de l'Europe se sont décidées à

s'affranchir de cette tache, et l'ont laissée à l'Amérique[81]. Qu'on

déclame tant qu'on voudra contre la philosophie et ses prétentions

orgueilleuses, on ne lui ôtera par la gloire d'avoir fait ce que ni

les théologiens, ni les jurisconsultes, ni les politiques n'avaient

osé entreprendre avant que la raison publique les y forçât.

[80] Voy. notre _Histoire de la science politique_, l. III, c. IV.

[81] Depuis que ces pages ont été écrites, on sait que l'esclavage

a été aboli aux États-Unis, et le servage en Russie: nouvelles

conquêtes des publicistes du XVIIIe siècle.

J'en dirai autant des réformes dans la pénalité. Là encore,

Montesquieu est novateur, initiateur. La législation était pleine des

vestiges du moyen âge. La cruauté, l'exagération des peines, leur

disproportion avec les délits et entre elles, par qui tous ces restes

d'un temps brutal et barbare avaient-ils été combattus avant

Montesquieu? Quelle voix éloquente les avait signalés aux princes, à

l'Europe, à l'avenir? Plus tard, Voltaire, Beccaria, beaucoup

d'autres, ont repris les vues de Montesquieu, les ont ou développées

ou corrigées; mais l'initiative lui appartient, et ici, comme pour

l'esclavage, il a réussi, il a gagné sa cause. C'est à lui, en grande

partie, que nous devons de vivre sous des lois pénales en harmonie

avec nos moeurs et nos lumières, qui répriment sans avilir, qui

punissent sans opprimer, qui enfin ne troublent pas le sentiment de la

justice en blessant celui de l'humanité.

Il est une dernière question sur laquelle l'auteur de l'_Esprit des

lois_ a jeté encore de ces vues hardies que les problèmes soulevés

depuis lui rendent plus intéressantes aujourd'hui peut-être qu'elles

ne l'étaient de son temps. C'est la question du devoir d'assistance de

l'État par rapport aux misérables[82]. «Un homme n'est pas pauvre,

dit-il, parce qu'il n'a rien, mais parce qu'il ne travaille pas.»

N'est-ce pas là, trente ans avant Smith, le principe de Smith? Dans le

temps où les économistes plaçaient toute la richesse dans la terre,

c'était toute une nouveauté dans la science que de dire: «L'ouvrier

qui a laissé à ses enfants son art pour héritage leur a laissé un bien

qui s'est multiplié à proportion de leur nombre. Il n'en est pas de

même de celui qui a dix arpents de fonds pour vivre et qui les partage

à ses enfants.» Mais, malgré ce travail, les citoyens n'ont pas

toujours ce qu'il faut pour leur subsistance. Il y a des vieillards,

des malades, des orphelins. Montesquieu n'est pas de cette école qui

considère la bienfaisance comme contraire à la saine économie

politique. Mais il ne voit pas non plus le remède à tous les maux dans

une aumône stérile. «Quelques aumônes que l'on fait à un homme nu dans

les rues ne remplissent point l'obligation de l'État, qui doit à tous

les citoyens une subsistance assurée[83], la nourriture, un vêtement

convenable et un genre de vie qui ne soit pas contraire à la santé.»

Mais comment un État remplirait-il ces vastes obligations? «Un État

bien policé tire cette subsistance du fond des arts mêmes: il donne

aux uns les travaux dont ils sont capables, il enseigne aux autres à

travailler, ce qui fait déjà un travail.» Ainsi, c'est dans le travail

ou dans l'apprentissage du travail que Montesquieu voit le remède aux

infortunes naturelles ou passagères que l'âge, les infirmités, les

chômages amènent dans les classes qui travaillent. L'esprit de travail

est plus nécessaire que tous les hôpitaux du monde; ceux-ci, au

contraire, favorisent l'esprit de paresse et augmentent ainsi la

pauvreté générale et particulière. «A Rome, les hôpitaux font que tout

le monde est à son aise, excepté ceux qui travaillent, excepté ceux

qui ont de l'industrie, excepté ceux qui cultivent les arts, excepté

ceux qui ont des terres, excepté ceux qui font le commerce.» Il ne

faut pas tirer de ces paroles la conclusion que Montesquieu favorise

cette doctrine extrême que tout citoyen a le droit d'exiger de l'État

de l'occupation et du travail. Contraire à toutes les opinions

extraordinaires, Montesquieu n'aurait pas plus admis cette doctrine

que celle qui ramène tout à la charité, à la bienfaisance, qui

deviennent, quand elles sont sans contrepoids et employées d'une

manière inopportune, un encouragement à la paresse et une récompense

du vice. Il croit que l'État peut d'une manière générale favoriser le

travail, distribuer certains travaux, donner l'éducation qui conduit

au travail, sans être tenu à quelque chose de plus que ce que permet

la prudence et impose la nécessité. Mais que de pensées perçantes et

hardies dans ces pages perdues au milieu d'un si vaste ouvrage! Qui

eût pu prévoir alors les applications qu'on pouvait faire de paroles

telles que celles-ci: «Henri VIII, voulant réformer l'Église en

Angleterre, détruisit les moines, nation paresseuse par elle-même et

qui entretenait la paresse des autres, parce que, pratiquant

l'hospitalité, une infinité de gens oisifs, gentilshommes et

bourgeois, passaient leur vie à courir de couvents en couvents. Il ôta

encore les hôpitaux où le bas peuple trouvait sa subsistance, comme

les gentilshommes trouvaient la leur dans les monastères. Depuis ces

changements, l'esprit de commerce et d'industrie s'établit en

Angleterre.» On n'aura jamais dit combien Montesquieu fut hardi, sous

les apparences d'une extrême modération.

[82] L. XXIII, c. XXIX.

[83] C'est là un principe bien dangereux, dont Montesquieu ne

voyait pas toutes les conséquences.

Voltaire a consacré à l'_Esprit des lois_ un de ces excellents petits

écrits où brille toute sa sagacité de critique. Les principaux défauts

de ce livre admirable, mais imparfait, y sont indiqués avec cette

justesse de touche et cette finesse de goût qui sont les qualités

originales de Voltaire. Un philosophe distingué du dernier siècle, M.

de Tracy, a consacré aussi à l'examen et à la critique de l'_Esprit

des lois_ un ouvrage solide et instructif qui redresse également avec

bonheur quelques-unes des erreurs de Montesquieu. Mais un commentaire

de l'_Esprit des lois_ devrait-il être une perpétuelle critique de

l'_Esprit des lois_[84]? Je voudrais que quelqu'un fît voir avec

détail la beauté du livre de Montesquieu, la vaste étendue de

l'obscurité du sujet choisi par lui et la force avec laquelle il s'en

est rendu maître, les difficultés de la matière et le succès de

l'entreprise. Je sais que Montesquieu a trop aimé l'esprit, que

l'ordre de son ouvrage n'est pas parfait, qu'il a cité des autorités

douteuses, avancé des faits controversés ou même faux, que

quelques-uns de ses principes sont étroits, que sa critique n'est

point assez ferme contre quelques abus; mais je sais que le sujet

était immense et l'un des plus grands que l'on pût tenter. Que l'on

imagine tous les systèmes de législation qui sont parmi les hommes,

ces lois, ces coutumes, ces institutions qui règlent la vie politique,

publique, domestique des citoyens, ces usages qui sont entre les

nations, les matières de toutes sortes qui tombent sous les

règlements, le chaos enfin: voilà ce que Montesquieu a osé

entreprendre de débrouiller, de mettre en ordre, de ramener à quelques

principes. Jusque-là les jurisconsultes, même philosophes, prenaient

pour objet d'étude les lois romaines; ils en interprétaient les

articles, ils en montraient le lien logique et les conséquences; et

l'esprit le plus pénétrant était celui qui, expliquant les articles

les uns par les autres, démêlait le mieux la signification des termes.

Mais commenter une loi, ce n'est point en donner la raison. Cette

raison est en dehors de la loi même, soit dans les principes du

gouvernement soit dans le caractère et le tempérament du peuple, dans

les religions, dans mille causes enfin qu'il fallait découvrir et

ramener à un petit nombre. Ce qui augmente la difficulté, c'est que

souvent le principe d'une loi n'est lui-même que la conséquence d'un

autre principe, c'est que ces principes ont des rapports entre eux et

se modifient les uns les autres: ainsi la religion est un principe et

le gouvernement en est un autre, et ils peuvent être alternativement

la cause ou la conséquence l'un de l'autre. Le luxe a de l'influence

sur les lois, et la population aussi; mais le luxe et la population en

ont l'un sur l'autre. Il fallait donc à la fois examiner ces rapports

isolément et les considérer ensemble. Que si l'on se fait une idée

juste de toute cette complication, peut-être sera-t-on moins frappé de

ce qui manque au livre de Montesquieu; peut-être admirera-t-on

davantage la belle lumière qu'il a jetée sur un sujet si confus, et

l'on ne s'étonnera point de cette fière parole de sa préface: «Quand

j'ai découvert mes principes, tout ce que je cherchais est venu à

moi.» En parlant ainsi, il se faisait sans doute illusion, et l'on

peut trouver que ses principes sont loin d'avoir la portée et

l'étendue qu'il leur prête; lui-même les oublie souvent. Il n'en est

pas moins le premier qui ait appliqué l'esprit scientifique, l'esprit

moderne aux faits politiques et sociaux. Il est au moins le Descartes,

s'il n'est pas le Newton de la politique.

[84] Par exemple nous avons déjà dit que Tracy commence dès le

premier livre par une chicane de mots sur la définition du mot

_loi_. Les lois ne sont pas, comme le dit Montesquieu, les

_rapports_ nécessaires qui dérivent de la nature, de la nature des

choses; une loi n'est pas un rapport, et un rapport n'est pas une

loi. Dans le livre II à la division des gouvernements de

Montesquieu: république, monarchie, despotisme, il en substitue une

tout abstraite et difficile à suivre dans la pratique: 1º les

gouvernements fondés sur les droits généraux des hommes; 2º ceux

qui se prétendent fondés sur des droits particuliers. Il écarte

dans le livre III les trois principes admis par Montesquieu: la

vertu, l'honneur et la crainte, et il en substitue un seul d'un

caractère tout abstrait, la raison. De là ces règles abstraites;

les gouvernements fondés sur la raison peuvent seuls développer

l'instruction publique; les gouvernements fondés sur la raison

n'ont qu'à laisser agir la nature, etc. On approuvera davantage ce

principe trop peu connu jusqu'alors des publicistes: l'effet du

luxe est d'employer le travail d'une manière inutile et

nuisible.--Le chapitre le plus important du livre de Tracy est

celui où il combat les opinions de Montesquieu sur la monarchie

constitutionnelle, et substitue ses idées propres, qui sont à peu

près celles qui avaient été réalisées dans la constitution de l'an

III; mais dans une note supplémentaire, publiée sous la

Restauration, il paraît désavouer ces idées. On peut dire encore

que la critique des idées économiques de Montesquieu est

généralement judicieuse. En résumé l'ouvrage de Tracy fait penser.

Il est surtout très important comme étant le résumé des idées

politiques de l'école idéologique.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 14 / 211 题