INTRODUCTION[1]

Le plus grand livre du XVIIIe siècle, sans aucun doute, est l'_Esprit

des lois_; et même, dans l'histoire de la science politique, le seul

ouvrage qui lui soit comparable (j'ose à peine dire supérieur), pour

l'étendue du plan, la richesse des faits, la liberté des

investigations et la force des principes, est la _Politique_

d'Aristote. Machiavel[2] avait peut-être autant de profondeur et de

sagacité que Montesquieu, mais il connaissait trop peu de faits, et

d'ailleurs son esprit corrompu ne lui permettait pas de s'élever

jamais bien haut; enfin il n'a pas, au même degré qu'Aristote ou

Montesquieu, le don supérieur de la généralisation. Quant à Grotius et

Bodin[3], quelque juste estime qu'on leur doive, il n'entrera jamais,

je crois, dans l'esprit de personne de les comparer, pour la portée

des vues et du génie, à l'auteur de l'_Esprit des lois_.

[1] Cette Introduction est extraite de notre _Histoire de la

science politique dans ses rapports avec la morale_ (2 vol. in-8º,

3e édition, 1887). Notre éditeur, M. Félix Alcan, a bien voulu nous

autoriser à la publier.

[2] Machiavel, auteur du _Prince_ et des _Discours sur Tite-Live_

(XVe siècle).

[3] Grotius (XVIIe siècle), auteur du _Traité du droit de la paix

et de la guerre_.--Bodin (XVIe siècle), _de la République_.

Étudions d'abord, dans Montesquieu lui-même, les antécédents de son

oeuvre fondamentale, qui avait été précédée, comme on sait, par deux

livres de génie: les _Lettres persanes_ et _la Grandeur et la

Décadence des Romains_[4]. Montesquieu entrait dans la politique par

deux voies différentes, la satire et l'histoire. Plus tard, on

retrouvera ces deux influences dans le monument définitif de sa

pensée.

[4] Les _Lettres persanes_ sont de 1721; les _Considérations sur

les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence_ sont de

1734; l'_Esprit des lois_ de 1748. (Voir Louis Vian, _Montesquieu,

sa vie et ses oeuvres d'après des documents nouveaux et

inédits_.--Caro, la _Fin du XVIIIe siècle_, vol. I, c. 2.)

LES LETTRES PERSANES.--Les _Lettres persanes_ sont remarquables par le

ton de liberté irrespectueuse avec laquelle l'auteur s'exprime à

l'égard de toutes les autorités sociales et religieuses. Ce n'est plus

la profonde ironie de Pascal, qui insulte la grandeur tout en

l'imposant aux hommes comme nécessaire: c'est le détachement d'un

esprit qui voit le vide des vieilles institutions, et commence à en

rêver d'autres. Mais que pouvait-il advenir d'une société où les

meilleurs et les plus éclairés commençaient déjà à n'être plus dupes

de rien? Qu'eût dit Bossuet en entendant parler ainsi du grand roi:

«Il préfère un homme qui le déshabille ou qui lui donne la serviette,

à un autre qui lui prend des villes ou lui gagne des batailles... On

lui a vu donner une petite pension à un homme qui a fui deux lieues,

et un bon gouvernement à un autre qui en avait fui quatre... Il y a

plus de statues dans son palais que de citoyens dans une grande

ville[5].» Écoutons-le maintenant parler du pape: «Le pape est le chef

des chrétiens. C'est une vieille idole qu'on encense par habitude[6].»

Des parlements: «Les parlements ressemblent à ces grandes ruines que

l'on foule aux pieds... Ces grands corps ont suivi le destin des

choses humaines; ils ont cédé au temps qui détruit tout, à la

corruption des moeurs qui a tout affaibli, à l'autorité suprême _qui a

tout abattu_[7].» De la noblesse: «Le corps des laquais est plus

respectable en France qu'ailleurs: _c'est un séminaire de grands

seigneurs_. Il remplit le vide des autres états[8].» Des prêtres:

«Les dervis ont entre leurs mains presque toutes les richesses de

l'État: c'est une société de gens avares qui prennent toujours et ne

rendent jamais[9].» Des riches: «A force de mépriser les riches, on

vient enfin à mépriser les richesses.» Des fermiers généraux: «Ceux

qui lèvent les tributs nagent au milieu des trésors: parmi eux il y a

peu de Tantales[10].» De l'Université: «L'Université est la fille

aînée des rois de France, et très aînée; car elle a plus de neuf cents

ans; aussi rêve-t-elle quelquefois[11].» Enfin l'abus des pensions et

des faveurs royales lui suggère un morceau d'une ironie sanglante,

inspirée à la fois par le mépris des cours et par l'amour du

peuple[12].

[5] Lettre XXXVIII.

[6] Lettre XXIX.

[7] Lettre XCII.

[8] Lettre XCVIII.

[9] Lettre CXVII.

[10] Lettre XCVIII.

[11] Lettre CIX.

[12] Voir la lettre CXXIV tout entière: «Ordonnons... que tout

laboureur ayant cinq enfants retranchera journellement la cinquième

partie du pain qu'il leur donne,» etc.

Cet esprit de satire et d'ironie, dans ce qu'il a ici d'excessif,

tient sans doute à la jeunesse; car Montesquieu nous a appris plus

tard «qu'il n'avait pas l'esprit désapprobateur». Mais quelques-unes

des idées des _Lettres persanes_ subsisteront et se retrouveront dans

l'_Esprit des lois_. L'une des plus importantes, c'est l'effroi du

despotisme, et le sentiment des vices de cette forme de gouvernement.

Il voit déjà la pente qui entraîne les monarchies européennes vers le

despotisme: «La plupart des gouvernements d'Europe, dit-il, sont

monarchiques, ou plutôt sont ainsi appelés; car je ne sais pas s'il y

en a jamais eu véritablement de tels. Au moins est-il difficile qu'ils

aient subsisté longtemps dans leur pureté. C'est un état violent qui

dégénère toujours en despotisme ou en république. La puissance ne peut

jamais être également partagée entre le prince et le peuple.

L'équilibre est trop difficile à garder[13].» A cette époque

Montesquieu n'est pas encore frappé du mécanisme gouvernemental par

lequel les Anglais ont essayé de trouver un moyen terme entre le

despotisme et la république; il ne connaissait encore que les

institutions de la monarchie traditionnelle et aristocratique,

antérieures à Richelieu; mais déjà il avait remarqué le caractère

niveleur de cette autorité «qui avait tout abattu»; déjà il

pressentait, comme il le dira plus tard dans l'_Esprit des lois_,

qu'elle tendait soit au despotisme soit à l'état populaire. Déjà aussi

il avait ce don remarquable de saisir dans un fait particulier et

précis toute une série de causes et d'effets. C'est ainsi que

l'invention des bombes lui paraît être une des causes qui ont amené en

Europe la monarchie absolue. «Ce fut un prétexte pour eux d'entretenir

de gros corps de troupes réglées, avec lesquelles ils ont dans la

suite opprimé leurs sujets[14].»

[13] Lettre CII.

[14] Lettre CV.

Néanmoins Montesquieu a très bien saisi la différence des monarchies

européennes et des monarchies asiatiques. Il montre admirablement

comment le pouvoir des monarques européens est en réalité plus grand

que celui des despotes asiatiques, précisément parce qu'il est plus

limité[15].

[15] Lettre CII.

Mais déjà on voit poindre dans Montesquieu le goût d'un autre état

politique que celui de la monarchie absolue. Déjà la liberté anglaise

exerce évidemment un grand prestige sur son esprit. Il parle, non sans

admiration secrète, «de l'humeur impatiente des Anglais qui ne

laissent guère à leur roi le temps d'appesantir son autorité»; et qui,

se trouvant les plus forts contre un de leurs rois, ont déclaré «que

c'était un crime de lèse-majesté à un prince de faire la guerre à ses

sujets». Il ne saisit pas bien encore les ressorts du gouvernement

anglais, qu'il découvrira plus tard avec une merveilleuse profondeur:

mais il est frappé du spectacle étrange qu'offre à ses yeux un pays

«où l'on voit la liberté sortir sans cesse des feux de la discorde et

de la sédition: le prince toujours chancelant sur un trône

inébranlable; une nation impatiente, sage dans sa fureur même.» A côté

de ce noble tableau, Montesquieu en ajoute d'autres, tous favorables

aux républiques: «Cette république de Hollande, si respectée en

Europe, si formidable en Asie, où ses négociants voient tant de rois

prosternés devant eux;»... «la Suisse, qui est l'image de la liberté».

Il fait remarquer que la Hollande et la Suisse, qui sont «les deux

pays les plus mauvais de l'Europe, sont cependant les plus peuplés».

La supériorité morale des républiques éclate enfin dans ces paroles:

«Le sanctuaire de l'honneur, de la réputation et de la vertu semble

être établi dans les républiques, et dans les pays où l'on peut

prononcer le mot de patrie. A Rome, à Athènes, à Lacédémone, l'honneur

payait seul les services les plus signalés[16]».

[16] Lettre LXXXIX. On voit par ce passage que Montesquieu ne

distinguait pas encore, comme il l'a fait plus tard, l'honneur et

la vertu. Ce passage suffit à montrer ce qu'il y a d'artificiel

dans sa théorie des trois principes. L'origine de la théorie de

l'honneur, comme principe monarchique, se trouve dans la lettre

suivante, XC.

Cette analyse suffira pour faire saisir dans les _Lettres persanes_ la

première origine des idées politiques de Montesquieu. Les autres

analogies et affinités seront indiquées plus loin dans l'analyse même

de l'_Esprit des lois_. Du satiriste passons maintenant à l'historien,

et relevons dans l'admirable écrit sur les _Causes de la grandeur et

de la décadence des Romains_ (1734) les vues générales qui s'y

rapportent à la politique.

CONSIDÉRATIONS SUR LES ROMAINS.--L'ouvrage de Montesquieu peut être

rapproché de celui de Machiavel sur _Tite-Live_; c'est de part et

d'autre une philosophie de l'histoire romaine. Mais le livre de

Montesquieu est beaucoup plus historique; celui de Machiavel plus

politique. Les _Discours sur Tite-Live_ sont un manuel de politique

pratique; les _Considérations_ sont une recherche des lois générales

de l'histoire. On y trouvera donc nécessairement moins de principes

politiques. En outre la politique de Montesquieu différera de celle de

Machiavel non seulement par la hauteur morale, mais par l'esprit. La

politique de Machiavel est toute empirique: celle de Montesquieu est

plus scientifique: l'un et l'autre s'appuient sur l'histoire; mais

l'un pour y trouver des exemples et des moyens d'action, l'autre pour

y trouver des lois et des raisons. L'une ressemble plus à la mécanique

pratique, l'autre à la mécanique abstraite, toutes deux étant

néanmoins fondées sur l'expérience.

Ce caractère scientifique, qui fera la grandeur de l'_Esprit des

lois_, est déjà sensible dans les _Considérations sur les Romains_. Il

y montre admirablement comment un État aristocratique tend toujours à

devenir populaire, de même qu'il indiquait déjà dans les _Lettres

persanes_ et accusera davantage encore dans l'_Esprit des lois_ la

tendance de la monarchie à devenir despotique. On voit comment les

patriciens, pour s'affranchir des rois, furent obligés de donner au

peuple «un amour immodéré de la liberté»; comment le peuple s'aperçut

que «cette liberté dont on voulait lui donner tant d'amour, il ne

l'avait pas»; comment les sujets d'un roi sont moins dévorés d'envie

que ceux qui obéissent aux grands, «c'est pourquoi on a vu de tout

temps le peuple détester les sénateurs;» comment «par une maladie

éternelle des hommes, les plébéiens qui avaient obtenu des tribuns

pour se défendre, s'en servent pour attaquer»; comment enfin, pendant

plusieurs siècles la constitution fut admirable, «en ce que tout abus

de pouvoir y pouvait toujours être corrigé»; d'où cette loi admirable,

relevée par Montesquieu, «qu'un pays libre, c'est-à-dire toujours

agité, ne saurait se maintenir s'il n'est, par ses propres lois,

capable de correction[17]».

[17] _Considérations_, VIII.

On voit que le gouvernement anglais est déjà devenu pour lui l'objet

d'un examen plus attentif; car il le cite, précisément à l'appui de la

loi précédente, comme étant toujours capable de correction: «Le

gouvernement d'Angleterre est plus sage, parce qu'il y a un corps qui

l'examine continuellement, et qui s'examine continuellement lui-même;

et telles sont ses erreurs, qu'elles ne sont jamais longues, et que

par l'esprit d'attention qu'elles donnent à la nation, elles sont

souvent utiles[18].»

[18] _Considérations_, VIII.

Déjà aussi voyons-nous apparaître en germe dans les _Considérations_

le principe de la séparation des pouvoirs: «Les lois de Rome avaient

sagement divisé la puissance publique en un grand nombre de

magistratures qui se soutenaient, s'arrêtaient et se tempéraient l'une

l'autre.»

Une des plus belles pensées de Montesquieu, et des plus vérifiées par

l'expérience, c'est la nécessité des divisions, c'est-à-dire des

partis dans les États libres; il n'est nullement effrayé de ces

divisions, et il y voit le signe d'une vraie vie politique, tandis que

la paix apparente du despotisme n'est qu'une mort lente: c'est,

dira-t-il plus tard dans l'_Esprit des lois_, «le silence d'une ville

que l'ennemi vient d'occuper».

Aussi pour lui la lutte des plébéiens et des patriciens n'est point du

tout, comme l'ont pensé tous les auteurs, la cause de la perte de la

république. Cette vraie cause, ce fut la grandeur exagérée de la ville

et de l'empire. Ces divisions au contraire étaient nécessaires à Rome:

«Demander à un État libre des gens hardis dans la guerre et timides

dans la paix, c'est vouloir des choses impossibles; et, pour règle

générale, toutes les fois qu'on verra tout le monde tranquille dans un

État qui se donne le nom de république, on peut être assuré que la

liberté n'y est pas[19].»

[19] _Ibid._, XI.

Ce n'est pas, bien entendu, que Montesquieu soit un partisan de

l'anarchie et un ennemi de l'ordre: personne ne le supposera: il

n'entend parler bien évidemment que des divisions pacifiques, tout au

plus de ces retraites volontaires du peuple qui amenaient les nobles à

composition sans effusion de sang. Ce qu'il combattait, c'était

l'ordre mensonger des États despotiques, sous l'apparence duquel «il y

a toujours une division réelle... et si l'on y voit de l'union, ce ne

sont pas des citoyens qui sont amis, mais des corps ensevelis les uns

auprès des autres[20]».

[20] _Ibid._, IX.

On ne saurait assez dire à quel point Montesquieu a détesté le

despotisme: rien de plus étrange que cette passion chez un homme né

dans les rangs privilégiés, et après tout sous un gouvernement assez

doux; il déteste non seulement le despotisme odieux des monarques

asiatiques ou des Césars romains, mais ce despotisme tempéré et

régulier tel qu'Auguste avait essayé de l'établir. «Auguste, dit-il,

établit l'_ordre_, c'est-à-dire _une servitude durable_; car dans un

État libre où l'on vient d'usurper la souveraineté, on appelle règle

tout ce qui peut fonder l'autorité sans bornes d'un seul, et on

appelle trouble, dissension, mauvais gouvernement tout ce qui peut

maintenir l'honnête liberté des sujets[21].»

[21] _Considérations_, XIII.

L'Esprit des lois.--Nous avons vu naître et grandir la pensée

politique de Montesquieu: il est temps de saisir cette pensée dans

toute sa maturité et dans toute sa force, et de revenir au

chef-d'oeuvre du maître, à l'_Esprit des lois_[22].

[22] _L'Esprit des lois_ parut à Genève, sans date (2 vol. in-4º);

mais la critique est d'accord pour en fixer la date en 1748. L'ouvrage

contient 14 cartons exigés par la censure; M. Vian (_Hist. de

Montesquieu, sa vie et ses oeuvres_, Paris, 1877) a relevé sur deux

exemplaires qui subsistent, le texte primitif. Les changements sont de

peu d'importance d'ailleurs.

LES PRINCIPES.--On a reproché à Montesquieu la pensée et la méthode de

son livre. Montesquieu, a-t-on dit, a plutôt étudié ce qui est que ce

qui doit être; il a des raisons pour tout; tous les faits trouvent

grâce à ses yeux, et quand il peut dire pourquoi une loi a été faite,

il est satisfait, sans se demander si elle aurait dû l'être. Il

semblerait, à entendre ces critiques, que Montesquieu fût de l'école

de Machiavel, et qu'à l'exemple du politique du XVe siècle, il ait

élevé un monument à l'utile au détriment de la justice[23].

[23] Voy. Barthélemy Saint-Hilaire, _Introduction_ à sa traduction

de la _Politique_ d'Aristote.--«Le droit politique est encore à

naître, dit J.-J. Rousseau (_Émile_, l. II). Le seul moderne en

état de créer cette grande science eût été Montesquieu; mais il

n'eut garde de traiter des principes des droits politiques; il se

contenta de traiter des droits positifs des gouvernements établis.»

Rien n'est plus injuste que ces imputations. Le premier chapitre de

l'_Esprit des lois_ y répond d'abord suffisamment. Que dit

Montesquieu? Qu'il y a «des rapports nécessaires dérivant de la nature

des choses»: et c'est là ce qu'il appelle les lois. Que dit-il

encore? «Qu'il y a une raison primitive, et que les lois sont les

rapports qui se trouvent entre elle et les différents êtres, et les

rapports de ces différents êtres en eux...»; que «les êtres

particuliers et intelligents peuvent avoir des lois qu'ils ont faites,

mais qu'ils en ont aussi qu'ils n'ont pas faites; qu'avant qu'il y eût

des lois, il y avait des rapports de justice possible; que dire qu'il

n'y a rien de juste ni d'injuste que ce qu'ordonnent ou défendent les

lois positives, c'est dire qu'avant qu'on eût tracé des cercles, tous

les rayons n'étaient pas égaux». Qu'est-ce qu'une telle doctrine?

Est-ce celle d'un homme qui subordonne tout à la loi, qui admire tout

ce que le législateur fait, sans tenir compte de ce qu'il doit faire,

qui enfin fait tout dépendre des circonstances? Est-ce là la

philosophie d'un Hobbes, d'un Machiavel? Non, c'est la philosophie de

Malebranche et de Platon; c'est cette philosophie qui place le juste

primitif et éternel avant le juste légal, et fait dériver celui-ci de

celui-là. Montesquieu ne pense pas autrement, lui qui définit la loi

«la raison humaine, en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la

terre[24]»; et qui ajoute que «les lois politiques et civiles de

chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s'applique

cette raison humaine».

[24] _Espr. des lois_, l. I, c. III. La même doctrine est exprimée

dans les _Lettres persanes_: «La justice est un rapport de

convenance qui se trouve réellement entre deux choses: ce rapport

est toujours le même... Quand il n'y aurait pas de Dieu, nous

devrions toujours aimer la justice... Voilà ce qui m'a fait penser

que la justice est éternelle et ne dépend pas des conventions

humaines.»

Mais, poursuit-on, si Montesquieu a vu que les lois civiles et

politiques ne sont que l'expression de la raison humaine en général,

pourquoi ne s'est-il pas appliqué à déterminer d'abord les conditions

absolues du juste, afin de montrer ensuite comment les lois positives

s'en éloignent, et comment elles peuvent s'en approcher? Au contraire,

à peine a-t-il posé les principes qu'il abandonne les conséquences, et

que, renonçant à la méthode rationnelle pour la méthode historique et

expérimentale, il n'examine plus que ce qui est, et néglige ce qui

devrait être.

J'avoue que Montesquieu aurait pu suivre le plan qu'on imagine. Mais

pourquoi demander à un auteur ce qu'il aurait pu faire au lieu de se

rendre compte de ce qu'il a fait? Combattre l'_Esprit des lois_, tel

qu'il est, au nom d'un _Esprit des lois_ possible et idéal, n'est-ce

pas comme si l'on demandait à Aristote pourquoi il n'a pas fait la

_République_ de Platon; ou encore comme si l'on demandait à

Montesquieu lui-même pourquoi, au lieu de ce livre admirable de _la

Grandeur et de la Décadence des Romains_, où il résume si fortement

toutes les causes des révolutions de Rome, il n'a pas écrit, comme

Vico, une sorte de philosophie de l'histoire, et montré le rôle du

peuple romain dans le développement de l'humanité? Si je comprends

bien ce que l'on regrette de ne pas trouver dans Montesquieu, c'est

une sorte de traité de droit naturel, tel que l'ont fait Puffendorf ou

Burlamaqui; mais il me semble que c'est méconnaître précisément ce

qu'il y a d'original et de nouveau dans le livre de Montesquieu. Il

vit que le principe des lois est sans doute la justice, mais qu'en

fait elles dépendent d'un très grand nombre de rapports qui peuvent

les faire varier à l'infini. Quels sont ces rapports? Montesquieu nous

le dit: «Elles sont relatives à la nature et au principe du

gouvernement; elles sont relatives au physique du pays; au climat

glacé, brûlant ou tempéré; à la qualité du terrain, à sa situation, à

sa grandeur, au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs ou

pasteurs; elles doivent se rapporter au degré de liberté que la

constitution peut souffrir; à la religion de leurs habitants, à leurs

inclinations, à leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à

leurs moeurs, à leurs manières. Enfin, elles ont des rapports entre

elles, elles en ont avec leur origine, avec l'objet du législateur,

avec l'ordre des choses sur lesquelles elles sont établies. C'est

dans toutes ces vues qu'il faut les considérer. C'est ce que

j'entreprendrai de faire dans cet ouvrage. J'examinerai tous ces

rapports: ils forment tous ensemble ce que l'on appelle l'ESPRIT DES

LOIS[25].» Combien une telle philosophie, qui, au lieu de considérer

seulement les lois dans leur rapport à la vérité abstraite, les

étudie dans les rapports prochains qu'elles soutiennent avec les faits

généraux et inévitables de la vie et de l'organisation des peuples;

combien, dis-je, cette philosophie des causes secondes et moyennes

n'est-elle pas plus instructive qu'une théorie abstraite du droit, qui

laisse indécise la question de savoir comment ce droit pourra être

appliqué dans telle ou telle circonstance? Enfin, on peut critiquer

l'exécution, et, dans un ouvrage si considérable et si neuf, il serait

étrange qu'il en fût autrement; mais l'idée fondamentale n'en est pas

moins grande et juste[26].

[25] _Esprit des lois_, l. I, c. III.

[26] Aug. Comte (_Cours de philosophie positive_, t. IV, 47e leçon)

a bien vu le grand mérite de Montesquieu, et le considère comme le

vrai créateur de la science sociale.

Lorsqu'on semble croire que Montesquieu est indifférent entre tous les

faits qu'il expose, qu'il leur accorde à tous la même valeur, qu'il ne

distingue pas le juste et l'injuste, on oublie les plus belles et les

meilleures parties de son livre. Pour parler d'abord de ses théories

politiques, où trouver, même au XVIIIe siècle, une aversion plus

déclarée, une critique plus amère et plus sanglante du despotisme; où

trouver, une plus vive sympathie pour les monarchies tempérées et

libres, et même plus de prévention en faveur des républiques et des

gouvernements populaires? Quel publiciste a jamais eu un sentiment

plus noble et plus élevé de la liberté politique? n'est-il pas le

premier qui a enseigné ou rappelé à la France l'amour de cette

liberté, qu'elle avait désapprise, si elle l'avait jamais connue, rêve

que tant de fautes commises en son nom ou contre elle ne peuvent

effacer des âmes bien nées? Aucun philosophe de ce temps, Voltaire

lui-même, a-t-il plus fait que Montesquieu pour l'humanité, et pour

l'amélioration des lois? C'est lui qui a combattu le plus efficacement

les restes derniers de la barbarie, la cruauté dans les lois,

l'esclavage, et surtout l'esclavage des noirs, enfin la contradiction

révoltante d'une morale divine et d'un culte persécuteur.

La philosophie des lois dans Montesquieu repose sur cette formule

célèbre: «Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la

nature des choses.» Cette définition a été souvent critiquée comme

abstraite et obscure. Destutt de Tracy a dit: «Une loi n'est pas un

rapport et un rapport n'est pas une loi.» Helvétius a dit de son côté

que les lois n'étaient pas des rapports, mais des résultats de

rapports. Ce sont là des chicanes. Suivant Tracy, l'idée de loi

implique l'idée d'autorité positive, et c'est par analogie que l'on a

transporté cette idée à la nature en disant que les choses se passent

comme si un législateur y eût établi des lois. Cela est possible,

quant à l'origine de l'idée; car il est certain que l'homme a commencé

par personnifier la nature. Mais s'il est vrai que ce soit par

analogie avec nos lois positives que l'homme ait appelé lois non

écrites les lois de la morale, et plus tard lois de la nature les

rapports constants et réguliers des phénomènes naturels, cependant,

par l'analyse et la réflexion, il a pu arriver à reconnaître plus tard

que ces rapports constants et réguliers étaient le résultat de la

nature des choses. Par exemple, la géométrie lui offrait des rapports

constants entre les figures ou les éléments des figures; de même la

morale lui montrait certains rapports constants entre les hommes;

enfin la physique, des rapports constants entre les corps.

Généralisant cette idée, on a pu dire qu'une chose quelconque n'existe

qu'à la condition d'avoir une certaine nature, et des rapports qui

résultent de cette nature, et c'est ce qu'on appelle des lois.

Revenant ensuite à l'ordre civil d'où l'on était parti, on peut dire

alors avec Montesquieu que les lois civiles elles-mêmes sont des

rapports nécessaires dérivant de la nature des choses, c'est-à-dire

qu'elles ne dérivent pas de la fantaisie des législateurs, mais

qu'elles tiennent aux conditions sociales, historiques, climatériques,

etc.; c'est ainsi que la définition de Montesquieu se rapporte à la

pensée générale de son livre.

D'autres critiques sont venues s'élever contre la définition de

Montesquieu, mais d'un tout autre côté; si les lois sont des rapports

nécessaires, tout est nécessaire, comme le veut Spinoza[27].

Montesquieu est donc spinoziste. Telle était l'objection des

_Nouvelles ecclésiastiques_, journal janséniste. Montesquieu ne se

donne pas beaucoup de peine dans sa _Défense de l'Esprit des lois_

pour répondre à cette objection. Il se contente: 1º de rappeler les

textes du chapitre Ier qui sont contraires au spinozisme[28]; 2º

d'expliquer son but, qui est précisément de réfuter Hobbes et Spinoza,

lesquels ramenaient les lois à de pures conventions, tandis que lui,

au contraire, soutient qu'il y a des lois éternelles et immuables. Il

aurait pu ajouter qu'il y a deux sortes de nécessité: la nécessité

absolue et la nécessité conditionnelle. Dieu est nécessaire d'une

nécessité absolue; les lois de la nature sont d'une nécessité

conditionnelle: elles ne sont nécessaires qu'en ce sens qu'elles ne

sont pas arbitraires.

[27] Spinoza, philosophe du XVIIe siècle qui soutenait le

fatalisme, c'est-à-dire la doctrine de la nécessité universelle.

[28] «Quelle apparence qu'une cause inintelligente ait donné

naissance à des êtres intelligents?»

LES DOCTRINES POLITIQUES.--L'analyse raisonnée de l'_Esprit des lois_

serait elle-même un ouvrage considérable; le _Commentaire_ de Destutt

de Tracy en est la preuve[29]. Nous nous bornerons à en étudier les

deux points que nous venons de signaler: 1º les théories politiques;

2º les théories philanthropiques et réformatrices.

[29] Cet intéressant et instructif ouvrage est de 1796.

La nature des lois étant expliquée, passons au fond même du livre.

L'objet de l'_Esprit des lois_ n'est point la politique, et cependant

la politique domine tout l'ouvrage. La raison en est que, selon

Montesquieu, la principale différence des lois vient de la différence

des gouvernements. Il suffit de connaître les principes de chaque

gouvernement, «pour en voir, dit-il, couler les lois, comme de leur

source[30]».

[30] L. I, c. II.

On peut distinguer, dans les législations diverses qui sont parmi les

hommes, trois caractères principaux. Dans certains États, les lois

semblent inspirées par le sentiment de la vertu publique et être

faites par des hommes ou pour des hommes qui savent ou doivent savoir

se commander à eux-mêmes; elles exigent et supposent une certaine

force du citoyen à sacrifier ses passions à la patrie; une frugalité

qui empêche chaque homme de désirer plus qu'il n'a besoin, et qui,

ôtant le superflu, ôte le principe de la domination des hommes les uns

sur les autres et les met tous dans un même rang; un amour naturel et

volontaire de cette égalité, qui ne va pas jusqu'au refus d'obéir aux

magistrats, mais n'est au contraire assurée que par le respect de tous

pour la loi; enfin un désintéressement qui fait rechercher la vertu

pour elle-même et non pour la gloire qui l'accompagne.

Dans un autre ordre d'États, les lois favorisent l'amour naturel des

distinctions qui est dans l'homme, et paraissent inspirées par cet

amour; elles semblent prescrire particulièrement tout ce qui tend à

rendre certains hommes respectables aux autres hommes; elles mettent

des degrés entre les citoyens; elles introduisent des privilèges, des

exceptions honorables pour ceux qui en sont l'objet: elles rendent

l'autorité presque divine, et lui donnent non ce caractère de force

terrible qui abat et humilie, mais au contraire cette majesté qui

relève ceux qui s'en approchent; elles laissent à chaque citoyen une

certaine sécurité et lui permettent même une certaine grandeur, non

pas la grandeur héroïque qui naît de la simple pratique de la vertu,

mais celle qui vient de l'éclat attaché à certaines actions réputées

belles.

Enfin, il y a des États où les lois traitent les hommes comme les

brutes, ne leur demandent aucune vertu, aucun sacrifice, mais une

matérielle obéissance; qui ne laissent aucune dignité même ni aucune

sécurité aux sujets; qui les obligent au bien, c'est-à-dire à ce

qu'une certaine personne déclare arbitrairement être le bien, non par

un sentiment de gloire, ni même par un noble amour des honneurs et de

l'élévation, mais par la force seule: ces lois avilissantes ne

gouvernent que par la terreur.

En un mot, il y a des peuples dont les lois reposent sur la vertu et

périssent avec elle; d'autres où l'empire de la loi est plus fort que

l'empire du bien, et où les lois ne commandent qu'au nom de ce

sentiment brillant et chevaleresque que Montesquieu appelle l'honneur;

enfin, il est des peuples qui n'obéissent qu'à la force et à la

crainte.

La _vertu_, l'_honneur_, la _crainte_, tels sont les trois principes

d'où découlent les différents systèmes de législation qui sont parmi

les hommes, et qui répondent à trois formes essentielles de

gouvernement: 1º celle où le peuple, ayant des vertus, peut se

gouverner lui-même, ou la _république_; 2º celle où le peuple,

obéissant aux lois plutôt qu'à la vertu et à l'honneur plutôt qu'aux

lois, doit être gouverné, mais gouverné par des lois fixes qui

assurent sa sécurité et sa vanité, ou la _monarchie_; 3º enfin, celle

où le peuple n'obéissant qu'à la crainte, doit être gouverné non par

les lois, mais par la force, et la force la plus terrible, celle d'un

seul, ou le _despotisme_[31].

[31] L. II, c. I.

Il faut donc distinguer avec Montesquieu deux choses dans tout

gouvernement: sa _nature_ et son _principe_: sa nature est ce qui le

fait être ce qu'il est, son principe est le ressort qui le fait agir;

l'une est sa structure particulière, l'autre, les passions humaines

qui le font mouvoir[32]. Voyons les rapports de ces deux choses dans

chaque espèce de gouvernement.

[32] L. III, c. II.

La nature de la république, c'est que le peuple en corps, ou seulement

une partie du peuple, y a la souveraine puissance; dans le premier

cas, la république est une _démocratie_; dans le second, une

_aristocratie_[33].

[33] L. II, c. II.

Dans la démocratie, le peuple est à la fois _monarque_ et _sujet_. Il

est monarque par ses suffrages, qui sont ses volontés; il est sujet

par son obéissance aux magistrats qu'il nomme lui-même, car c'est

l'essence du gouvernement démocratique que le peuple nomme les

magistrats[34]. Enfin, la règle générale de ce gouvernement, c'est que

le peuple fasse par lui-même tout ce qu'il peut faire, et qu'il fasse

faire le reste par des ministres nommés par lui.

[34] _Espr. des lois_, l. II, c. II. «Le peuple est admirable pour

choisir ceux à qui il doit confier une partie de son autorité. Il

n'a qu'à se déterminer par des choses qu'il ne peut ignorer et des

faits qui tombent sous les sens. Il sait très bien qu'un homme a

été souvent à la guerre, qu'il y a eu tels ou tels succès: il est

donc très capable d'élire un général...»

Un gouvernement ainsi constitué est une démocratie; mais il ne suffit

pas d'être, il faut vivre, et la démocratie la mieux organisée peut

périr si elle n'a un principe intérieur d'action et de conservation

qui est la vertu[35]. Lorsque tous font les lois, les lois sont

inutiles s'il n'y a pas de vertu publique; car le peuple sait d'avance

qu'il portera lui-même le poids des lois qu'il aura faites; il les

fera donc faciles, complaisantes, corruptrices. Et d'ailleurs

qu'importe que le peuple, comme monarque, fasse des lois, si, comme

sujet, il ne les exécute pas?

[35] _Esprit des lois_, l. III, c. III.

Lorsque parut l'_Esprit des lois_, on fit beaucoup d'objections à

cette maxime de Montesquieu: que la vertu est le principe des

républiques. On demanda s'il n'y avait de vertu que dans les

républiques, si les monarchies ne sont composées que de vices, si

toutes les républiques sont vertueuses, si l'honneur n'y a pas aussi

sa place, etc. Montesquieu dut expliquer sa pensée: «Il faut observer,

dit-il, que ce que j'appelle vertu dans la république est l'amour de

la patrie, c'est-à-dire l'amour de l'égalité. Ce n'est point une vertu

morale ni une vertu chrétienne, c'est la vertu politique, et celle-ci

est le ressort qui fait mouvoir le gouvernement républicain, comme

l'honneur est le ressort qui fait mouvoir la monarchie. J'ai donc

appelé vertu politique l'amour de la patrie et de l'égalité. Il faut

faire attention qu'il y a une très grande différence entre dire qu'une

certaine qualité, modification de l'âme, ou vertu, n'est pas le

ressort qui fait agir un gouvernement, et dire qu'elle n'est point

dans ce gouvernement. Tant s'en faut que les vertus morales et

chrétiennes soient exclues de la monarchie, que même la vertu

politique ne l'est pas. En un mot, l'honneur est dans les républiques,

quoique la vertu politique en soit le ressort; la vertu politique est

dans la monarchie, quoique l'honneur en soit le ressort[36].»

[36] L. II, c. III.

Dans la démocratie, le peuple fait ses affaires lui-même; dans

l'aristocratie ce sont les grands qui les font pour lui; le peuple y

est à l'égard des nobles ce que les sujets sont dans la monarchie à

l'égard du prince. Cependant, la sagesse d'une république

aristocratique est de diminuer, autant que possible, la distance qui

sépare le peuple des grands, de donner au peuple un moyen de sortir de

son abaissement et de jouer un rôle dans l'État. La plus parfaite

aristocratie est celle où la noblesse est peuple, et le peuple si

pauvre, qu'elle n'ait aucun intérêt à l'opprimer. La plus mauvaise est

celle où le peuple est dans l'esclavage[37]. Ce gouvernement a moins

besoin de vertu que le gouvernement démocratique; cependant, la vertu

lui est nécessaire. Le peuple, qui est contenu par les lois, peut

obéir sans avoir de vertu; mais les nobles ne sont contenus que par

leur propre volonté, il leur faut donc une certaine force pour

résister à leurs passions. Cette force leur peut venir ou d'une

grandeur d'âme qui leur apprend à se regarder comme les égaux du

peuple, ou d'une modération qui les maintient du moins dans l'égalité

avec eux-mêmes: la _modération_ est la vertu propre et le principe de

l'aristocratie[38]; elle y sauve l'odieux d'une inégalité toujours

présente aux yeux du peuple, et d'une obéissance qu'il doit seul, au

lieu que dans la monarchie il la partage avec les grands.

[37] L. III, c. IV.

[38] Avertissement.

Ce qui constitue le gouvernement monarchique, c'est l'empire d'un seul

sur tous, conformément à des lois stables et fixes[39]. Or, ces lois,

conditions de la monarchie, ne sont rien s'il n'existe en dehors du

prince, non des pouvoirs indépendants, mais des pouvoirs subordonnés,

intermédiaires entre le prince et le peuple, et qui sont comme des

canaux moyens par où coule la puissance. Ces pouvoirs, malgré leur

dépendance du monarque, le mettent lui-même dans une certaine

dépendance des lois et des établissements traditionnels, puisqu'il ne

peut agir que par leur intermédiaire.

[39] _Esp. des lois_, l. II, c. IV.

La monarchie ne subsiste donc pas sans noblesse, sans prérogatives,

sans privilèges. Privilèges des nobles, du clergé, des villes,

juridiction seigneuriale, ecclésiastique, etc., autant de limites au

pouvoir arbitraire du prince ou à l'envahissement du peuple. Ôtez ces

rangs et ces prérogatives, l'État devient nécessairement despotique ou

populaire. Outre ces rangs intermédiaires, il faut un dépôt de lois

pour que les limites de l'autorité monarchique soient sans cesse

présentes au prince et aux sujets, et un certain corps politique qui

annonce les lois lorsqu'elles sont faites et les rappelle lorsqu'on

les oublie.

A ce système si admirablement organisé pour concilier la

toute-puissance du monarque et la sécurité des sujets, il faut un

ressort, un principe de mouvement. Ce n'est pas la vertu, c'est

l'honneur: c'est-à-dire le préjugé de chaque personne et de chaque

condition[40]. En effet, la vertu peut bien se rencontrer dans un

gouvernement monarchique. Mais cela n'a rien de nécessaire. Ce qui est

nécessaire pour que l'État ne périsse pas, c'est que le prince ait un

certain préjugé de sa propre grandeur et de ses prérogatives, et qu'il

confonde cette grandeur avec celle de l'État, en un mot une certaine

opinion d'imagination qui lui fasse rechercher le bien, non pour le

bien en lui-même, mais pour réaliser cet idéal de grandeur qu'il porte

en soi. Seulement cette opinion de sa grandeur dégénérerait facilement

chez le prince en adoration de soi-même, en mépris des sujets, en

indifférence des intérêts publics, et l'État deviendrait despotique,

si tous les corps de l'État n'avaient chacun leur préjugé, comme le

prince lui-même, si la noblesse, le clergé, la magistrature, les

villes, n'opposaient au préjugé du prince des préjugés contraires; cet

ensemble de préjugés qui se limitent et se respectent les uns les

autres, fonde la hiérarchie sociale, et tient lieu du droit qui est la

base des républiques: c'est là l'honneur, le principe conservateur des

institutions monarchiques.

[40] L. III, c. VI et l. IV, c. II.

La république, la monarchie ont une constitution, une structure, un

mécanisme particulier. Le despotisme, par cela seul qu'il ne repose

que sur la volonté d'un seul, ne peut avoir rien de déterminé et

d'assuré; il n'a donc point de constitution. La seule constitution,

c'est que les hommes n'y sont rien, que le prince y est tout. Mais le

prince étant tout, et étant le maître de tout, il serait étrange qu'il

prît de la peine pour un peuple qui n'est rien; aussi ne garde-t-il

que le plaisir et la force de la puissance, et il en laisse à un

autre l'emploi. Ce représentant du prince est absolu comme lui, pour

que celui-ci soit tranquille; mais tout absolu qu'il est, il n'en est

pas moins toujours entre les mains du prince, qui peut abattre quand

il veut et comme il lui plaît, ceux qu'il élève quand il veut et comme

il lui plaît. Le principe d'un tel gouvernement ne peut être la vertu

ni l'honneur, car l'un et l'autre s'opposent à un tel pouvoir et à une

telle obéissance: le despotisme ne repose que sur la crainte. La

crainte du souverain est à la fois le frein du peuple et sa

protection; car le peuple étant trop faible pour que le prince le

craigne, c'est surtout contre les grands que s'exerce sa puissance, et

la crainte des grands fait seule la sécurité des petits.

Nous avons déjà remarqué dans les _Lettres persanes_ et dans les

_Considérations_ l'énergique aversion de Montesquieu pour le

despotisme; mais c'est surtout dans l'_Esprit des lois_ qu'il

rassemble et aiguise les traits les plus amers et les plus sanglants

de son éloquence ironique pour peindre ces gouvernements monstrueux:

«Quand les sauvages de la Louisiane, dit-il, veulent avoir des fruits,

ils coupent l'arbre au pied et cueillent le fruit. Voilà le

gouvernement despotique[41].» «Charles XII étant à Bender, trouvant

quelque résistance dans le sénat de Suède, écrivit qu'il leur

enverrait une de ses bottes pour commander. Cette botte aurait

commandé comme un roi despotique[42]». «Dans un gouvernement

despotique, tout doit rouler sur deux ou trois idées; il n'en faut

donc pas de nouvelles. Quand vous instruisez une bête, vous vous

donnez bien de garde de lui faire changer de maître, de leçons et

d'allure: vous frappez son cerveau par deux ou trois mouvements et pas

davantage[43]». «Comme le principe du gouvernement despotique est la

crainte, le but en est la tranquillité; mais ce n'est point une paix,

c'est le silence de ces villes que l'ennemi est près d'occuper[44].»

Il n'est pas difficile de voir l'intention secrète de ces paroles

amères. Cette peinture du despotisme est une menace que Montesquieu

fait peser sur la tête des gouvernements modérés, qui, pour se donner

une force vaine, brisent les barrières heureuses qui les séparent du

despotisme.

[41] L. II, c. V, et l. V, c. XIV, XV.

[42] L. III, c. IX.

[43] L. VIII, c. I.

[44] L. VIII, c. II, III, IV.

Nous avons considéré deux choses dans les gouvernements: d'abord ce

qui les fait être, leur structure; ensuite ce qui les fait agir, ou

leurs principes. Il reste à étudier ce qui les perd, c'est-à-dire leur

corruption.

La corruption de chaque gouvernement commence toujours par celle des

principes[45]. Le principe de la république étant la vertu, la

république se corrompt lorsqu'elle perd sa vertu. Mais comme il y a

deux espèces de républiques, la corruption n'est pas la même pour

toutes les deux. La démocratie se perd par la perte de l'esprit

d'égalité, ou par l'exagération de cet esprit[46]. Le premier de ces

maux conduit à l'aristocratie ou au gouvernement d'un seul, et le

second entraîne d'abord au despotisme de tous, et ensuite au

despotisme d'un seul. Le caractère de la démocratie est bien

l'égalité, mais l'égalité réglée: «Dans la vraie démocratie, on n'est

égal que comme citoyen; dans la démocratie corrompue, on est encore

égal comme magistrat, comme sénateur, comme juge, comme père, comme

mari, comme maître.» Lorsque la corruption est arrivée à ce point que

le peuple ne reconnaît plus aucun lien, qu'il n'obéit plus aux

magistrats, qu'il cesse de respecter les vieillards, que le

libertinage est partout, la liberté est bien près de périr. «Plus il

paraîtra tirer d'avantages de sa liberté, plus il s'approchera du

moment où il doit la perdre. Il se forme de petits tyrans qui ont tous

les vices d'un seul. Bientôt ce qui reste de liberté devient

insupportable; un seul tyran s'élève, et le peuple perd tout,

jusqu'aux avantages de la corruption.» Ce passage de la démocratie

extrême à la tyrannie a été observé par tous les publicistes. Platon

exprimait cette grande vérité dans son langage poétique et figuré

quand il disait: «Le peuple, en voulant éviter la fumée de la

dépendance sous les hommes libres, tombe dans le feu du despotisme

des esclaves, échangeant une liberté excessive et extravagante contre

la plus dure et la plus amère servitude.»

[45] L. VIII.

[46] _Ib._, c. II.

Quant à l'aristocratie, elle se corrompt lorsque la noblesse cesse

d'être unie avec le peuple, lorsqu'elle ne commande plus par les lois

ou par la justice, lorsque le pouvoir se resserre ou se relâche, et

devient ou tyrannique ou faible; enfin quand les nobles sentent plus

les délices du commandement que ses périls, et qu'ils croient n'avoir

plus rien à redouter[47].

[47] L. VIII, c. V.

L'âme du gouvernement monarchique étant l'honneur ou le préjugé de

chaque état et de chaque condition, ce gouvernement se perd avec ce

préjugé même, lorsque l'obéissance se change en servitude, que le

peuple et les grands, au lieu de sujets loyaux, deviennent des

instruments méprisés du prince et d'eux-mêmes; lorsque l'honneur est

mis en contradiction avec les honneurs, et que l'on peut être à la

fois chargé d'infamie et de dignités; lorsqu'à la place des lois le

monarque met sa volonté; lorsque, changeant sa justice en sévérité, il

place, comme les empereurs romains, une tête de Méduse sur sa

poitrine; lorsque, supprimant les pouvoirs intermédiaires, il veut

tout faire par lui-même et ramène l'État entier à lui seul, enfin

lorsqu'il est plus amoureux de ses fantaisies que de ses volontés[48].

Quant au gouvernement despotique, il se corrompt sans cesse, puisqu'il

est corrompu de sa nature[49].

[48] L. VIII, c. VI et VII.

[49] L. VIII, c. X.

CRITIQUE DE LA THÉORIE DES GOUVERNEMENTS.--Telle est la théorie

célèbre des trois gouvernements et de leurs principes. Nous avons

exposé les idées de Montesquieu sans y intervenir, afin qu'on les vît

dans leur suite et dans leur force. Mais il faut les examiner de plus

près.

Selon Montesquieu, il y a trois gouvernements primitifs, qui se

distinguent par leur nature et par leur principe: c'est le

républicain, le monarchique et le despotique. Cette division a soulevé

beaucoup d'objections qui nous paraissent fondées.

Et d'abord, le gouvernement républicain se divise, selon Montesquieu,

en deux espèces: l'aristocratique et le démocratique. Sont-ce bien là

deux espèces différentes d'un même genre, et ne sont-ce pas deux

genres essentiellement différents? Dans l'un, c'est le peuple en

corps; dans l'autre, c'est seulement une partie du peuple qui occupe

la souveraineté. Ce n'est pas là une différence secondaire. Si le fait

constitutif de l'État est la souveraineté, la différence

caractéristique entre les États doit être cherchée dans la manière

dont la souveraineté est distribuée. Il suffit que le pouvoir

souverain soit réservé à quelques-uns au lieu d'appartenir à tous,

pour que l'esprit de l'État soit radicalement changé. Il est vrai que

la démocratie et l'aristocratie ont cela de commun de n'être pas

soumises à un roi. Mais l'aristocratie et la monarchie ont aussi cela

de commun d'ôter tout pouvoir au peuple. Si l'on prend pour principe

de la division des gouvernements la différence de _un_ et de _tous_,

il faut évidemment y introduire, comme intermédiaire, le gouvernement

de _plusieurs_: car il y a autant de différence entre _plusieurs_ et

_tous_ qu'entre _un_ et _plusieurs_. Si donc on admet la division de

Montesquieu, il faudra séparer l'aristocratie au même titre que la

monarchie, et l'on aura quatre gouvernements au lieu de trois.

Mais c'est un autre défaut de la théorie de Montesquieu de séparer

absolument, comme deux genres à part, le despotisme de la monarchie.

Il a raison, sans doute, de distinguer le gouvernement d'un seul,

limité par des lois fondamentales, et le gouvernement d'un seul livré

au seul caprice. Mais cette distinction peut avoir lieu dans tous les

gouvernements. Il y a des démocraties où le peuple ne commande que par

ses caprices, au lieu de gouverner par les lois; il y a aussi des

aristocraties où la volonté des nobles tient lieu de lois

fondamentales. De là la distinction antique des six gouvernements,

trois bons et trois mauvais: les premiers obéissant aux lois et

voulant le bien des sujets, les seconds n'obéissant qu'à leur

fantaisie et ne cherchant que leur propre bien. On peut choisir, sans

doute, ce principe de division et commencer par reconnaître deux

grandes classes de gouvernements, selon qu'ils obéissent ou

n'obéissent pas à des lois, et diviser ensuite chacune de ces classes

en trois espèces, selon que le pouvoir est entre les mains d'un, de

plusieurs et de tous; on peut, au contraire, prendre pour principe de

division la distribution de la souveraineté, et obtenir ainsi trois

gouvernements fondamentaux, que l'on subdivisera ensuite chacun en

deux espèces. Mais on ne peut pas mêler ces deux principes, et

distinguer la monarchie de la démocratie par l'un, et la monarchie du

despotisme par l'autre.

En outre, si on y regarde de plus près, on verra que la différence de

la monarchie et du despotisme n'est pas aussi grande que le dit

l'auteur. Car, dans la monarchie pure (et c'est de celle-là qu'il

s'agit; car on ne traite encore que des gouvernements simples), dans

la monarchie, dis-je, le prince, excepté un très petit nombre de lois

fondamentales, peut toujours changer les lois; s'il ne les change pas,

c'est qu'il ne le veut pas. Sa volonté est la suprême loi: c'est là le

principe même du despotisme. Pour qu'il ne pût absolument pas changer

les lois, il faudrait qu'elles fussent protégées et garanties par un

pouvoir ou par certains pouvoirs déterminés. Mais c'est alors une

monarchie limitée, aristocratique, parlementaire, représentative,

selon la nature des limites qui sont opposées au pouvoir royal. C'est

un gouvernement mixte; ce n'est plus la monarchie proprement dite.

Sans doute, il y a des monarchies où le monarque gouverne selon les

lois, et cela est ordinaire dans les pays éclairés et civilisés; mais

en droit, la monarchie, si elle est absolue, peut toujours changer la

loi; et si elle n'est pas absolue, elle n'est plus la monarchie dont

il est question; elle est une de ces innombrables transactions, qui

s'établissent dans la pratique entre les formes élémentaires de la

politique, mais qui ne doit pas entrer dans une division abstraite et

scientifique, où l'on prend les idées dans leur généralité.

D'ailleurs, s'il n'est pas exact de dire que la monarchie soit

nécessairement soumise à des lois fixes, est-il plus exact de dire que

le despotisme n'est soumis absolument à aucune loi? A qui fera-t-on

croire que le gouvernement des Turcs, des Persans et des Chinois soit

absolument sans règle, sans frein, sans usages, sans quelque chose

enfin qui limite la volonté arbitraire du prince ou de ses

subordonnés? Qu'une telle forme de gouvernement se rencontre par

hasard, lorsqu'un Caracalla ou un Héliogabale occupe le trône, cela ne

peut pas se nier; mais que ce soit là une forme normale et vraiment

essentielle de gouvernement parmi les hommes, c'est ce qui est

contraire à la nature des choses. Je veux que, dans les gouvernements

orientaux, il y ait moins de lois que parmi nous, moins de respect de

la personne et des biens, et surtout rien qui ressemble à ce que nous

appelons une constitution; enfin, il y a sans doute des différences

entre les gouvernements barbares et les gouvernements civilisés; mais

cette différence n'ira pas jusqu'à faire que les hommes ne soient que

des brutes. C'est ce qui arriverait, s'il pouvait exister un

gouvernement semblable à celui que dépeint Montesquieu sous le nom de

despotisme. En un mot, il n'y a point de différence essentielle entre

le despotisme et la monarchie: «Ce sont, dit Voltaire, deux frères qui

ont tant de ressemblance qu'on les prend souvent l'un pour l'autre.

Avouons que ce furent de tout temps deux gros chats à qui les rats

essayèrent de pendre une sonnette au cou[50].»

[50] Voltaire, Comment. sur l'_Esprit des lois_, IV.

Si la différence que Montesquieu signale entre la monarchie et le

despotisme n'est pas essentielle, si la monarchie ne gouverne pas

nécessairement selon des lois fixes, et si le despotisme n'est pas

nécessairement privé de toutes lois, il s'ensuit que le despotisme

n'est qu'une forme abusive de la monarchie, comme la démagogie est une

forme abusive de la démocratie, et l'oligarchie de l'aristocratie.

Nous revenons donc à la division d'Aristote, qui nous paraît simple,

rigoureuse, scientifique, et qui suffit parfaitement à toutes les

théories.

De la division des gouvernements selon leur nature, passons à l'examen

de leurs principes. Il y a là sans doute une idée originale et

profonde. Un gouvernement existe, il dure. Pourquoi dure-t-il?

N'est-ce pas en vertu d'un ressort intérieur, qui l'anime, qui le

meut, qui le fait agir, et qui enfin le fait vivre jusqu'à ce que,

s'usant lui-même, il entraîne l'État avec lui[51]? Cette recherche

philosophique du principe des gouvernements est donc une des

innovations heureuses de Montesquieu dans la science politique; et

quoiqu'elle soit souvent paradoxale et arbitraire, peut-être même

insuffisante, elle est cependant digne d'admiration.

[51] _Esprit des lois_, l. III, c. VI.

Parmi les trois, ou plutôt les quatre principes reconnus par

Montesquieu, il y en a deux qui sont vrais: c'est le principe de la

vertu et le principe de la crainte. Nous y reviendrons tout à l'heure.

Il y en a deux autres qui paraissent vagues et mal définis: c'est le

principe de l'honneur et celui de la modération.

Ce dernier surtout est certainement ce qu'il y a de plus faible dans

la théorie de Montesquieu. La modération n'est qu'une limite, elle

n'est pas un principe d'action; elle empêche de se perdre, mais elle

ne donne ni la vie ni le mouvement. Elle n'est d'ailleurs pas plus

propre au gouvernement aristocratique qu'à tout autre. Il est évident

qu'elle est nécessaire à tout gouvernement qui veut vivre. La

monarchie sans modération tombe dans le despotisme, et la démocratie

sans modération tombe dans la démagogie ou dans la tyrannie. La

modération est le principe conservateur de tous les états et de toutes

les formes de gouvernement; elle n'est pas le principe particulier

d'aucune d'elles.

L'honneur est un principe ingénieusement trouvé pour expliquer la

différence de la monarchie et du despotisme[52]. Mais c'est un

principe vague et mal expliqué. «C'est, dit Montesquieu, le préjugé de

chaque personne et de chaque condition.» Mais en quoi consiste ce

préjugé? «La nature de l'honneur est de demander des préférences et

des distinctions.» L'honneur semble donc être la même chose que la

vanité. «L'ambition, continue Montesquieu, a de bons effets dans la

monarchie.» Voici l'honneur qui devient l'ambition. Plus loin,

Montesquieu définit l'honneur: «ce maître universel qui doit partout

nous conduire.» Rien n'est plus vague. Il le détermine un peu plus

quand il dit «que c'est moins ce qu'on doit aux autres que ce que l'on

se doit à soi-même»; et «non pas tant ce qui nous appelle vers nos

concitoyens que ce qui nous en distingue... c'est la noblesse dans les

vertus, la franchise dans les moeurs, la politesse dans les manières.»

Enfin, lorsqu'il ajoute que «l'honneur nous dicte que le prince ne

doit jamais nous prescrire une action qui nous déshonore», il est

évident qu'ici l'honneur n'est plus seulement le préjugé de chaque

personne et de chaque condition; il est déjà une sorte de vertu et une

partie de la vertu[53].

[52] Nous avons vu que, dans les _Lettres persanes_ (voir plus

haut), Montesquieu confondait encore l'honneur et la vertu, et leur

attribuait un rôle égal dans les républiques; mais en même temps il

était frappé du rôle que jouait en France l'amour de la gloire et

le point d'honneur. C'est cette vue particulière très juste dont il

a fait, plus tard, un principe systématique passablement

arbitraire.

[53] Sur le principe de l'honneur dans les monarchies, voyez

surtout liv. III, ch. VI et VII; liv. IV, ch. II; liv. V, ch. IX,

et liv. VIII, ch. VI et VII.

Je ne veux pas nier ce qu'il y a d'ingénieux et de vrai en partie dans

la théorie de la monarchie et de son principe. Mais ce principe de

l'honneur, qui est tout moderne, composé d'idées féodales,

chevaleresques, chrétiennes, et enfin de ce sentiment naturel de

fierté propre à l'homme dans toutes les formes de gouvernement,

suffit-il à expliquer la monarchie de Philippe et d'Alexandre, des

premières monarchies grecques, des monarchies du XVe siècle? D'un

autre côté, l'honneur n'est-il pas le principe des aristocraties

autant et plus peut-être que des monarchies? L'honneur, entendu dans

un sens étroit, est surtout le préjugé aristocratique; dans un sens

large il est la vertu proprement dite, ou du moins une de ses parties.

C'était l'honneur non moins que la crainte qui interdisait aux nobles

de Venise de trahir les secrets de l'État, et c'était certainement

l'honneur autant que l'amour de la patrie qui ramenait Régulus à

Carthage pour y mourir d'une mort atroce. L'_honestum_ antique, le

_pulchrum_ et _decorum_ ressemble beaucoup à ce que Montesquieu

appelle l'honneur: or c'est une idée qui est née dans les républiques.

Reprenons la théorie de Montesquieu, et nous inspirant librement de

ses principes, cherchons à lui donner plus de clarté et de précision.

Il y a deux principes naturels dans l'homme, et qui donnent naissance

aux deux formes principales de gouvernement, à celles que Platon

appelle les deux constitutions mères, la monarchie et la démocratie.

Ces deux principes sont l'amour du repos et de la liberté. Ces deux

principes sont identiques: car, aimer la liberté, est-ce autre chose

que vouloir jouir en repos et en paix de toutes les forces de notre

nature qui ne sont point contraires au bonheur des autres? Et aimer le

repos n'est-ce pas vouloir ne pas être troublé dans l'usage légitime

de sa liberté? Mais quoique ces deux principes soient identiques par

leur nature, ils se distinguent cependant dans leurs effets. Car l'un

a plus de rapport avec le goût du mouvement, et l'autre avec le goût

de l'inertie et de l'immobilité. L'un demande à agir, à se développer

dans tous les sens, à tenter toujours de nouvelles aventures; l'autre

aime à demeurer dans certaines limites consacrées, à tourner dans un

cercle toujours le même, et à ne pas s'affranchir de certaines

habitudes et de certains liens. L'un préfère la nouveauté à la

sécurité. L'autre craint la nouveauté, comme ennemie de toute

sécurité. L'un se contente peu du bien-être matériel, et se repaît

toujours d'un bien-être d'imagination. L'autre craint l'inconnu, et

aime à jouir tranquillement de ce qu'il possède certainement. L'un

aime à critiquer, censurer, discuter, et ne veut pas se soumettre sans

savoir pourquoi. L'autre ne veut pas se troubler d'examiner ce qu'il

ne comprend pas, ce qu'il ne tient pas à comprendre: il abandonne

volontiers le soin des affaires, et ne s'en mêle que le moins qu'il

peut.

Or, c'est l'amour du repos qui donne naissance à la monarchie, et

l'amour de la liberté à la démocratie. Dans le gouvernement d'un seul,

les actions sont plus promptes, plus uniformes, plus constantes à

elles-mêmes. Il y a moins de discussions, moins de dissentiments,

moins de temps perdu, moins de troubles, moins de révolutions. On sait

ce qu'il y aura demain par ce qu'il y avait hier. Les changements de

règne, qui sont les mouvements les plus considérables dans ces sortes

de gouvernements, se font d'une manière presque insensible, lorsque

les lois de succession sont bien déterminées. Il y a des troubles

quelquefois dans les régences: cela vient précisément de ce qu'alors

le gouvernement d'un seul penche toujours vers le gouvernement de

plusieurs; mais lorsque l'autorité royale devient maîtresse, l'ordre

et le repos renaissent avec elle. Dans la monarchie, l'individu est en

général tranquille, pourvu qu'il ne se mêle pas des affaires de

l'État. Par conséquent, lorsque le plus grand nombre des citoyens d'un

pays aura ce goût du repos et cette indifférence des affaires

publiques, l'État sera monarchique.

Supposez, au contraire, un peuple animé de l'amour de la liberté, tel

que nous l'avons décrit, il est évident qu'il ne souffrira aucune

forme de gouvernement à laquelle il n'aurait pas la plus grande part.

Si tous, ou la plupart, ont ce goût du mouvement, de l'aventure, de la

critique, de la discussion et de l'examen, tous voudront être quelque

chose dans l'État: ils voudront participer à la confection des lois,

de peur qu'elles ne répriment leur ardeur et leurs désirs. Ils

voudront nommer leurs magistrats, pour être sûrs de la sincère

exécution de leurs volontés; ils voudront les soumettre à la censure,

et refuseront de s'y soumettre eux-mêmes. Ils voudront conserver le

droit d'examiner et de discuter, afin de pouvoir changer demain ce

qu'ils auront fait aujourd'hui. Ils seront défiants, tumultueux, amis

de la parole, souvent incertains dans l'action. Mais, par-dessus tout,

ils voudront établir parmi eux l'égalité. La liberté est difficilement

conciliable avec l'inégalité. En effet, si les uns possèdent des

privilèges auxquels il me soit absolument interdit de prétendre, je ne

suis pas libre, puisqu'un certain développement naturel et légitime de

mes facultés m'est interdit. Si quelques-uns font les lois, ou ont

seuls droit à certains emplois, je ne suis pas libre: car quelle

garantie ai-je contre eux? Il peut arriver, sans doute, qu'à la suite

de beaucoup d'expériences, un peuple consente à l'inégalité pour

garantir sa liberté; mais c'est là une de ces transactions qui peuvent

se faire entre tous les principes de gouvernement, et nous les

examinons ici dans leur pureté et leur distinction. C'est en ce sens

que nous disons: le principe constitutif de la démocratie, c'est

l'amour de la liberté et de l'égalité.

Il faut distinguer le principe _constitutif_ et le principe

_conservateur_ d'un gouvernement. L'un le fait être, l'autre le fait

durer. Quels sont donc les principes conservateurs de la monarchie et

de la démocratie? Je commence par la démocratie.

Ici Montesquieu est admirable; et, quoi qu'on en ait dit, je pense

qu'il faut considérer comme un axiome de la science politique ce grand

principe, que la démocratie repose sur la vertu. En effet, lorsque

l'on donne la liberté à un peuple, il faut permettre beaucoup

d'actions qui ne seront pas permises dans un autre gouvernement. Parmi

ces actions, les unes seront mauvaises et les autres bonnes; et l'on

se console des mauvaises parce qu'elles doivent être compensées par

les bonnes. Mais si elles sont toutes mauvaises, quel principe de

désordre et de corruption introduit dans l'État! Par exemple on

permettra à tout le monde d'exprimer sa pensée, dans l'espoir que les

bonnes pensées triompheront des mauvaises, et que la vérité

l'emportera sur l'erreur. Mais si tout le monde abuse de la pensée, si

les uns la vendent, si les autres l'immolent à leurs passions, si tous

ne se servent de la liberté donnée que pour insulter les lois, les

magistrats, les hommes vertueux, etc., une telle liberté n'est-elle

pas l'anarchie et l'oppression? et comme rien de violent ne peut

durer, une république corrompue ne peut manquer de périr

infailliblement. On ne peut nier d'ailleurs que la liberté

n'introduise la division dans l'État. Cette division est un bien,

quand elle n'est pas portée à l'extrême. Mais supposez-la sans

contrepoids, elle deviendra la guerre de tous contre tous, et le plus

beau des gouvernements sera semblable à l'état sauvage. Or, dans un

État où on donne peu à la force, précisément pour laisser beaucoup à

la liberté, le seul contrepoids naturel, c'est la vertu. En outre,

l'un des grands périls de la démocratie, c'est l'amour de l'égalité.

Car, comme il y a une égalité naturelle et vraie, il y en a aussi une

qui n'est pas légitime: c'est celle qui met sur la même ligne

l'ignorant et l'homme éclairé, le vicieux et l'homme de bien. Si les

hommes vicieux sont en majorité, ils s'indigneront de la supériorité

de l'homme intelligent et distingué. De là les suspicions, les

ostracismes, les persécutions, tout ce qui a souillé les démocraties

antiques et modernes, et les a mises souvent au-dessous du despotisme

même. Il faut donc assez de vertu dans le peuple pour reconnaître,

estimer et respecter la vertu chez les meilleurs. Ajoutez que dans la

démocratie c'est le peuple qui fait les lois, et c'est lui qui obéit

aux lois; or, s'il fait des lois sans y obéir, autant n'en pas faire;

si, prévoyant sa propre faiblesse, et y compatissant d'avance, il

accommode ses lois à sa corruption, qu'est-ce qu'un tel gouvernement?

Enfin, de quelque côté qu'on examine la démocratie, on verra qu'elle

n'est, qu'elle ne vit, qu'elle ne dure que par la vertu. Tous les

grands politiques de l'antiquité l'ont dit: saint Thomas et Machiavel

l'ont dit également. Il faut que ce soit une grande vérité pour être

admise à la fois par des génies si divers, qui partent de principes si

différents.

On peut dire des publicistes d'aujourd'hui ce que Montesquieu disait

de ceux de son temps: «Les politiques grecs, qui vivaient dans le

gouvernement populaire, ne reconnaissent d'autre force qui pût le

soutenir que la vertu. Ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de

manufactures, de commerce, de finances, de richesses, de luxe même.»

On a raison de dire que Montesquieu a trop obéi aux préjugés antiques,

lorsqu'il a fait consister la vertu démocratique dans l'amour de la

frugalité et dans le renoncement à soi-même. C'est demander à

l'individu, au nom de l'État, un sacrifice que la religion obtient à

peine en le demandant au nom de Dieu et de l'éternité. Mais s'il est

vrai que les démocraties modernes ne peuvent ressembler aux

démocraties antiques, il n'est pas vrai qu'elles aient cessé d'avoir

un même principe, c'est-à-dire l'obéissance aux lois, le respect du

magistrat, l'amour de la patrie, le respect des droits d'autrui, en un

mot, la justice. C'est la justice qui est le vrai principe de la

démocratie, sous quelque forme qu'elle se présente. C'est elle seule

qui rend la liberté possible, durable, désirable.

Ainsi la démocratie aura donc pour principe constitutif l'amour de la

liberté et de l'égalité, et pour principe conservateur la vertu.

Passons maintenant à la monarchie: le principe constitutif de cette

forme de gouvernement, avons-nous dit, est l'amour du repos: quel en

est le principe conservateur? Nous ne nous refuserons pas d'accorder

que ce principe est l'honneur; seulement que faut-il entendre par

honneur?

Nous avons vu qu'il y a dans ce principe, tel que Montesquieu le

décrit, une assez grande confusion: tantôt c'est une sorte de vanité

frivole ou le préjugé étroit d'une caste et d'une corporation, tantôt

c'est la grandeur d'âme et la fierté des sentiments. Dans lequel de

ces deux sens l'honneur est-il le principe conservateur des

monarchies? Il faudrait distinguer ces nuances importantes, et ne pas

faire un seul principe de tant d'éléments contraires. Cette sorte

d'honneur que l'on mettait dans l'ancienne monarchie à être le

domestique du roi, ne ressemble guère à celui du vicomte d'Orte, qui

refusa de servir de bourreau à Charles IX contre les huguenots, ou de

Crillon, qui refusa à Henri III d'assassiner le duc de Guise. Dans le

premier sens l'honneur n'est qu'une partie de cette adoration du

prince, qui est commune aux États monarchiques et aux États

despotiques. Dans le second sens, l'honneur n'est qu'une partie de la

vertu elle-même. Or c'est dans ce second sens surtout que l'honneur

est propre au gouvernement monarchique. Car, dans le despotisme, il y

aura aussi une sorte de vanité qui recherchera les distinctions, les

préférences, les faveurs du prince, et qui tiendra à occuper la place

la plus proche de sa personne.

L'honneur monarchique sera donc surtout cette fierté qui refuse

l'obéissance au prince lorsqu'il commande des actions contraires à la

conscience. C'est là, à ce qu'il nous semble, le trait le plus

particulier de l'honneur monarchique. Car le confondre avec

l'ambition, avec l'amour de la gloire, c'est lui ôter toute

physionomie propre, puisque l'ambition n'est pas moins fréquente dans

le despotisme, et l'amour de la gloire dans les républiques. L'honneur

monarchique est donc le sentiment de ce que nous devons au prince,

tempéré par le sentiment de ce que nous nous devons à nous-mêmes:

c'est par conséquent une limite au pouvoir du prince. Il repose sur ce

principe, que le prince ne peut pas tout et ne doit pas tout vouloir.

C'est donc une partie de l'amour de la liberté transporté dans un

gouvernement qui ne repose pas sur ce principe.

Comment l'amour de la liberté a-t-il sa place dans un gouvernement

monarchique? Il peut se la faire de deux manières. La monarchie

succède ordinairement, soit au despotisme, soit à l'aristocratie. Le

premier cas est rare, le second a été le plus fréquent dans les temps

modernes. La monarchie succède au despotisme, lorsque le despotisme

vient à s'éclairer. Or la première lumière qui se fait dans l'esprit

des sujets, c'est que le prince ne peut pas tout, qu'il y a des choses

supérieures à son pouvoir. De là le premier sentiment de l'honneur, et

de là une première limite apportée au pouvoir d'un seul. Dans l'autre

cas, le sentiment de l'honneur n'est pas autre chose qu'un reste de

liberté aristocratique qui se défend jusqu'à la dernière extrémité.

C'est ce qu'il est facile de voir dans l'histoire de notre monarchie.

L'honneur exigeait bien plus d'un grand du XVIe siècle que d'un

courtisan du XVIIIe. L'honneur, au XVIe siècle, commandait encore

d'avoir des châteaux forts, et des armes pour se défendre contre la

couronne elle-même; au XVIIIe l'honneur n'interdisait pas de passer

sa vie dans les antichambres du roi et le boudoir de ses favorites.

Ainsi, l'honneur monarchique n'est autre chose que le signe de ce qui

reste ou de ce qui se forme d'aristocratique dans un pays monarchique.

Un principe qui se rapporte à celui de l'honneur, dans les États

monarchiques, et qui les distingue encore du despotisme, c'est le

principe de l'opinion. Il y a une opinion dans la monarchie. Il est

vrai qu'elle ne s'exprime pas librement comme dans la démocratie, ou

les monarchies limitées et représentatives; mais elle existe, on a le

sentiment commun que le roi, quelque sacré que soit son pouvoir, se

doit au bonheur de ses sujets. On juge ses actes, on juge ses

ministres. Et quoique en droit il puisse tout ce qu'il veut, il est

souvent obligé en fait de compter avec cette opinion même muette. Il y

avait en France une opinion publique, même sous Richelieu, même sous

Louis XIV. On approuvait et on blâmait dans une certaine mesure. Sans

doute aussi, dans une certaine mesure, il en est de même dans les

États despotiques; mais c'est un signe que le despotisme se transforme

en monarchie. D'autre part, l'opinion peut être très faible dans les

États monarchiques: c'est alors un signe qu'ils tournent au

despotisme.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 13 / 211 题