Que mon frere (Madame) auroit l'ame ravie

Et que j'estimerois son sort digne d'envie,

S'il oyoit ces propos pleins d'amour, & de foy,

Ou plustost s'il pouvoit vous baiser comme moy.

PASITHEE.

Au poinct où je vous vois aupres du Roy mon pere,

Vous pouvez tout Madame.

EURIMEDON.

Hé bien! laissez-moy faire.

Quand vous m'aurez donné vostre consentement

Il ne manquera rien à son contentement:

Mais c'est assez parlé de l'interest d'un autre,

Il est temps desormais que nous pensions au nostre:

Voudriez vous maintenant me faire une faveur?

PASITHEE.

Vous obeïr (Madame) est mon plus grand honneur,

Commandez seulement & vous serez servie.

EURIMEDON.

Dans ce cher entretien mon ame est si ravie,

Que je ne voudrois pas m'en separer jamais.

Madame trouvez bon que j'envoye au Palais,

Pour supplier le Roy qu'il m'accorde une chose.

PASITHEE.

Quelle?

EURIMEDON.

Qu'aupres de vous cette nuict je repose,

Si je ne vous suis pas importune;

PASITHEE.

Vrayment

Vous pouviez employer un autre compliment.

Importune bons Dieux! Me croyez-vous si vaine,

Que vous considerant pour ma mere & ma Reyne

J'abuse de l'honneur, & de l'affection

Que vous me témoignez en cette occasion?

Non, non, je ne suis pas à ce poinct arrogante,

Vous devez autrement traitter vostre servante:

Vous avez sur mon ame un absolu pouvoir,

Et vous devez penser que je sçay mon devoir.

EURIMEDON.

De ces sousmissions je suis toute confuse,

Mais avec ce respect pourtant on me refuse.

PASITHEE.

Nullement: Alerine allez trouver le Roy,

Dites luy que Madame est encore chez moy,

Et que pour me parler d'un soucy qui la touche

Elle souhaitte fort de partager ma couche;

Mais avecque l'adveu de son consentement.

ALERINE.

J'y vay Madame.

PASITHEE.

Allez: & venez promptement

Pour me deshabiller; Il est tard ce me semble,

Nous aurons tout loisir de deviser ensemble,

Si la bonté du Roy s'accorde à nos desirs.

EURIMEDON.

Desja ce doux espoir me comble de plaisir,

Mais je crains que l'effet de cette courtoisie

Ne donne à nostre Amant un peu de jalousie,

S'il apprend quelque jour le bon-heur où je suis:

Cependant que son coeur est parmy les ennuis,

Et dedans les langueurs d'une fascheuse absence

Faict d'un excez d'amour l'injuste penitence.

PASITHEE.

Si jusque icy l'amour a mal traité nos voeux,

Le mesme quelque jour nous ravira tous deux,

Et par nostre union finissant nos supplices

Versera sur nos maux ses plus cheres delices.

EURIMEDON.

Pour la mesme raison vous devez croire aussi

Que le mal de mon frere est beaucoup adoucy,

Et quelque desplaisir qui trouble sa pensée,

La cause de son mal rend sa peine effacée:

Mais bons Dieux! qu'Alerine est longue en son retour!

PASITHEE.

Madame: la voicy.

EURIMEDON.

J'en rends grace à l'amour.

SCENE CINQUIESME.

EURIMEDON, PASITHEE, ALERINE.

EURIMEDON.

He bien qu'a dit le Roy?

ALERINE.

Que la belle Hermionne

Pour suivre ses desirs n'a besoin de personne,

Et que ses volontez sont d'assez fortes loix

Pour ne pas relever de la faveur des Roys,

En un mot Archelas s'accorde à vostre envie.

_Elle se retire._

EURIMEDON.

Il me faict trop d'honneur.

PASITHEE.

Et moy j'en suis ravie.

EURIMEDON.

Certes voilà des traicts d'une extréme bonté.

PASITHEE.

Mais plustost du credit de vostre Majesté,

Dont la grace est unique ainsi que sans pareille.

EURIMEDON.

Exceptez-en la vostre (adorable merveille,)

Car c'est d'elle qu'on peut dire avec raison

Que ses charmes divins sont sans comparaison.

PASITHEE.

Vous me forcez pourtant d'advouer à ma honte

Que vostre courtoisie aujourd'huy me surmonte.

EURIMEDON.

Pour estre un digne objet à vostre affection

Je veux bien vous laisser en cette opinion,

Mais le peu de merite où mon espoir se fonde

Accusera d'erreur les plus beaux yeux du monde,

Et fera reprocher à vostre jugement

Qu'il a lors qu'il me flatte un peu d'aveuglement.

PASITHEE.

Icy vostre vertu m'impose le silence,

Mais l'admiration sera mon esloquence.

EURIMEDON.

Brisons là ce discours, Madame.

PASITHEE.

Je le veux.

EURIMEDON.

Que le Ciel (ma Princesse) est propice à mes voeux!

Ah que sur ce beau sein je voy de belles choses!

Son teint ressemble aux lys, & vostre bouche aux roses,

Les graces dedans l'une ont choisy leur sejour,

L'autre d'un beau rocher faict le trosne d'Amour,

Et comme ils sont tous d'eux de visibles miracles,

L'un reçoit tous nos voeux, l'autre rend des Oracles;

En fin je vois icy comme dans un tableau

Tout ce que la nature a de rare & de beau.

Mais que j'ay de regrets parmy ces belles choses!

Que je voy de soucis au milieu de ces roses!

Et que je suis confuse en ce dernier effort

Où peut-estre ma nef fera naufrage au port.

PASITHEE.

Vous souspirez (Madame) & vostre teint se change,

D'où vous vient si soudain cette palleur estrange?

Dieux! vous trouvez-vous mal?

EURIMEDON.

Madame il faut mourir

Ou que vostre pitié s'offre à me secourir.

PASITHEE.

Ce n'est pas un devoir que ma main vous reffuse,

Mais ce nouveau discours me rend toute confuse,

Parlez moy clairement.

EURIMEDON.

Ah Madame! pardon.

C'est trop vous abuser, Je suis Eurimedon.

PASITHEE.

Eurimedon bons Dieux!

EURIMEDON.

Luy-mesme ma Deesse.

PASITHEE.

Ô miserable fille! ô chetive Princesse.

C'en est faict, ton malheur arrive au dernier poinct.

EURIMEDON.

Madame parlez bas, & ne vous faschez point.

PASITHEE.

Quoy meschant tu voudrois apres cette impudence

Que ma voix fust encore de ton intelligence?

Apres avoir tendu ce piege à mon honneur,

Tu veux que je me taise insolent suborneur?

Non, non, traistre, je veux que ma douleur esclatte.

EURIMEDON.

Madame,

PASITHEE.

C'est en vain que ton amour me flatte,

Ne m'importunes plus de tes voeux indiscrets,

Mais permets à la mort d'estouffer mes regrets.

Ô sensible malheur!

SCENE SIXIESME.

EURIMEDON, PASITHEE, ALERINE.

ALERINE.

He qu'avez-vous Madame?

PASITHEE.

Un mal qui m'a surprise, & qui m'arrache l'ame.

ALERINE.

Vostre voix a d'abord troublé tous mes esprits.

PASITHEE.

L'excez de ma douleur m'a fait jetter ces cris.

ALERINE.

Ce mal est bien soudain, & j'en suis fort en peine.

PASITHEE.

Alerine de peur d'incommoder la Reyne,

Je vay passer la nuict dans vostre appartement.

_Elles sortent._

EURIMEDON _seul_

Ah deplorable Prince! ô malheureux Amant!

Que ton impatience a destruit de delices!

Et prepare à ton coeur de sensibles supplices!

Mais ne murmure point contre cette beauté

Que tu viens d'offencer par ta temerité,

Tu sens un chastiment moindre que ton audace,

Et malgré son couroux la pitié t'a faict grace.

Vange plustost le tort que ton amour a fait,

Offre toy pour victime à cet object parfaict,

Et par ton propre sang effaçant ton offence

N'espargne par tes jours quand tu pers l'innocence:

Esperons toutesfois: Mes services passez

Ne sont pas tout à faict de son coeur effacez,

Puisque dans sa douleur sa bouche s'est contrainte,

Et n'a pas descouvert le sujet de sa plainte,

Ce silence discret montre qu'asseurément

Son amour est plus fort que son ressentiment.

ACTE V.

SCENE PREMIERE.

TYGRANE.

Amour oste à mes sens cette importune Idée

Dont mon ame est encore malgré moy possedée,

Rompts les fers orgueilleux où je suis engagé:

Et rends par mon repos mon esprit soulagé:

N'entretiens plus mon coeur des charmes de l'Infante,

Fay paroistre à mes yeux sa beauté moins puissante,

Et pour rendre aujourd'huy mon mal moins rigoureux

Forme la moins aymable, ou fay moy plus heureux:

Si tu veux m'obliger dy moy que Celiane,

Surpasse en ses attraits & Venus, & Diane;

Vante à tout l'Univers sa generosité,

Et les nobles effets de sa fidelité;

Mais plustost de ce pas allons luy rendre hommage,

Et demander pardon d'avoir esté volage,

Mes yeux preparez-vous d'adorer ses apas,

Puis qu'elle a dans ses mains ma vie, & mon trespas,

Allons.

SCENE DEVXIESME.

CELIANE, TYGRANE.

CELIANE.

Où va Tygrane?

TYGRANE.

Où son devoir l'appelle.

CELIANE.

Perfide dy plustost où t'attend une belle.

Il est vray que j'ay tort de blasmer ton devoir,

Et de te regarder lors que tu vas la voir;

Pasithée a des traits qui font que Celiane

N'oseroit esperer l'entretien de Tygrane.

TYGRANE.

Ah Madame! espargnez un malheureux Amant,

Je bornois mes desseins à vous voir seulement.

CELIANE.

As-tu mise en oubly la Reyne de ton ame?

TYGRANE.

Je ne puis l'oublier puisque c'est vous (Madame)

Dont l'absolu pouvoir regne sur mes esprits.

CELIANE.

Et tu n'es plus pour moy qu'un objet de mespris.

TYGRANE.

Oubliez mon erreur, oubliez mon offence,

Et voyez mon amour après mon inconstance;

Comme l'Astre du jour alors qu'il sort de l'eau,

Mon feu sera plus net & paroistra plus beau,

Pourveu qu'en ma faveur quelque pitié vous touche.

CELIANE.

Depuis quand cette amour loge-t'elle en ta bouche?

Sans doute desloyal tu ne te souviens pas

Combien ta Pasithée a de grace & d'apas.

TYGRANE.

Ah belle Celiane!

CELIANE.

Hé bien Prince volage?

TYGRANE.

Serez-vous sans pitié?

CELIANE.

Seras-tu sans courage?

TYGRANE.

Il en faut bien avoir pour souffrir vos discours.

CELIANE.

Il faut trop de pitié pour te donner secours.

TYGRANE.

Il est vray la faveur d'une grace est trop grande

Et ce n'est pas aussi ce que je vous demande,

Non, je n'invoque plus icy vostre pitié,

Mais j'ay plustost recours à vostre inimitié;

Ouy qu'elle fasse au moins cet honneur à ma vie

De la croire aujourd'huy digne d'estre ravie,

Pour reparation du crime que j'ay faict

D'avoir ozé trahir un objet si parfaict.

CELIANE.

Tygrane c'est assez, mon ame moins cruelle

Veut attendre de vous une amour plus fidelle:

J'approuve vos devoirs, & la suitte du temps

Si vous perseverez nous peut rendre contens,

Allez: retirez-vous avec cette esperance.

TYGRANE.

Et vous vivez (Madame) avec cette asseurance,

Que je conserveray mesme après le trespas

L'amour que j'ay vouée à vos divins apas.

_Il sort._

CELIANE _seule_.

En fin ma passion triomphe de Tygrane,

Ce superbe vainqueur se rend à Celiane,

Et les traits de mes yeux plus forts que ses desdains

Reparent la foiblesse & l'affront de mes mains:

À ces nobles efforts ma raison rend les armes,

Je trouve que son crime est moindre que ses charmes,

Et de quelque dépit dont mon coeur soit touché

Je croy le repentir plus grand que le peché;

Après cette faveur (Amour) je te rends grace

De m'avoir inspiré la genereuse audace

Qui m'a faict rencontrer dans l'orage le port,

Et m'a donné la vie, où je cherchois la mort.

SCENE TROISIEME.

ARCHELAS, MELINTE _& leur suite._

ARCHELAS.

Grand Monarque, il est vray: l'insolence d'un Prince

A troublé depuis peu cette heureuse Province,

Mais cet Eurimedon que vous cherchez icy

Ne nous a pas osté ce penible soucy.

Quand le traistre Araxés descendit dans cette Isle,

Desja ce Chevalier avoit quitté la ville,

Et parmy le danger de ce soudain malheur

Son absence m'eust faict regretter sa valeur,

Si les Dieux par le bras d'une auguste Amazone

N'eussent puny le traistre, & rasseuré mon trosne;

Je ne laisse pourtant de vous estre obligé

D'avoir voulu deffendre un Estat affligé.

MELINTE.

Le devoir mutuel qui nos sceptres allie

M'a faict pour ce sujet partir de Thessalie,

Où j'appris que Bellonne exerçoit son couroux

Sur cette nation qui releve de vous;

Et comme Eurimedon n'ayme rien que la guerre,

J'ay creu le rencontrer en cette heureuse terre:

Mais à ce que je voy le sort malicieux

L'a contre mon espoir esloigné de ces lieux.

ARCHELAS.

Ce fut plustost l'effect de ma juste colere.

MELINTE.

Quoy, vous l'avez chassé?

ARCHELAS.

Sans doute.

MELINTE.

Ah c'est mon frere!

ARCHELAS.

Vostre frere bons Dieux!

MELINTE.

Ouy, mon frere.

ARCHELAS.

Grand Roy.

J'ay regret de l'avoir si mal traicté chez moy

S'il m'avoit declaré son illustre naissance,

Je n'aurois pas commis envers luy cette offence,

Au contraire j'aurois contenté ses desirs,

Et par un bon accueil finy ses desplaisirs.

MELINTE.

Luy-mesme ne sçait pas qu'il soit de nostre race,

Il veid avec ses jours commencer sa disgrace,

Et l'Astre qui premier esclaira son berceau

Pensa d'un mesme temps esclairer son tombeau:

Toutesfois si le sort fut ingrat, & barbare,

Le Ciel de ses tresors ne luy fut pas avare;

Car il fit esclatter en des lieux escartez

Parmy de viles gens de nobles qualitez;

Moy-mesme je le vis, & sa seule vaillance

Sans que je le cogneusse, acquit ma bien-veillance:

Mais depuis que je suis en cet illustre rang

Un Pyrate m'a dit qu'il estoit de mon sang,

Et que ses compagnons l'avoient pris à Messine

Entre les foibles bras de ma mere Euphrosine,

Lors que par Dicearque en ces lieux attirez

Ils luy firent les maux qu'ils avoient conspirez

Ah que je fus content d'ouir cette nouvelle!

Mais que je trouve icy son absence cruelle!

Et que mon coeur saisy de son esloignement

Garde pour son malheur un vif ressentiment:

Où pourray-je trouver ce miserable Prince,

Il erre maintenant de Province en Province,

Il court cet Univers de l'un à l'autre bout,

Et ne possedant rien il croit posseder tout:

Mais encore quel sujet excita vostre hayne?

ARCHELAS.

L'excez de son amour qui me mit fort en peine.

Car comme je croyois que son ambition

N'avoit point de rapport à sa condition,

Je trouvois fort mauvais qu'il eust pris l'asseurance

De regarder l'Infante avec de l'esperance,

Si bien que redoutant la fin de ce projet,

Je separay d'ensemble & l'un, & l'autre objet.

MELINTE.

Ainsi doncques l'amour a produit son contraire,

Et ce qui faict aymer a faict haïr mon frere,

Ah miserable Prince où t'a reduit le sort?

ARCHELAS.

Si jamais son destin le rendoit à ce bord.

Je traitterois si bien ce genereux courage

Que je le forcerois d'oublier mon outrage,

La main qui l'a blessé gueriroit sa douleur,

Ce qui fit mon couroux, finiroit son malheur;

Et l'espoir de mon sceptre avecque Pasithée

Rendroit dans ce pays sa course limitée:

Mais puisque les destins ne le permettent pas,

En vain ma passion luy promet ces apas;

Attendons que les Dieux à nos voeux plus propices,

Fassent par son retour renaistre nos delices;

Cependant s'il vous plaist d'entrer dans le Palais,

Vous y verrez l'objet à qui je dois la paix,

Et qui d'oresnavant doit partager mon trosne.

MELINTE.

Je le veux bien, voyons cette belle Amazone.

SCENE QUATRIEME.

EURIMEDON, PASITHEE, CELIANE.

CELIANE.

Madame: Je vous ay tant d'obligation

De vous estre fiée à ma discretion

Qu'il n'est point de moyens, ny de traicts de courage,

Qu'à vostre occasion je ne mette en usage;

Je sçavois desja bien tout ce deguisement

Et que sous cet habit vous aviez un Amant,

Je fus le Conseiller de la belle Hermionne,

Quand elle fit dessein de se faire Amazone:

Et que cette action soit un crime, ou bien-faict,

Mon coeur est partizan de tout ce qu'elle a faict.

Souffrez donc qu'aujourd'huy j'acheve mon ouvrage,

Souffrez que je vous mette à couvert de l'orage,

Et comme cet Estat m'a tiré de soucy,

Permettez que le mien vous en retire aussi.

PASITHEE.

Ce conseil seroit bon genereuse Princesse

Si mon esprit timide avoit moins de foiblesse:

Mais mon coeur interdit de crainte, & de respect

Me faict irresolue, & me rend tout suspect:

Car quelque invention que vostre esprit medite,

Mon honneur ne sçauroit se sauver en ma fuitte,

Et quand bien je serois hors des terres du Roy

J'aurois tousjours en suitte & l'horreur & l'effroy.

EURIMEDON.

S'il est de la terreur c'est ce bras qui la donne,

Et s'il sçait appuyer le faix d'une Couronne,

Il pourra bien aussi vous sauver de la peur

Qui loge indignement dans un si noble coeur:

Quoy donque, aymez-vous mieux que la rigueur d'un pere

Fasse d'une Princesse un objet de misere?

Voulez-vous que ma teste attende son couroux,

Ou que comme un ingrat je m'esloigne de vous?

Quand il aura cogneu mon sexe & ma personne,

Qu'il sçaura que je n'ay que le nom d'Hermionne,

Croyez-vous eviter la noire impression

Qu'il doit avoir alors de nostre affection?

Non, non, nostre retraitte est un coup qu'il faut faire,

Et vostre enlevement est un mal necessaire.

Quand vous ne serez plus en ses barbares mains

Le temps adoucira ses projets inhumains,

Mais si nous ne quittons ce funeste rivage

Il nous faut disposer aux effets de sa rage.

PASITHEE.

Hé bien, puis qu'il le faut, j'y consens: mais bons Dieux!

Qu'un extreme malheur m'arrache de ces lieux!

Puisque pour un Amant qui cause mon martyre

Il faut que j'abandonne & mon pere, & l'Epire?

Mais (cher Eurimedon) Je ne conteste plus,

Aussi bien les regrets sont icy superflus,

Je suy tes volontez, ma raison rend les armes.

EURIMEDON.

Ma Reyne essuyez doncq ces inutiles larmes,

Et de peur d'eventer ce genereux dessein

Estouffez vos souspirs au fonds de vostre sein,

Fiez vous cependant dessus ma prevoyance

Je vay tout preparer.

_Il fait semblant de s'en aller._

SCENE CINQUIESME

ET DERNIERE.

ARCHELAS, MELINTE, EURIMEDON, TYGRANE

PASITHEE, CELIANE _et leur suite._

ARCHELAS.

La voyla qui s'advance.

MELINTE.

Je vay la saluer. Miracle des beautez,

Mais quel charme puissant tient mes yeux enchantez?

Je voids, ou je me trompe, Eurimedon mon frere.

EURIMEDON.

Ah Dieux! que vous m'auriez obligé de vous taire,

Vous me perdez Melinte.

MELINTE.

Ah mon frere! pardon,

Je ne me sçaurois taire aupres d'Eurimedon;

Mon bon-heur est trop grand, & ma joye est trop forte,

Pour demeurer muet, & feindre de la sorte:

Je suis vostre Melinte, & vous trouvez en moy

L'affection d'un frere, & le support d'un Roy;

Un de vos raisseurs m'a dict vostre origine,

Et nous sommes tous deux les enfans d'Euphrosine;

Nostre pere Hermocrate estant avec les Dieux

Je possede le trosne où regnoient nos ayeux,

Mais comme je vous tiens de cette illustre race,

Je veux aupres de moy vous y faire une place,

Mon Sceptre, & mes estats suffiront à nos voeux,

Et la mesme Couronne en couronnera deux.

ARCHELAS.

Quoy donc en mesme temps je voids en cette Reyne

L'objet de mon amour, & celuy de ma hayne?

Et le feu dont ses yeux ont mon coeur enflammé

Sera par elle esteint aussi-tost qu'allumé?

Quoy, mon affection de la sorte abusée

Servira laschement à vos yeux de risée?

Et ce perfide ira se vanter desormais

Qu'il m'est venu braver dans mon propre Palais?

Ah! mon ressentiment effacera ma honte.

_Il met la main à l'espée._

TYGRANE.

Ne souffrez pas (grand Roy) que l'ire vous surmonte,

Appaisez ce couroux un peu trop violent.

ARCHELAS.

Plustost à me vanger je suis un peu trop lent;

Quoy seduire une fille, & se jouer du pere

Ce n'est pas (dites-vous) un sujet de colere?

EURIMEDON.

Ah Sire! si jamais un si lasche dessein

En ce déguisement m'est entré dans le sein,

Si manque de respect, l'honneur de Pasithée

A senty les efforts d'une audace effrontée,

Si son corps n'est encor aussi pur que ma foy

Je consens que le Ciel esclatte contre moy:

Il est vray: J'ay chery cette belle Princesse,

Mais je l'ay respectée ainsi qu'une Deesse;

Et quoy qu'elle ayt esté deux fois en mon pouvoir,

Jamais ma passion n'a trahy mon devoir;

Lors que vostre ennemy vous l'avoit enlevée

Vous sçavez qu'elle fut par mes armes sauvée,

Et que sans me servir de la faveur du sort

Ma generosité vous la rendit au port:

Donnez doncq (s'il vous plaist) un pardon à ma flame

Puis qu'elle est sans reproche aussi bien que sans blame,

En mon déguisement vous n'avez rien perdu,

Car ce qu'on vous ostoit mon bras vous l'a rendu.

MELINTE.

Monsieur, si pour vous rendre à ses voeux favorable,

La priere d'un Roy vous est considerable,

Mon frere aupres de vous obtiendra son pardon,

Et vous vous resoudrez d'aymer Eurimedon:

Encor qu'il ne soit pas du sexe d'Hermionne

Sa teste n'est pas moins digne d'une Couronne,

Et le Sceptre Royal qu'on luy refuse en vain

N'aura pas moins de grace en son auguste main;

Pasithée est son prix selon vostre ordonnance

Puis qu'il a d'Araxés reprimé l'insolence,

Et quand il n'eust pas faict cette belle action

Il la meriteroit par sa condition:

Changez, changez (Monsieur) cette hayne obstinée,

Desgagez cette foy que vous avez donnée,

Et qu'un heureux Hymen laisse dans le repos

Les champs Thessaliens, la Troade, & Lesbos.

ARCHELAS.

Melinte: vos vertus vous rendent trop auguste,

Et vous me demandez une chose trop juste

Pour souffrir de ma part un superbe refus;

Excusez seulement si mon esprit confus

A tardé si long-temps d'accorder Pasithée

À celuy dont l'amour l'a si bien meritée,

Et si j'ay faict paroistre une injuste fureur,

Songez que cette feinte a causé mon erreur.

Ma fille je vous donne à ce Prince adorable.

PASITHEE.

Sire, cette faveur rend mon sort honorable,

Et les commandemens sont doux à recevoir

Où vostre volonté s'accorde à mon devoir.

EURIMEDON.

Par ce commandement, & cette obeissance,

Que je reçois (Amour!) une ample recompence!

Et que je dois benir l'atteinte de tes traits,

Puisque tu la gueris avecque tant d'attraits.

TYGRANE.

Et moy voyant les biens que le Ciel leur envoye

Verseray-je des pleurs sur la commune joye?

Après tant de rigueur, & de travaux soufferts,

Voulez-vous que je meure accablé de mes fers?

Ne vous lassez vous point de me voir miserable?

ARCHELAS.

Madame, c'est assez faire l'inexorable,

Puis qu'une heureuse nuict doit suivre un si beau jour

Vous devez ce bon-heur à son fidele amour.

CELIANE.

Je voulois plus long-temps faire l'experience

Et de sa passion, & de sa patience,

Mais puis qu'un si grand Roy me prescrit mon devoir.

Je veux vous obeïr, & le vay recevoir.

TYGRANE.

Puisque par vous j'obtiens ce bien incomparable

Que je vous suis (Seigneur) aujourd'huy redevable!

ARCHELAS.

Allons doncq mes Amis celebrer ce beau jour

Qui vous doit couronner des Myrthes de l'amour,

Et donner quelque jour à ces belles Provinces

Par vos embrassemens des Reynes, & des Princes.

FIN.

_EXTRAICT DU PRIVILEGE DU ROY._

Par grace & Privilege du Roy donné à Paris le 30. jour de May 1637.

Signé par le Roy, en son Conseil de Monsseaux il est permis à ANTHOINE DE

SOMMAVILLE, Marchand Libraire à Paris, d'Imprimer ou faire Imprimer,

vendre & distribuer en tel Volume & caractere que bon luy sembler une

Tragi-comedie intitulée _Eurimedon, ou l'Illustre Pirate du Sieur_

DESFONTAINES, durant le temps de sept ans finis & accomplis à commencer du

jour que ladite Tragi-comedie sera achevée d'Imprimer: Et deffences sont

faictes à tous autres de l'Imprimer ou faire Imprimer, vendre ny

distribuer sans le consentement dudit Sommaville, ou de ceux ayans droict

de luy, à peine aux contrevenans de trois mille livres d'amendes, & de

tous ses despens, dommages & interests, ainsi qu'il est plus au long porté

par les lettres cy-dessus dattées.

_Achevé d'Imprimer le 6. Juin 1637._

Eurimedon: L'illustre pirate · 第 3 / 3 段