Non, non, je ne suis pas du rang des immortels,

Et je n'aspire pas à l'honneur des Autels,

C'est assez que le Ciel m'ayant faict naistre Prince,

M'ayt aussi faict Seigneur d'une belle Province,

Où mes sujets vivroient sous de paisibles loix,

Si l'aveugle Tyran qui triomphe des Rois,

Et qui faict aujourd'huy nostre commun martyre,

N'avoit dedans ma Cour estably son empire:

Ouy (brave Eurimedon) je suis interessé

En l'amour qui vous rend de Tygrane offencé;

Et si vous secondez ma fureur irritée

Je l'empescheray bien d'espouser Pasithée.

EURIMEDON.

Quoy? l'Infante est aussi vostre inclination?

CELIANE.

J'ay pour ce haut dessein trop peu d'ambition:

Mon desir seulement est de punir Tygrane

Et de vanger le tort qu'il faict à Celiane,

Cette pauvre Princesse avoit receu sa foy.

EURIMEDON.

Ah le traistre!

CELIANE.

D'où vient cet homme que je voy?

SCENE CINQUIESME.

EURIMEDON, CELIANE, LYSANOR.

EURIMEDON.

C'est mon cher Lysanor qui vient de Mitylene

Où je l'avois laissé pour sçavoir de ma Reyne

Ce que de mon amour je devois esperer,

Et s'il m'estoit permis de vivre, ou d'expirer:

Dy moy donc Lysanor qu'a t'on faict de l'Infante?

L'amour de mon rival est elle triomphante?

Dit-on que Pasithée ayme ce bel Amant?

Que le Roy soit content de mon esloignement?

Ay-je par mon depart sa colere appaisée?

Sa Cour n'est-elle plus de soucis divisée?

En fin, void-on regner dans ce noble Palais

La concorde, l'amour, le repos, & la paix?

LYSANOR.

Je ne sçay si je dois ou parler, ou me taire:

Mais puisque sur ce point il vous faut satisfaire,

Sçachez que d'Archelas les malheurs redoublez

Ont rendu le cahos à ses Estats troublez:

Depuis vostre depart l'Infante est prisonniere,

Araxés animé de sa flame premiere,

Avec mille Guerriers dans l'Isle descendu

Rend d'horreur & d'effroy tout ce peuple esperdu:

Le Roy pour resister à ce subit orage,

Dont l'horrible fureur esbranle son courage,

De crainte en mesme temps, & de rage interdit

Vient de faire par tout publier cet Edict.

Que quiconque pourroit empescher sa deffaite,

Emportant d'Araxés l'abominable teste,

Pour prix de sa valeur & de son action

Il auroit Pasithée & son affection.

CELIANE.

Chevalier (s'il vous plaist) soyons de la partie,

Immolons au trespas cette coupable hostie.

EURIMEDON.

Ce perfide Araxés par mes coups adverty

Esprouveroit le bras qu'il a desja senty,

Si je ne le cedois à la valeur du vostre.

CELIANE.

J'ay destiné mon bras à la perte d'un autre,

Tygrane occuppe seul tous mes ressentimens,

Ainsi nostre dessein fera deux chastimens.

EURIMEDON.

Il est vray: mais je crains qu'une rigueur extreme

Ne fasse revolter ce Roy contre moy-mesme,

Et que si j'ose encor me montrer à ses yeux,

Mesme plus qu'Araxés je ne sois odieux.

LYSANOR.

Chassez, Eurimedon, cette inutile crainte

Cette hayne à present par une autre est esteinte

Et puis vous pouvez bien par un deguisement,

Eviter les transports d'un premier mouvement.

EURIMEDON.

Icy la volonté d'un puissant Dieu raisonne,

J'iray dans Mitylene en habit d'Amazonne,

Et puis qu'icy le Myrthe est conjoint aux lauriers

J'auray pour moy Venus & le Dieu des Guerriers.

CELIANE.

Puisque ma passion est de mesme nature

Je suivray (Grand Heros) vostre illustre advanture,

Non pas pour m'adjouster au rang de vos rivaux,

Mais bien pour vous ayder à finir vos travaux.

EURIMEDON.

Puisque vous partagez cette louable envie,

Allons Prince adorable où l'honneur nous convie.

SCENE SIXIESME.

PASITHEE, ALERINE _dans la prison_.

ALERINE.

Ah Madame! ces pleurs, & ce coeur abatu

Sont indignes de vous & de vostre vertu,

Essuyez, essuyez ces inutiles larmes,

Et n'ayez pas recours à de si foibles armes;

La tristesse sied mal sur un front genereux,

Il doit paroistre esgal bien qu'il soit malheureux,

Et mesme tesmoigner au plus fort de l'orage,

Qu'il peut changer de sort, mais non pas de courage.

PASITHEE.

En l'estat où je suis, il est bien mal-aisé

D'avoir le front esgal & l'esprit appaisé,

Mes larmes toutesfois arresteront leur course,

Mais je veux aussi-tost ouvrir une autre source,

Et puisque c'est trop peu que de verser des pleurs,

Mon sang fera mieux voir l'excez de mes malheurs.

ALERINE.

Le desespoir (Madame) est pour ces ames basses,

Qui ne sçauroient souffrir un moment les disgraces,

Aussi bien que vos pleurs espargnez vostre sang,

Et faictes voir un coeur esgal à vostre rang,

Le malheur est souvent la source de la gloire,

L'Astre qui faict le jour sort d'une couche noire,

Et le pompeux esclat de ce divin flambeau

Paroit apres l'orage & plus clair, & plus beau;

Et puis je ne voy pas le sujet de vos craintes,

Ny qu'elle occasion authorise vos plaintes,

Car encor que ce lieu ne soit pas un Palais

Digne de recevoir l'honneur de vos attraits,

Puisque pour vous ravir on attaque cette Isle,

C'est moins une prison que non pas un Azile.

PASITHEE.

Voy le triste estat de mon sort,

Et me voyant si mal traitee

Juge si differer l'heureux coup de ma mort.

Ce n'est pas trahir Pasithée.

Par un prodige tout nouveau

Mon propre pere est mon bourreau;

Ma partie est mon Roy, mon Juge est mon complice;

Mon Palais une triste tour,

Mon esperance, mon supplice,

Ma vertu c'est mon vice, & mon crime l'amour.

Ma beauté cause ma douleur

Au lieu de me rendre adorable,

Et les traicts qui devroient establir mon bon-heur

Me rendent plustost miserable:

Je suis un object de mespris

Que les destins ont faict le prix

Et l'espoir incertain d'une insolente armée;

Où je me voy reduite au poinct

D'estre Espouse avant qu'estre aymée,

Peut-estre de celuy que je n'aymeray point.

Encor si mon Eurimedon

Pouvoit estre de la partie,

Sans doute je serois son prix, & son pardon

Et j'espererois ma sortie:

Mars, & l'Amour qui de mon coeur

L'ont desja rendu le vainqueur,

Luy donneroient encor cette heureuse victoire;

Et mon sort devenu plus beau

Feroit le trosne de ma gloire,

Sur les mornes apprets de mon triste tombeau.

Mais au poinct où mon sort est mis

En vain ce doux penser me flatte,

Les Dieux pour m'obliger sont trop mes ennemis

Et la terre m'est trop ingratte:

Pour m'oster de cette prison

Usons du fer, ou du poison.

Et sortons de nos maux, en sortant de la vie;

Cette genereuse action

Rendra ma mort digne d'envie,

Autant que mon malheur l'est de compassion.

Toutesfois avant cet effort

Attendons la fin de l'orage.

Souvent les malheureux sont jettez dans le port

Sur le debris de leur naufrage:

Avant que de perdre le jour

Voyons à qui Mars, & l'Amour

Reservent aujourd'huy la fatale Couronne,

Nous mourrons tousjours bien aprez,

Et si dans le champ de Bellonne

Il cueille le Laurier, Je prendray le Cyprez.

ACTE IV.

SCENE PREMIERE.

ARCHELAS, FALANTE.

ARCHELAS.

Falante en quel Estat as-tu veu mon armée?

Est-elle puissamment au combat animée?

Ne dissimule point, descouvre moy mon sort,

Je verray d'un mesme oeil le naufrage, & le port.

FALANTE.

Sire, jamais le Ciel ne veit un tel orage,

L'un & l'autre party sont de mesme courage,

Et comme un mesme espoir faict leurs ambitions,

Une pareille ardeur marque leurs actions;

Le moindre des soldats combat en Capitaine,

Leur emulation rend leur gloire incertaine,

Et les tient tour à tour l'un sur l'autre advancez,

Tantost victorieux, & tantost repoussez.

ARCHELAS.

En fin tu ne sçais pas de quelle destinée

Ma fortune aujourd'huy se verra terminée?

FALANTE.

Sire, cette inconstante a cessé son couroux,

Les Dieux visiblement se declarent pour nous,

Et s'ils ont tant laissé la victoire douteuse,

La perte d'Araxés en sera plus fameuse.

ARCHELAS.

Quel tesmoignage as-tu de cet Evenement?

FALANTE.

Un prodige (grand Roy) digne d'estonnement:

J'ay veu (Sire) j'ay veu dans le champ de Bellone

Une auguste Deesse en habit d'Amazone,

Aux plus fiers ennemis arracher des Lauriers,

Et donner l'espouvante aux plus braves guerriers;

À chaque mouvement son courage se montre,

Tout faict jour à ses coups, tout fuit à sa rencontre;

Où sa fureur l'emporte, on void à chaque rang

Des cadavres noyez dans des fleuves de sang,

Et l'infame Araxés ne seroit plus qu'une ombre

S'il n'estoit protegé de la force du nombre;

Sans cela le combat seroit desja finy,

Vous vangé, nous vainqueurs, & le traistre puny.

ARCHELAS.

Les Dieux ont de tout temps protegé ma Couronne.

FALANTE.

Aussi n'est-ce pas là le sujet qui m'estonne,

Un miracle plus grand confond mon jugement.

ARCHELAS.

Ne m'entretiens pas tant, & parle clairement.

FALANTE.

Cette belle Amazone a comme le courage

Du Prince Eurimedon, le port & le visage;

Mesme ces deux objets se ressemblent si fort

Qu'elle a trompé mes yeux à son premier abord.

ARCHELAS.

Mais peut-estre Falante est-ce Eurimedon mesme.

FALANTE.

Non Sire: bien qu'entre eux le rapport soit extreme,

Elle m'a protesté n'avoir jamais cogneu

Ce Prince dont je l'ay long-temps entretenu,

Hermionne est son nom, son pays est la Thrace,

Et Mars asseurement est l'autheur de sa race;

Au lieu qu'Eurimedon ne sçait en quel sejour

Le Ciel ouvrit ses yeux à la clarté du jour:

Et quand cette raison tromperoit ma creance,

Je sçay bien que le sexe en faict la difference.

ARCHELAS.

Qui que tu sois Deesse acheve tes bien-faits

Et rends à mon Estat le repos & la paix:

Mais quel estrange bruit vient frapper mon oreille?

FALANTE.

Sire c'est l'Amazone.

ARCHELAS.

Ah Dieux quelle merveille!

Cette grave douceur & cette Majesté,

Sont les visibles traits d'une Divinité.

SCENE DEUXIESME.

EURIMEDON, ARCHELAS, FALANTE, TYGRANE,

CELIANE _déguisée_

EURIMEDON _en Amazone tenant la teste d'Araxés._

En fin (Sire) voila ce superbe Encelade

Dont la temerité menaçoit la Troade,

Voila de vos sujets la terreur, & l'effroy,

Et le vain poursuivant des Couronnes d'un Roy;

En un mot, vous voyez l'usurpateur infame,

Si bien humilié par la main d'une femme

Que son coupable chef à vos pieds abbatu,

Et contraint de baiser les pas de la vertu.

ARCHELAS.

Ah divine guerriere! apres cette victoire

Combien je dois d'encens à vostre illustre gloire!

Que je suis redevable à mon propre malheur

De m'avoir aujourd'huy procuré cet honneur,

Qu'une divinité si puissante, & si belle,

Ayt voulu prendre part en ma juste querelle,

Et malgré la fureur d'un perfide attentat

Sauver d'un coup heureux mon Sceptre & mon estat.

EURIMEDON.

Sire, Je ne suis pas immortelle, ou divine,

C'est assez que je sois d'une illustre origine;

Et qu'entre mes ayeux je puis compter des Rois

Dont autresfois la Thrace a reveré les loix:

J'en pouvois justement esperer la couronne,

Si le sort eut voulu mieux traitter Hermionne;

Mais lors que l'inconstant m'eust mis le Sceptre en main

Le traistre me l'osta du jour au lendemain:

J'ay suivy du depuis sous l'habit d'Amazone

L'exercice sanglant de la fiere Bellone,

Et pour me signaler je cherchois les hazars,

Quant j'ay veu déployer vos heureux estendars;

Dez que j'ay recogneu par ces augustes marques

Les vaillans escadrons du plus grand des Monarques,

Et qu'infailliblement un traistre usurpateur

Estoit de cette guerre & le Chef, & l'Autheur,

Aussi-tost ma fureur justement animée

Chercha cet insolent parmy toute l'armée,

Afin de luy ravir par un coup solemnel,

Le prix qu'il attendoit d'un dessein criminel.

ARCHELAS.

Puis qu'on vous a ravy le Sceptre qui fut vostre,

Daignez belle Princesse en recevoir un autre,

Et si vous agreez les hommages d'un Roy

Regnez dans mon empire & triomphez de moy.

EURIMEDON.

Que je regne & triomphe! Ah Dieux quelle apparence

Que l'object du mepris & de l'indifference

Osast à ce degré de grandeur aspirer,

Qu'à peine une Deesse oseroit esperer!

Mais puis que vostre rang vous permet toute chose,

Je ne reffuse pas ce qu'un Roy me propose;

Sire (puis qu'il vous plaist) j'accepte cet honneur,

Que vostre Majesté presente à mon bon-heur,

Et la conjure icy d'avoir en sa memoire

L'offre qui me doit mettre au comble de ma gloire.

ARCHELAS.

Je n'en perdray jamais l'aymable souvenir,

Ma promesse pour vous est facile à tenir,

Il me tarde desja que je ne l'effectue,

Je vous ayme (Madame) & ce delay me tue.

EURIMEDON.

Cet amour pour durer est un peu violent,

J'aymerois mieux ce feu s'il paroissoit plus lent:

Sire moderez-vous, & donnez à vostre ame

Le loisir de pouvoir examiner sa flame,

L'esprit blasme souvent ce que l'oeil a voulu.

ARCHELAS.

On delibere en vain sur un point resolu:

Cette rare vertu dont vostre ame est pourveue

Surprend en mesme temps & l'esprit & la veue,

Et donne dés l'abord des transports si puissans,

Qu'elle est en un moment maistresse de nos sens,

En fin si vos rigueurs trompent mon esperance,

Vous ne me verrez mettre aucune difference

Entre aymer, & mourir pour un objet si beau.

EURIMEDON.

Grand Roy j'atteste icy le celeste flambeau,

Que j'ayme tant l'honneur de vostre bien-vueillance

Que je meurs du desir d'estre en vostre alliance,

C'est un bien que mon coeur souhaitte plus que vous,

Et je ne vivrois pas sans un espoir si doux;

Mais la fureur encor possede trop mon ame

Pour faire si-tost place à l'ardeur de ma flame,

Il faut donner à Mars le temps de respirer

Auparavant qu'Amour le fasse retirer.

ARCHELAS.

Ma Reyne je le veux pourveu que mon attente

Conserve en vostre coeur une flame constante.

EURIMEDON.

Mon Prince, Je consens qu'on me prive du jour,

Si je change jamais l'objet de mon amour.

ARCHELAS.

Hé bien! Tygrane: en fin ma gloire est sans seconde;

Cognois-tu quelque Roy plus heureux dans le monde?

Possedant cette Reyne est-il sous le Soleil

Un Monarque honnoré d'un triomphe pareil?

TYGRANE.

Non Sire: Ce bon-heur comme vostre merite

Ne reçoit point d'esgal, non plus que de limite,

Et je croy que les Dieux quand vous serez unis

Vous combleront encor de plaisirs infinis:

Mais puis que de ce bien vostre ame est si contente,

Finissez (grand Monarque) une importune attente,

Vous sçavez bien le prix que vous avez promis

À celuy qui pourroit chasser vos ennemis,

Il est vray qu'Hermionne a faict nostre victoire,

Et qu'on doit à son bras une immortelle gloire;

Mais puis qu'aupres de vous elle a desja son prix

Que le nostre (grand Roy) ne soit pas un mespris,

Comme elle nous avons montré nostre courage,

Et nous avons senty nostre part de l'orage;

Encore qu'Araxés soit par elle abbatu,

En cela son bon-heur seconda sa vertu;

Mais en tout le combat nous l'avons assistée,

Voyez doncque qui de nous merite Pasithée.

Grand Prince disposez de ce prix glorieux,

Et finissez l'espoir de mille ambitieux.

ARCHELAS.

Puis qu'aujourd'huy je dois l'appuy de ma Couronne,

À la seule valeur de la belle Hermionne,

Il est juste qu'elle ayt toute seule l'honneur

Qu'on doit à sa vertu bien plus qu'à son bon-heur:

C'est pourquoy je la rends de ces lieux Souveraine,

Je veux que mes sujets la reverent en Reyne,

Et comme mon Estat ne se peut separer

Seule elle aura le prix qu'on devoit esperer.

TYGRANE.

Qu'Hermionne (grand Roy) possede vostre Empire,

Ce n'est pas à ce prix que mon courage aspire,

Que cette Deïté regne dans vostre Cour,

Mais ne reffusez point Pasithee à l'amour.

CELIANE _ostant son casque._

Perfide, osez-vous bien paroistre en cette lice?

Crois-tu que la vertu recompense le vice?

Et que le Ciel honteux des crimes que tu faits,

Au lieu de te punir t'accorde des bien-faits?

N'est-ce pas pour avoir abusé Celiane

Qu'on te doit Pasithée, infidele Tygrane?

Ou bien pour avoir faict ce genereux duel,

Où tu fus si vaillant, ou plustost si cruel?

Si tu ne te souviens de ce juste reproche

Retournons sur les lieux: le champ est assez proche

Où sur Eurimedon tu creus estre vainqueur,

Mais ce fut moy qui fus l'objet de ta rigueur,

Avecque tes mespris je ressentis ta rage,

Tu surmontas ma force, & non pas mon courage;

Et quoy que mon dessein ne fut que de perir,

Ton fer me blessa bien, mais je ne pûs mourir.

Tu rougis infidele, & tu croyois peut-estre

Que l'on devoit icy recompenser un traistre:

Non, non, le Ciel est juste, & les Dieux irritez,

Punissent tost ou tard les infidelitez,

Ne demande doncque pas un salaire Prophane:

Mais recognois icy ton crime, & Celiane.

TYGRANE.

Je recognois (Madame) & mon crime & vos yeux

Ils sont en mesme temps mes Juges, & mes Dieux;

Qu'ils me punissent doncque & que leur vive flame

Abrege de mes jours la malheureuse trame,

Il est vray j'ay failly, vostre rare beauté

Meritoit plus d'amour, & de fidelité,

Mais ce qui me console au milieu de ma peine

Vous fustes tousjours belle, & jamais inhumaine:

Toutesfois si je suis indigne de pitié

sçacrifiez Tygrane à vostre inimitié.

_Il luy presente son espée._

Tenez voila de quoy contenter vostre enuie,

Vangez-vous Celiane, arrachez-moy la vie,

Et par mon sang coupable à vos pieds respandu

Payez-vous de celuy que vous avez perdu.

CELIANE.

La mort pour un ingrat seroit trop favorable

Et le coup de ma main un peu trop honnorable

Tes regrets feront mieux cet office que moy.

EURIMEDON.

Madame revocquez cette severe Loy,

Il n'est point de pechez qu'un repentir n'efface.

ARCHELAS.

Je veux qu'en ma faveur il obtienne sa grace

Qu'il vive sous vos loix, mais à condition

Qu'il sera plus fidele en son affection.

CELIANE.

Sire (puis qu'il vous plaist) Celiane est contente,

De regler son amour sur cette heureuse attente.

ARCHELAS.

C'est assez Celiane, on verra quelque jour

Si ce Prince sera digne de vostre amour.

SCENE TROISIESME

ARCHELAS, EURIMEDON _deguisé_.

ARCHELAS.

Oseray-je esperer qu'il vous plaise (Madame)

Sur un point curieux satisfaire à mon ame,

Et ne tiendrez-vous pas pour incivilité,

Si je vous faits sçavoir ma curiosité?

EURIMEDON.

Sire à vous obeir me voyla toute preste.

ARCHELAS.

D'où provenoit tantost cette rougeur honneste,

Qui m'a faict remarquer vostre alteration

Quand Tygrane a parlé de son affection,

Et sur tout quand ce Prince a nommé Pasithée;

Ma veuz estoit alors dessus vous arrestée:

Ne dissimulez point, dites moy franchement

Ce qui vous a causé ce soudain mouvement.

EURIMEDON.

Quand Tygrane a parlé de sa belle entreprise

Vous croyant sans enfans ce propos m'a surprise,

Et si j'ay faict paroistre un peu d'emotion,

J'avois pour l'exciter assez de passion.

ARCHELAS.

Des fruicts de mon amour je n'ay que cette fille,

Elle seule aujourd'huy faict toute ma famille,

Encore maintenant suis-je reduit au point

De m'estimer heureux si je ne l'avois point.

EURIMEDON.

Quel mescontentement avez-vous receu d'elle

Dont la faute aujourd'huy la rend si criminelle?

ARCHELAS.

Naguere un estranger en cette Isle arrivé

A si soudainement son esprit captivé,

Que pour mieux estouffer cette flame naissante

Qui dans leurs jeunes coeurs se rendoit trop puissante,

Je me suis veu contraint de la mettre en prison,

Afin d'en retirer son coeur et sa raison;

Son Amant par sa fuitte evita ma colere.

EURIMEDON.

Vrayement cét Estranger eut tort de vous desplaire;

Mais Seigneur avoit-il son honneur assailly

Au point que vous croyez que l'Infante ayt failly?

ARCHELAS.

Non: elle ne s'est pas tellement oubliée,

Et je croy seulement qu'elle s'estoit liée

Avecque moins d'amour que d'obligation

À ce nouvel object de son affection,

Je cogneus toutesfois leurs flames indiscrettes,

Je sçeus qu'ils se donnoient des visites secrettes,

Et comme Pasithée aydoit à son dessein

Je le surpris un jour qu'il luy baisoit le sein;

Mon ame à cet object de colere enflammée

Voulut perdre d'un coup & l'amant, & l'aymée,

Mais

EURIMEDON.

Vous avez puny trop rigoureusement

L'amour d'une Princesse, & les voeux d'un Amant

Qui n'estoit pas peut-estre indigne de sa flame.

ARCHELAS.

En cette occasion je confesse (Madame)

Que ce jeune estranger avoit des qualitez,

Capables de fleschir les plus rares beautez,

Et mesme il nous avoit rendu quelque service.

EURIMEDON.

Vous luy rendiez pourtant un tres-mauvais office,

Et c'est mal s'acquitter d'une obligation,

De donner pour un prix une punition:

Mais encor estoit-il d'une illustre naissance?

ARCHELAS.

Il ne sçavoit sur quoy fonder cette esperance,

Et pretendoit pourtant sans mon consentement

Un rang que je reserve à des Roys seulement.

EURIMEDON.

Advouez que l'amour est un crime agreable,

Qu'on devroit appeller une erreur excusable,

Et si ceux qui le font meritent le trespas

Ils ne doivent mourir qu'au milieu des appas:

Excusez doncque Seigneur ces Innocentes flames,

Elles ne logent point que dans les belles ames,

Et le mespris d'amour est plustost un effect

D'une arrogante humeur que d'un esprit bien fait.

En fin en ma faveur delivrez Pasithée,

Sinon le trosne auguste où je suis invitée,

Me plaira beaucoup moins que ne faict le tombeau.

ARCHELAS.

Pour ne me pas fleschir l'Orateur est trop beau,

Ma Reyne j'y consens, & promets à cette heure

De la tirer demain de sa triste demeure,

Pourveu que vostre Esclave, & de plus vostre Amant

Puisse esperer de vous un pareil traitement.

EURIMEDON.

Je m'en vay luy porter cette heureuse nouvelle.

_Il sort._

ARCHELAS.

Allez. Que cette Reyne est pitoyable, & belle!

Que les traits de ses yeux mes superbes vainqueurs

Ont des charmes puissans pour captiver les coeurs!

Il n'est point de dépit qui ne cede à sa grace,

Point de ressentiment que sa bouche n'efface,

Alors qu'elle commande il luy faut obeïr,

Et ce quelle cherit, on ne le peut haïr.

SCENE QUATRIEME.

EURIMEDON, PASITHEE, ALERINE

_dans la prison_.

EURIMEDON _en Amazone_.

Digne objet de pitié, mais beaucoup plus d'envie

Qui tiens mesme d'Amour la liberté ravie,

Se peut-il que je voye en ces funestes lieux

Celle dont la beauté peut captiver les Dieux?

Non, non: Je ne sçaurois souffrir cette injustice,

Tout le monde prend part en ce rude supplice,

Et sans vos doux regards son destin a pareil

Aux lieux qui sont privez des clartez du Soleil,

Il est temps que la Cour dissipe sa tristesse,

Qu'on luy rende sa joye avecque sa Princesse,

Et que de la prison vous veniez au Palais,

Gouster avecque nous les douceurs de la paix.

PASITHEE.

Madame: Les prisons sont des champs Elisées,

Quand vos divins regards les ont favorisées,

Au lieu que les Palais où vos yeux ne sont pas,

Ne sont que des Enfers où regne le trespas.

Mais par quelle faveur, & de quel bon Genie

Ay-je aujourd'huy receu cette grace infinie

Qu'un Astre dont l'esclat est si doux à mes yeux

Vienne luire, où jamais ne luit celuy des Cieux?

EURIMEDON.

C'est le flambeau d'Amour qui finira vos peines.

PASITHEE.

Ah ce tyran (Madame) est l'autheur de mes chaisnes!

EURIMEDON.

Ainsi le mesme traict qui fit vostre tourment

Fera d'oresnavant vostre contentement,

Si vous favorisez sa prudente conduitte.

PASITHEE.

Ah Dieux! à cet object je suis toute interdite,

Et j'ay dans mon esprit tant de confusion,

Que tout ce que je voy me semble illusion.

EURIMEDON.

Ne vous souvient-il pas quand nous sommes ensemble,

D'avoir jamais cogneu quelqu'un qui me ressemble?

Ne craignez point (Madame) advouez le secret,

J'ay pour en bien user l'esprit assez discret;

Outre que j'ay beaucoup d'interest en l'affaire,

Elle concerne encore le salut de mon frere,

Qui vivement touché des traicts de vostre amour

Ne void plus qu'à regret la lumiere du jour;

Ouy (Madame) j'entray dedans cette Province,

Afin de secourir ce miserable Prince,

Et que le desespoir va reduire à la mort:

Ma valeur a rendu la paix à Mitylene,

Et je puis esperer la qualité de Reyne,

Puis que j'ay pû donner assez d'amour au Roy

Pour me faire l'honneur de me donner sa foy:

Mais qu'il n'espere pas la faveur qu'il souhaitte

Qu'Hermionne ne soit de tout poinct satisfaite,

Qu'il ne m'ayt de mon frere accordé le pardon,

Et que vous ne soyez femme d'Eurimedon.

PASITHEE.

Madame, Je croyrois que vous voudriez surprendre

Cet esprit innocent qui vient de vous entendre,

Si le Ciel en naissant ne vous avoit faict don

Des plus aymables traits de mon Eurimedon:

Mais puisque vous portez de si visibles marques

De celuy que j'honnore au dessus des Monarques,

Je recognois assez que vous estes sa soeur;

Il a les mesmes yeux & la mesme douceur,

Cette bouche, ce front, cette grave apparence,

En fin le sexe seul en faict la difference.

EURIMEDON.

Tout le monde a de nous la mesme opinion.

PASITHEE.

Puisque vous estes joints d'une telle union,

Et que pour son repos vous veillez de la sorte,

J'advouray librement l'amour que je luy porte:

Ouy je l'ayme, Madame, & ma captivité

Trouve parmy mes fers de la felicité,

Il calme ma douleur, Il faict tarir mes larmes,

Lors que mon souvenir m'entretient de ses charmes,

Et si par fois je fais des projets inhumains,

Son beau nom faict tomber les armes de mes mains.

EURIMEDON.

Eurimedon: L'illustre pirate · 第 2 / 3 段